Musiques funéraires des Khmers

Textes, photos, vidéos : © Patrick Kersalé 1998-2020, sauf mention spéciale.


Historique

L'un des plus anciens commentaire écrit concernant les funérailles des Khmers, remonte au début du VIe siècle de notre ère. Il nous enseigne qu'il existe à cette cette époque quatre méthodes pour faire disparaître le corps des défunts, mais en revanche rien sur la musique funéraire. Il est rapporté par Paul Peillot*.

La deuxième année ťien-kien (503), (Jaya) varman envoya de nouveau une ambassade offrir une image du Buddha en corail et présenter en hommage des produits du pays. Un ordre impérial dit : « Le roi du Fou-nan Kaundinya Jayavarman habite aux limites de l'Océan. De génération en génération lui (et les siens) gouvernent les lointains pays du sud. El leur sincérité se manifeste au loin ; par des interprètes multiples ils offrent des présents en hommage ; il convient de leur montrer réciproquement de la faveur, et de leur accorder un titre glorieux. C'est possible (avec le titre « de) “Général du Sud pacifié, roi du Fou-nan”. Actuellement, les hommes de ce pays sont tous laids et noirs, aux cheveux frisés. Là où ils habitent, ils ne creusent pas de puits. Par plusieurs dizaines de familles, ils ont en commun un bassin où ils puisent de l'eau. Leur coutume est d'adorer les génies du ciel. De ces génies du ciel, ils font des images en bronze ; celles qui ont deux visages ont quatre bras ; celles qui ont quatre visages ont huit bras. Chaque main tient quelque chose, tantôt un enfant, tantôt un oiseau ou un quadrupède, ou bien le soleil, la lune. Le roi, quand il sort ou rentre, va à éléphant ; il en est de même des concubines, des gens du palais. Quand le roi s'assied, il s'accroupit de côté, relevant le genou (droit), laissant tomber le genou gauche jusqu'à terre. On étend devant (lui) une étoffe de coton sur laquelle on dépose des vases d'or et des brûle-parfums. En cas de deuil, la coutume est de se raser la barbe et les cheveux. Pour les morts, il y a quatre sortes d’enterrement» : “l’enterrement par l'eau”, qui consiste à jeter (le cadavre) au courant du fleuve ; “l’enterrement par le feu”, qui consiste le réduire en cendres ; “l’enterrement par la terre”, qui consiste à l'enterrer dans une fosse ; ‘l’enterrement par les oiseaux”, qui consiste à l'abandonner dans la campagne. Les gens sont d'un naturel cupide, ils n'ont ni rites ni convenances ; garçons et filles suivent sans frein leurs penchants.

*Pelliot Paul. Le Fou-nan. In: Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient. Tome 3, 1903, pp 269-270

Généralités

Les rituels funéraires des Khmers offrent une diversité de musiques et de chants dont la richesse est liée au rang social et à la fortune. Le nombre et la qualité des intervenants sonores sont liés là encore au rang social et à la fortune. Le plus haut niveau de sophistication sonore est bien évidemment destinée au Roi. Puis viennent les princes et princesses, les hauts fonctionnaires de l'état, puis les Khmers du commun. Il existe par ailleurs des variants régionaux liés à la culture profonde et à la disponibilité des compétences artistiques mises à mal par la Révolution Khmère rouge.

Nous abordons ici, par l'exemple, ce patrimoine immatériel depuis le commun des mortels jusqu'à la royauté.

Polymusique

L'une des caractéristiques de l'univers sonore des funérailles khmères est ce que l'on appelle, en jargon musicologique, la polymusique, c'est-à-dire l'exécution simultanée et intentionnelle de musiques indépendantes qui se mélangent sans se rencontrer. C'est notamment dans les moments forts des funérailles que l'outrance sonore est à son comble, chacun rendant hommage au défunt avec ses propres savoir-faire et moyens : les moines bouddhistes en chantant, les orchestres en jouant, les artificiers en faisant parler la poudre.

Feu d'artifice et “cris d'animaux”

Le point culminant des funérailles khmères est le moment de l'allumage du bûcher funéraire qui s'accompagne parfois, pour ceux qui en ont les moyens, de feux d'artifices et de cris d'animaux générés au moyens de bambous remplis de poudre appelés samrek sat សម្រែកសត្វ, littéralement “cris d'animaux”. Ces cris d'animaux ressemblent aux longs pleurs des lamentations funèbres que l'on peut encore entendre chez les minorités ethniques du Ratanakiri, notamment chez les Tampuon. Nous pensons que l'on ne peut se contenter du terme khmer samrek sat pour définir l'intention de leur inventeur. Nous savons que, en Asie du Sud-Est, des instruments de musique choisis se sont substitués ou superposés aux propos verbaux, aux chants et pleurs. Des pleureuses professionnelles ont, pendant des siècles, — et aujourd'hui encore mais rarement — officié lors des funérailles pour pleurer les défunt à la place de la famille. Une analyse récente découlant de nos recherches sur le répertoire kantoam ming, montre qu'il s'agit de berceuses jouées au défunt ; avant les Khmers rouges et dans un seul exemple récemment découvert à Vat Trach, un chanteur se substitue à la famille pour chanter et déplorer le départ prématuré de l'être cher. Les pièces d'artifice samrek sat pourraient donc être, elles aussi, une substitution civilisationnelle aux lamentations de la famille et des proches. Nous constatons, dans les sociétés occidentales, une totale délégation du processus funéraire à des professionnels, une activité fortement lucrative… 

Nous ignorons depuis combien de temps ces feux d'artifices et ces “cris d'animaux” existent au Cambodge, mais compte tenu de la technologie, limité à des bambous et de la poudre noire, on pourrait avancer, qu'ils pourraient exister depuis l'époque angkorienne. Un premier témoignage, certes fort récent, provient d'Adhémard Leclère* qui assista aux funérailles du roi Norodom (Noroudam). Il écrit : “A cinq heures du soir, tout est prêt. On a partout placé des sentinelles sur les paillottes pour le cas où le mén viendrait à s'embraser et des pompes à incendie sont prêtes à fonctionner. On attache, aux quatre côtés du catafalque, des pièces d'artifices dites sâmrék-satv, « cris d'animaux », qui gémiront quand on mettra le feu et dont les pétards éclateront.”

La crémation et les rites funéraires au Cambodge. Crémation de Sa Majesté Noroudam Roi du Cambodge (1907), Adhémard Leclère, p. 144.

 

Plus anciennement encore, à la fin du XIIIe siècle, le chroniqueur chinois Zhou Daguan 周達觀, rapporte ceci : “Ces gens (les Khmers) font toujours de la dixième lune chinoise leur premier mois. (…) En avant du palais royal, on assemble une grande estrade pouvant contenir plus de mille personnes, et on la garnit entièrement de lanternes et de fleurs. En face, à une distance de vingt toises, au moyen de [pièces de] bois mises bout à bout, on assemble une haute estrade, de même forme que les échafaudages pour la construction des stupa, et haute de plus de vingt toises. Chaque nuit on en construit trois ou quatre, ou cinq ou six. Au sommet, on place des fusées et des pétards. Ces dépenses sont supportées par les provinces et les maisons nobles. La nuit tombée, on prie le souverain de venir assister au spectacle. On fait partir les fusées et on allume les pétards. Les fusées se voient à plus de cent stades ; les pétards sont gros comme des pierriers, et leur explosion ébranle toute la ville.” Ce témoignage, hors contexte religieux, démontre que les Khmers anciens connaissait la poudre et son usage. Il est fait allusion à la lumière et au son puissants.

 

Le silence

Consacrer un chapitre au silence dans les funérailles khmères relève plus de la boutade que de la réalité ! En effet, il n'y a guère de place pour le silence dans les funérailles khmères et la musique elle-même ne le permet pas. La musique khmère est une sorte de “musique au kilomètre” pour reprendre l'expression des ces secrétaires qui saisissent du texte au kilomètre, une méthode de travail consistant à rédiger un texte sans souci de mise en forme. La musique jouée lors des funérailles, notamment par les orchestres kong  skor et pin peat, offre une continuité de notes sans respiration. Le seul instrument à vent, le hautbois, avec lequel on aurait pu espérer des respirations, est joué avec la technique du souffle continu, c'est-à-dire que le musicien joue tout en respirant et ce, durant des heures. Le répertoire kantoam ming est composé d'un nombre limité de pièces musicales (12 au maximum) qui peuvent être répétées à l'infini pendant tout le temps du processus funéraire qui dure généralement une semaine. La seule forme qui échappe un peu à cette règle est le chant bouddhique smot, exprimé par un seul chanteur qui doit prendre de le temps de respirer antre chaque phrase. Et s'il lui arrive de prendre son temps entre deux phrase, ce silence s'apparente à l'éternité à l'instar du silence radiophonique tant redouté par les directeurs de chaînes.


Funérailles de l'architecte Vann Molyvann

Avant d'aborder ce chapitre des funérailles de Vann Molyvann, on pourra se faire une idée d'ensemble en regardant cette vidéo. Il ne s'agit pas d'un documentaire mais seulement de l'ensemble des images que vous avons pu capté avec une seule caméra in situ.


La cérémonie de crémation du grand architecte Vann Molyvann s'est déroulée le 1er octobre 2017 à 14h00 au Vat Preah Enkosey à Siem Reap. Compte tenu de la notoriété du personnage, divers corps étaient représentés :

  • le clergé bouddhique, par divers vénérables, dont celui du monastère du Vat Reach Bo (Siem Reap), Preah Mohavimol tham Pin Sem qui dirigea les prières autour de la pyramide funéraire,
  • le Palais Royal, par son Ministre Samdech Chaufea Veang Kong Sam Ol et la garde royale,
  • le gouvernement du Cambodge, par la Ministre de la Culture et des Beaux Art, Phoeurng Sackona, l’armée et la police,
  • l’UNESCO, par sa directrice au Cambodge, Anne Lemaistre,
  • La France, par son Consul Honoraire de Siem Reap, Marc Franiatte
  • l’EFEO (École française d’Extrême-Orient), par son directeur, Éric Bourdonneau…

Par-delà les discours des intervenants, certains corps étaient également représentés de manière sonore : 

  • le clergé bouddhique par la voix chantée des moines, 
  • le Palais Royal par un orchestre composé d’un gong, d’un hautbois et de quatre tambours,
  • la garde du Palais Royal par une harmonie-fanfare,
  • la famille, par l’ensemble funéraire kong skor et son répertoire kantoam ming,
  • un feu d’artifice hautement sonore constitua un moment important de la cérémonie, marquant à jamais l’esprit des néophytes,
  • notons également que de la musique traditionnelle khmère enregistrée a été diffusée.

Le clergé bouddhique

Les moines ont prié sous la direction du Vénérable Preah Mohavimol tham Pin Sem après avoir pris place, debout, autour de la pyramide de crémation.


Le Palais royal

La Palais royal est représenté par un orchestre khlang thneak composé d'un hautbois, de quatre tambours et d'un gong frappé par un prêtre hindou, baku, du Palais. Cet ensemble accompagne les moments les cruciaux de la cérémonie et leur donne de l'emphase. 

Pour en savoir plus sur cet orchestre, cliquez ici.


L'orchestre joue à plusieurs moments cruciaux que nous assortissons ici des codes temporels de la vidéo :

0:00 - Procession funéraire depuis la maison du défunt jusqu'au champ funéraire installé dans le Vat Preah Einkosey. Durant cette phase et la suivante, deux tambours sang na sont joués.

0:24 - Sortie du cercueil du corbillard, procession et installation en haut de la pyramide funéraire. Nous assistons ici à un moment de polymusical où se mêle l'orchestre khlang thneak et l'harmonie-fanfare.

1:47 - Triple circumambulation anti-horaire autour de la pyramide funéraire. Durant cette phase et la suivante, un seul tambour sang na est joué.

3:32 -  Accompagnement de la bougie pour l'allumage de la torche puis le feu d'artifice et le feu crématoire. 

La garde du Palais royal

La musique militaire de l'orchestre de la garde royale est un héritage du Protectorat français. Nous ne proposons pas de vidéo spécifique car nous avons déjà publié l'intégralité de nos tournage ici. Soulignons simplement que l'harmonie-fanfare a joué dans les moments suivants :

  1. Accompagnement du cercueil depuis l'entrée du Vat Enkosein jusqu'à son installation au sommet de la pyramide funéraire.
  2. Annonce de l'hommage au défunt par les personnes présentes.
  3. Allumage de la torche pour la mise à feu de la crémation.

La famille

La famille a convoqué un ensemble kong skor qui a joué au domicile du défunt durant les quatre jours où le corps a été exposé puis, au final, brièvement sur le champ funéraire. Nous n'étions pas présent pour filmer à la maison du défunt mais avons pu capter quelques images de l'orchestre kong skor le jour des funérailles. Le répertoire kantoam ming est un recueil de berceuses pour les défunts. En quelque sorte, la famille délègue à l'orchestre l'apaisement qu'elle souhaiterait exprimer au défunt, mais sans en avoir la capacité.

La totalité du répertoire kantoam ming connu par cet ensemble est disponible ici

Cris d'animaux

Le bûcher funéraire, le feu d'artifice et les “cris d'animaux” font suite à un processus de responsabilités partagées :

  1. Une bougie protégée par un tube de verre est apportée par un baku du Palais royal sous la supervision du maître de cérémonie.
  2. La bougie est allumée par le vénérable du Vat Reach Bo.
  3. La bougie est présentée au Ministre du Palais par les petits-enfants de Vann Molyvann pour allumer la torche.
  4. Le Ministre allume la mèche. 

Le son émanant des pièces d'artifice est ici particulièrement éloquent. On ne peut se contenter de dire qu'il s'agit de simple cris d'animaux comme l'indique le terme khmer qui désigne ces outils sonores, samrek sat សម្រែកសត្វ, mais bien de lamentations humaines.