Le Ballet royal du Cambodge au XXIe siècle

MAJ : 3 mars 2021


Présentation générale

Le Ballet royal du Cambodge (របាំព្រះរាជទ្រព្យ - Robam Preah Reach Troap), a été inscrit en 2008 sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité de l'UNESCO. Cette formation est la plus récente et la plus illustre émanation des ballets formés au cours des âges pour servir les divinités hindoues, puis bouddhiques sous le règne du roi Jayavarman VII. 

Investie d’un rôle sacré et symbolique, la danse incarne les valeurs traditionnelles de raffinement, de respect et de spiritualité. Son répertoire immortalise les mythes fondateurs de la culture khmère hindouisée.

Le répertoire classique comporte quatre types de personnages : Neang la femme, Neay rong l’homme, Yeak le géant et Sva le singe, chacun avec ses couleurs, ses costumes, son maquillage et ses masques. La gestuelle et les postures, dont la maîtrise exige 10 à 15 années de formation, traduisent toute la gamme des émotions humaines.

L'orchestre pin peat anime la danse, tandis qu’un chœur de femmes chantent l’intrigue et souligne les émotions mimées par les danseurs. 

Le Ballet royal a pratiquement disparu sous le régime des Khmers rouges qui a exterminé presque tous les maîtres de danse et les musiciens. Immédiatement après la défaite de Pol Pot en 1979, des troupes de danse se sont reformées dans les camps de réfugiés à la frontière de la Thaïlande et ont repris les représentations de l’ancien répertoire. Si le ballet a quasiment retrouvé sa splendeur d’antan, il n’en reste pas moins confronté à de nombreuses difficultés telles que le manque de fonds et de lieux de représentation. Plane également la concurrence des médias modernes et le risque d’être transformé en simple attraction touristique.


Personnages

Neang នាង

Personnages féminins

  • Neang ek នាងឯក : divinités, reines ou princesses (p. ex. Seda/Sita et Manimekhala)
  • Neang rong : femmes nobles ou anges (par exemple, les filles du magnat, Sampov Keo et Sampov Meas, dans le drame Krai Thong)
  • Philieng ek : aide de camp féminine (ex. Sopheak Leak)
  • Neang kamnan ou philieng : servantes ou préposées.

Neay rong

Personnages masculins

  • Neay rong ek : divinités, rois ou princes (p. ex. Ream/Rama)
  • Philieng ek : aide de camp féminins (p. ex. Sopheak Leak)
  • Sena ek : généraux.

Yeak

Ogres

  • Yeak ek : premiers ogres ou asuras (p. ex. Reap/Ravana)
  • Yeak rong : les ogres mineurs
  • Yeakheney : ogresses, yakkhini (par exemple Surpanakha).

Sva

Sva ស្វា : singes

  • Neay sva khen : singes généraux (p. ex. Hanuman ហនុមាន)
  • Pouk khen sva : singes soldats.

Autres personnages

Apsaras អប្សរា : nymphes/danseuses célestes

Kinnorey កេន្នរី : les mythiques kinnari (p. ex. Manohara)

Maccha ម្ចាស់ : sirènes (p. ex. Suvannamaccha)

Ngoh : personnage masculin représentant un négrito

Eysey ឥសី : ermites ou rishi (rôle non dansé)

Porteurs : vaguement impliqués  dans la danse, mais généralement ne dansent pas.

Animaux

Garuda et oiseaux mythiques (p. ex. Jatayu)

Cerf សត្វក្តាន់ : le cerf d'or សត្វក្តាន់ dans le Reamker រាមកេរ្តិ៍

Paon ក្ងោក

Lion តោ

Cheval សេះ


Costumes

Les costumes de la danse classique khmère sont richement brodés et ornés, comprenant parfois des paillettes et des gemmes. Ils sont considérés comme représentatifs de ceux des divinités, notamment dans la stylistique post-angkorienne. Certaines pièces du costume sont cousues directement sur les danseurs pour un ajustement serré.

Les différents costumes permettent d'identifier les quatre types de personnages décrits ci-avant.

L'actuel costume des apsaras (danseuses ou nymphes célestes), en particulier la tiare à trois pointes, est basé sur les bas-reliefs d'Angkor Vat ; il est une évolution choisie par la reine Sisowath Kossamak pour se différentier de l'influence siamoise (thaïe) et retourner aux racines khmères de la période angkorienne.

Costumes féminins

Le costume typique féminin (Neang) se compose d'un sampot sarabot, du sbai, d'un corsage ou maillot de corps et du srang kar auxquels s'ajoutent des bijoux :

  • Le sampot សំពត (ou charabap) est une étoffe tissée avec deux fils de soie contrastés ainsi qu'avec un fil métallique (couleur or ou argent). Le sampot est enroulé autour du bas du corps à la manière d'un sarong, puis plissé en une bande à l'avant, et fixé avec une ceinture en or, en métal doré ou en laiton. Dans le style actuel, une partie de la bande de brocart plissée pend sur la ceinture sur le côté gauche de la boucle de ceinture, ce qui est une distinction claire des costumes de danse classique thaïlandaise où cette bande plissée est rentrée dans la ceinture à droite de la boucle.
  • Le sbai (aussi connu sous le nom de robang khnang, littéralement “couverture arrière”) est un vêtement en forme de châle porté sur l'épaule gauche. C'est la partie la plus décorative du costume féminin, brodé de minuscules perles et de paillettes. Le motif de broderie habituel pour le sbai contemporain est un motif floral en forme de diamant. Par le passé, il y avait plus de variations de motifs floraux.
  • Un corsage ou maillot de corps en soie est porté sous le sbai, avec une manche courte exposée sur le bras gauche.
  • Autour du cou, un collier brodé, appelé un srang kar.

Les bijoux du rôle féminin comprennent un grand pendentif en filigrane carré accroché par le coin, des bracelets aux poignets, un brassard au bras droit, des bracelets de chevilles censés ancrer les personnages à la terre et une variété de chaînes de corps.

Costumes masculins

Les personnages masculins, (Neay rong), portent des costumes plus complexes que ceux des femmes, car il nécessitent que certains éléments, comme les manches, soient cousues à même le corps. Le costume masculin typique  comprend un sampot sarabap, un pantalon court, une chemise, un srang kar, des épaulettes cambrées, trois bannières à la ceinture et un sangvar.

  • Le sampot est porté par les personnages masculins comme par leur homologue féminin, mais différemment. Pour le personnage masculin, le sampot est porté à la façon chang kben, c'est-à-dire que le devant est plissé, passé entre les jambes, puis niché dans le dos ; la longueur restante du pli est cousue au sampot lui-même pour former un “éventail” drapé dans le dos.
  • Un pantalon court, tombant sous les genoux, est porté en dessous, affichant un large ourlet brodé autour des genoux.
  • Une chemise à manches longues, avec de riches broderies, couvre le haut du corps.
  • Un srang kar, ou collier brodé, entoure du cou.
  • Au bout des épaules se trouve une épaulette cambrée comme l'arc d'Indra (connu sous le nom de inthanu).
  • Un ensemble de trois bannières forment un autre composant des costumes masculins ; elles sont richement brodées et portées autour de la taille, à l'avant. La pièce maîtresse est connue sous le nom de robang muk tandis que les deux pièces latérales sont connues sous le nom de cheay kraeng. Les singes et les personnages yaksha portent quant à eux un autre morceau dans le dos, appelé robang kraoy.
  • Le sangvar est une sangle en forme de X autour du corps, souvent faite de soie dorée, parfois même de chaînes d'or avec des ornements carrés ; ce dernier est réservé aux personnages plus importants.

Les personnages masculins portent les mêmes bijoux de cheville et de poignet que les féminins, mais avec l'ajout d'un ensemble supplémentaire de bracelets au poignet. Contrairement aux personnages féminins, ils ne portent pas de brassards. Ils portent également un ornement en forme de cerf-volant appelé un sloek po (nommé d'après la feuille de l'arbre de la Bodhi ដើមពោធិព្រឹក្ស), qui sert de point central pour leur sangvar.


Ornements de tête

Il existe plusieurs types d'ornements de tête qui dénotent le rang du personnage : tiare, couronne, masque.

  • Le kbang est généralement porté par les personnages féminins du rang le plus bas ; il est aussi porté par les Brahmanes avec des ornements autour d'un chignon de cheveux.
  • Les divinités et les personnages royaux des plus hauts grades portent une grande couronne à une seule flèche appelée mokot ksat មកុដក្សត្រ pour les personnages masculins et mokot ksatrey មកុដក្សត្រី pour les personnages féminins.
  • Le panchuret, réservé aux princes et aux généraux (sena), est une couronne en forme de bandeau avec un faux nœud dans le dos.
  • Le rat klao est porté par les princesses et les jeunes filles si elles ne sont pas de rang royal.

Les coiffures de certains personnages comprennent des ornements d'oreille ainsi que des boucles d'oreilles. Les ogres et les singes, portent des masques. Ces mêmes personnages, lorsqu'ils sont de rang royal ou supérieur, portent des masques avec un mokot មកុដ attaché.


Ornements floraux

Les danseurs sont traditionnellement ornés de fleurs fraîches parfumées, parfois remplacées par des fleurs artificielles. Le pompon floral est traditionnellement fait de jasmin phka mliah ផ្កាម្លិះ (Jasminum sambac) ficelé avec des fleurs de Michelia, (Michelia alba ou Magnolia champaca). Le rôle Neang porte une rose au-dessus de l'oreille droite et un gland floral attaché au côté gauche de la couronne tandis que le rôle de Neay rong porte une rose sur l'oreille gauche et un gland floral du côté droit. Parfois, les danseurs portent des guirlandes de jasmin arrangées et fixées aux poignets. Le rôle de l'Apsara est le plus souvent orné de fleurs de frangipanier phka champei ផ្កាចំប៉ី (Plumeria obtusa) ou de cultivars blancs de Plumeria rubra ; parfois les plumerias sont attachés le long des cheveux.


Répertoire musical

La danse classique khmère utilise une pièce musicale particulière pour chaque événement, par exemple, lorsqu'un danseur entre en scène ou effectue des actions telles que voler, marcher ou quitter la scène. Ces pièces forment des suites. De nouvelles œuvres sont rarement créées. Voici une liste de pièces utilisées dans le répertoire :

  • Sathukar សាធុការ : chant propitiatoire généralement interprété au début d'une performance.
  • Krao nai ក្រៅ ណៃ : aussi connu sous le nom de santheuk knong សន្ធឹកក្នុង. Ouverture pour les ogres Yeak, une démonstration de pouvoir au combat.
  • Smaeu ស្មើ : introduction d'un personnage ou d'un groupe de danseurs sur scène.
  • Lea លា : départ d'un personnage de la scène.
  • Cheut Chhing ជើតឈិង : littéralement “chhing euphonique”. Musique caractérisée par la percussion constante des tambours et des cymbalettes ; présentation d'une action telle que commencer un voyage ou voler.
  • Lo លោ : musique jouée lors des actions aquatiques, par exemple lorsque les danseurs miment le pagayage.
  • Long song mon លង ស៊ង មន : littéralement: “bain royal du Mon” ; représentation d'un personnage s'habillant ou soignant son apparence.
  • Phya deun ផ្យាឌើន : également connu sous le nom de ponhea daeur ពញ្ញាដើរ ; présentation des danseurs marchant, par exemple au début de robam tep monorom (របាំទេពមនោរម្យ).
  • Klom ក្លុម : valorisation de la grâce et de la beauté d'un personnage brandissant son arme.
  • Sinuon ស៊ីនួន : littéralement “couleur crème”, en référence au teint : mélodie féminine douce et lente.
  • Salamar សលមារ : musique caractérisée par le jeu du hautbois sralai ; elle accompagne essentiellement les combats.
  • Preah Thong ព្រះថោង.
  • Bao Lut បោលុត.
  • Sarak Burong សរៈប៊ុរង.
  • Balim បលិម.

Aujourd'hui, le Ballet royal exécute des danses courtes au service de diverses causes :

  • religieuse : assurer la fortune et la prospérité du Royaume, cérémonie de propitiation (buong suong បួងសួង).
  • profane : célébrer un évènement ou honorer une personnalité cambodgienne ou étrangère 
  • scénique : suites de danses anciennes ou chorégraphiées par la surintendante du ballet ou S. M. Norodom Sihamoni lui-même puisqu'il a une formation de danseur.

Chaque danse narre une histoire. Nombres d'entre elles sont extraites des drames dansés tels que robam mekhala-reamsor et robam sovan maccha.


Quelques exemples de représentations

Nous proposons ici quelques exemples de représentations à caractère religieux et profane du Ballet royal sous la direction de Son Altesse Royale la Princesse Norodom Buppha Devi.

Danse propitiatoire à Angkor Vat

Le 3 décembre 2017, plus de 5000 moines ont fait le déplacement à Angkor Vat à l'invite du Gouvernement royal du Cambodge pour une cérémonie d'offrandes pour la paix. Elle s'est déroulée à l'entrée extérieure ouest d'Angkor Vat. Le Ballet royal, accompagné de l'ensemble pin peat du Palais royal, a offert une danse propitiatoire appelée Buong Suong (បួងសួង), l'une des plus anciennes du répertoire classique khmer. Elle invoque les esprits des souverains du passé pour apporter la paix et la prospérité au Royaume. C'était l'une des rares occasions de voir le Ballet royal dans un cadre rituel.


Robam Tep Monorom

La  danse appelée Robam Tep Monorom (របាំទេពមនោរម្យ) dépeint des dieux et des déesses dansant dans les cieux, revêtus de leurs plus beaux atours. Les costumes des danseuses reflètent ceux des souverains khmers du XIXe et du début du XXe siècle. Le Ballet royal se produit ici devant les délégués de divers pays en présence de S. M. Norodom Sihamoni, le 5 décembre 2018 à la Terrasse des éléphants.


Robam Preah Thong Buong Suong / Robam Makar

Cette chorégraphie présente une suite de deux danses : Robam Preah Thong Buong Suong / Robam Makar (របាំមករ). Le Ballet royal se produit dans le même cadre que décrit précédemment.



La France et le Ballet royal du Cambodge

Entre la France et le Ballet royal du Cambodge, c'est une longue histoire d'amour. Comme il serait impossible de citer toutes les histoires, contentons-nous de quelques-unes.

Le premier à s'intéresser et à écrire sur le Ballet royal est George Groslier qui publiera en 1913 : Danseuses cambodgiennes anciennes et modernes.

En 1907, 30 danseuses sont invitées à Paris puis à l'Exposition coloniale de Marseille. 

En 1994,  Le Ballet royal se produit au Théâtre du Rond-Point à Paris sous l'égide de la Maison des cultures du monde. À cette époque, Erikson Franck écrit dans l'Express : “Françoise Gründ (…), directrice artistique de la Maison des cultures du monde a non seulement invité la troupe pour trois semaines au théâtre du Rond-Point (…), mais elle a aussi aidé à la confection de nouveaux costumes, en fournissant tissus de velours, cabochons et fils d'or.


Pour aller plus loin…

Pour en voir plus, nous vous invitons à rejoindre la chaîne YouTube The Royal Ballet of Cambodia.