Vièle - tro khmer ទ្រខ្មែរ


MAJ : 9 mai 2021


Origine

Late Master Sok Dutch playing tro Khmer.
Late Master Sok Dutch playing tro Khmer.

Le tro khmer ទ្រខ្មែរ est une vièle à pique tricorde du type du rebâb. Il est impossible de dater son apparition au Cambodge mais il est possible que son introduction ait eu lieu à peu près lorsque le rebâb fit son apparition en Malaisie et à Sumatra, c'est-à-dire vers le XVe siècle. En effet l'influence arabe due aux contacts des commerçants arabes et indiens musulmans avec l'Extrême-Orient date de cette époque où les musulmans installent des comptoirs autour du détroit de Malacca et colonisent culturellement la presqu'île Malaise et Sumatra, puis Java. Or des contacts commerciaux sont permanents, semble-t-il, entre les sultans malais et les rois khmers. C'est ainsi que beaucoup plus tard, le Roi Ang Duong (1847-59) offrira au Sultan de Kelantan (Nord-Malaisie) des gongs toujours en usage aujourd'hui au Palais Royal de Kota Bharu et dont une mention gravée dans leur bronze atteste l'origine. Les Cambodgiens considèrent cependant le tro khmer comme un de leurs instruments les plus anciens, et surtout comme celui qui peut le mieux les aider à exprimer leur sensibilité musicale. C'est peut-être de là que vient le nom de tro “khmer ” ; mais il y a aussi le fait que parmi les vièles du type du rebâb, seul le tro khmer possède trois cordes au lieu de deux (dans les autres pays) ce qui peut expliquer qu'on ait donné le qualificatif “khmer” à un instrument d'origine étrangère*.  

Certains ethnomusicologues cambodgiens prétendent que cet instrument est visible dans les bas-reliefs du Bayon et de Banteay Chhmar. C'est ignorer la structure symbolique de l'orchestre de cette époque. Nous nous en sommes expliqués à travers notre article sur le racle angkorien. 

La plus ancienne photographie de vièle à pique au Cambodge qui nous soit parvenue a été prise par le photographe français Émile Gsell au Palais royal de Phnom Penh, vers 1866, sous le règne du roi Norodom. Toutefois, il s'agit plus probablement non pas d'un tro khmer mais plutôt d'un saw sam sai ซอสามสาย fabriqué au Siam. En effet, ledit chapei de l'orchestre est lui aussi plutôt un krajappi กระจับปี่ lui aussi fabriqué au Siam.

*D'après "L'orchestre de mariage cambodgien et ses instrumentsécrit en 1968 par Jacques Brunet. Dans: Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient. Tome 66, 1979, p. 203-254.

Fabrication

Le tro khmer est constitué de trois éléments qui s'emboîtent les uns dans les autres :

1. Le kbal tro ក្បាលទ្រ, litt. “tête du tro” d'environ 20 cm de long comprend une partie supérieure creuse et modelée au tour dans laquelle est planté un crochet servant à pendre la vièle au mur. Trois trous latéraux permettent de fixer les chevilles prânuot. À la partie inférieure une perce verticale dans le manche laisse passer les cordes vers les chevilles qui tendent les cordes à l'intérieur du kbal tro ; le tro khmer ne possède pas de sillet. Lorsqu'on le regarde de face, l'instrument comporte une cheville à gauche et deux chevilles à droite.

2. Le manche dang ou bampuong kandal litt. “tuyau du milieu”. Celui-ci est en bambou creux du type russey chen de 15 cm de long. Ses deux extrémités sont entourées de bagues métalliques qui empêchent ainsi la déformation des orifices et servent à l'ajustage des trois éléments entre eux. Le manche des tro khmer plus raffinés sont en bois de kranhung ou même (autrefois) en ivoire.

3. Une dernière section en bois façonnée au tour (15 à 17 cm) sur laquelle vient s'emmancher la caisse de résonance rolie tro. Celle-ci est faite d'une noix de coco cueillie mûre et évidée puis coupée dans le sens de sa longueur sur environ un tiers de son épaisseur. La noix est choisie avec soin étant donné que la partie conservée doit posséder une forme triangulaire et présenter deux parties bombées dites “en forme de seins de femmes”. La surface extérieure est ensuite lissée puis enduite de vernis.*

*Cette section est une révision par Patrick Kersalé de "L'orchestre de mariage cambodgien et ses instruments" écrit en 1968 par Jacques Brunet. Dans : Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient. Tome 66, 1979, p. 203-254.

 

1. Peau de python humidifié, prête à être collée sur la caisse de résonance.
1. Peau de python humidifié, prête à être collée sur la caisse de résonance.

On choisit comme membrane de résonance une peau de serpent spéciale, celle du serpent pramaoy damrei, sorte de python appelé serpent “trompe d'éléphant”. Cette peau a le mérite de ne pas se détendre aux variations de température. Autrefois, on la collait avec de la résine de anhchei, mais aujourd'hui, avec du cyanoacrylate (photo 1). Un petit chevalet yang en demi cercle est taillé dans du bois tendre et strié de trois fines rayures servant de fixateur des cordes. Lorsque le tro khmer est utilisé, le chevalet est seulement maintenu par la tension des cordes ; il n'est pas collé, ce qui permet au musicien de l'enlever après usage afin d'éviter que l'appui permanent du chevalet au centre de la membrane ne la détende peu à peu.

2. Extérieur et intérieur de la caisse de résonance en noix de coco.
2. Extérieur et intérieur de la caisse de résonance en noix de coco.

Un coquillage, dah, appelé aussi parfois khchang hiech est collé sur la peau même de résonance et sert de sourdine ; il évite au tro khmer un timbre un peu trop acide. Certains musiciens utilisent aussi, soit une rondelle de cuir, soit une petite boule de résine et de pâte de riz mélangées. Une pique praluonh tro d'une quinzaine de centimètres de même bois que le manche prolonge la partie inférieure de l'instrument, la pique adhérant au sol lorsque le musicien joue. Cette pique est ouvragée au tour dans le cas de vièles de qualité. Les cordes sont fixées à même sur la pique à l'aide d'un petit clou. Les trois cordes khse ek  = corde aiguë, khse kandal = corde medium, et khse ko = corde grave, sont accordées en quarte les unes par rapport aux autres ou alors en quinte pour les cordes grave et medium et en quarte pour les cordes médium et aiguë. 

Les dimensions des diverses parties de l'instrument sont établies soit à partir d'étalons, soit à partir des dimensions corporelles : coudées, longueurs de main, de doigts, etc. L'accord de base se fait en prenant le pei o comme modèle puisqu'il s'agit d'un instrument à notes fixes. L'archet chhak tro est de longueur variable, en fonction de la longueur du crin de cheval dont on peut disposer. Aujourd'hui, les facteurs remplacent le crin de cheval par des fibre de Nylon. On emploie le même bois que celui du tro pour en faire le manche. Sa longueur tourne autour de 35 à 40 cm. Le manche est sculpté en forme de queue de naga et terminé en motif de “tête de naga” où les crins sont rattachés. Ceux-ci ne sont pas tendus sur l'archet même. Leur tension est produite par les doigts de la main qui tient l'archet, ce qui permet de faire varier la tension sur les cordes de l'instrument. 

 

Jeu

La technique du tro khmer est difficile : le musicien doit faire pivoter son instrument sur sa pique tandis que l'archet reste pratiquement toujours dans un même plan (photo 3). Ainsi l'archet frotte la corde amenée sur son crin par rotation de l'instrument. Cette technique est aussi employée par les joueurs de rebâb malais et par les joueurs de kemanche. On reconnaît un bon joueur de tro khmer à sa capacité obtenir de l'instrument les sonorités douces et chaudes. En effet sa caisse de résonance est petite et l'usage de cordes métalliques produit des sonorités aigrelettes que seuls de très bons instrumentistes sont capables d'éviter. Jouer du tro khmer se dit kot tro (= de kot : frotter).*

*Cette section est une révision par Patrick Kersalé de "L'orchestre de mariage cambodgien et ses instruments" écrit en 1968 par Jacques Brunet. Dans : Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient. Tome 66, 1979, p. 203-254.


3. Feu Master Sok Dutch montre deux positions de jeu. Il fait tourner l'instrument sur sa pique tandis que l'archet reste pratiquement dans le même plan.

Usage

Avant la Révolution khmère rouge, le tro khmer faisait partie de l'orchestre de mariage phleng kar (aujourd'hui dénommé phleng kar boran) et de l'orchestre phleng arak. Ces deux ensembles ne sont plus joués que par des musiciens souhaitant faire revivre le passé (à notre connaissance, un à Phnom Penh et un à Siem Reap en 2020).

Il faisait également partie de l'ensemble de musique de divertissement de la cour mahori tant au Cambodge qu'au Siam/Thaïlande. Lire notre article L'ensemble mahori de la cour d'Ayutthaya.

Cet ancien orchestre de musique de possession arak (phleng arak boran) se compose des instruments suivants :  luth chapei, hautbois pei ar, vièle tro khmer, cithare kse diev, couple de tambours skor daey. La plupart de ses membres appartiennent à la dernière famille détentrice de ce précieux savoir-faire à Siem Reap, la famille Maen. 


Cet orchestre phleng kar boran se compose des instruments suivants : luth chapei, hautbois pei ar, vièle tro khmer, cithare kse diev, couple de tambours skor daey. La plupart de ses membres appartiennent à la dernière famille détentrice de ce précieux savoir-faire à Siem Reap, la famille Maen. Ce tournage a été réalisé en novembre 2017 dans le cadre d'un enregistrement audio.


Le tro khmer à travers l'iconographie des monastères bouddhiques

L'ensemble pin peat et le tro khmer en particulier sont source d'inspiration pour les artistes peintres pour la décoration des bâtiments des monastères bouddhiques. Nous en offrons ici quelques exemples.