Le théâtre d'ombres au temps d'Angkor Vat


MAJ : 2 avril 2021


Le Reamker et Angkor Vat

Le Reamker est une source inépuisable d'inspiration pour les artistes plasticiens. Angkor Vat (début XIIe s.) en est le meilleur exemple. Des épisodes de l'épopée émergent partout dans le temple : tapisseries de médaillons des piédroits des portes, frontons et, apothéose, le prestigieux bas-relief de la Bataille de Lanka qui s'étire sur une cinquantaine de mètres de longueur et deux mètres de hauteur.

Nous savons qu'en Inde, pays d'origine de l'épopée, et en Asie du Sud-Est, le Rāmāyaṇa a été décliné sous toutes les formes possibles et imaginables : sculpture, peinture, bande dessinée, lecture, théâtre masqué, cinéma et… théâtre d'ombres. Chacun subodore que cette dernière forme s'est développée au Cambodge depuis longtemps, mais les preuves de son ancienneté manquent. Nous avons vu dans notre chapitre Le Théâtre des Grands Cuirs : sbek thom que, dès le VIIe s., la récitation du Rāmāyana permettait d'acquérir des mérites. Mais nous ignorons si cette “lecture” était accompagnée ou non d'un jeu d'acteurs ou de figures de cuir. Une récente découverte faite par Sounds of Angkor à Angkor Vat offre la preuve d'une pratique du théâtre d'ombres au début du XIIe siècle.


Une découverte exceptionnelle

Le 22 juin 2020, nous découvrons, à Angkor Vat, sur le piédroit de la porte séparant le pavillon d'angle sud-ouest de la galerie historiée sud, une scène attestant de la pratique du théâtre d'ombres. Depuis longtemps, nous cherchions une telle preuve à travers l'iconographie. La scène montre les ingrédients d'une représentation du Reamker. Les piédroits d'Angkor Vat, selon leur conception artistique, peuvent parfois être lus comme des bandes dessinées plus ou moins complexes et complètes. 

Dans le cas présent, la partie en vert de notre image dépeint la forêt. On y voit quatre hiboux (cercles rouges). La représentation de cet oiseau nocturne est peu commune, or ici, on en compte quatre ! Sur l'un d'eux, ont peut voir les yeux et le bec. La présence multiple de cet oiseau nocturne et d'herbivores paraissant tranquilles, indiquent que la scène se déroule nuitamment, hors de la présence des tigres visibles sur de nombreux piédroits, en résumé, une ambiance propice à la tenue d'une séance de théâtre d'ombres.


Cette scène a pour personnage central Preah Ream, qui nomme l'épopée du Reamker. On remarquera, eu égard à l'importance de ce personnage dans le récit, que sa tête dépasse le cadre du médaillon. De même pour son demi-frère cadet, Preah Leak, mais dans une moindre mesure par convention hiérarchique. Tout autour, d'autres personnages, humains et animaux. Au-dessus de Preah Ream, le narrateur-chanteur du Reamker (cercle violet) ; on remarquera la position particulière de sa main tournée vers sa propre bouche et non pas la main tendue comme s'il s'exprimait à la manière d'un chanteur ou de quelqu'un interpellant. Une fois encore, les sculpteurs khmers ont su adapter la gestuelle pour désigner un narrateur-chanteur. À notre connaissance, c'est la seule représentation de ce type dans tout Angkor Vat et même le monde angkorien. Derrière le narrateur, un flûtiste (cercle bleu) tient un arc en bandoulière. Deux solutions interprétatives concernant ce musicien : soit il incarne l'image de l'orchestre qui soutient l'action du Reamker, soit il accompagne seul le narrateur-chanteur. Nous savons que la flûte, dans les régions frontalières du Cambodge, du Laos et du Vietnam, joue en suivant le chant avec un certain décalage, plus encore, le paraphrase et le magnifie. Au Cambodge, notamment dans le chant des cérémonies arak, que nous considérons comme l'un des plus anciens du Cambodge, la flûte est remplacée par la vièle bicorde tro qui offre les mêmes possibilités techniques.

Devant le narrateur-chanteur (cercle blanc), un objet informe, unique parmi tous les médaillons d'Angkor Vat et, à notre connaissance, dans tous les temples khmers. Il s'agit de l'écran sur lequel est projetée l'ombre des personnages. Nous ignorons qu'elle était sa taille et le matériau utilisé, mais si nous nous en tenons à la stricte réalité de cette image, il pourrait s'agir d'une peau d'animal tendue sur un cadre ; toutefois une toile tissée n'est pas non plus à exclure.

Enfin, dans le cercle jaune, un personnage tirant à l'arc à 45° vers le bas. Il vise un singe. Il semble que cette scène soit celle où Preah Ream tue le singe Bali qui avait ravi le pouvoir à son frère cadet Sugrîb. Mais le plus extraordinaire est le feu représenté derrière lui, qui n'est autre que celui du théâtre d'ombre. Ce médaillon (voir version colorisée ci-dessous) est unique dans toute l'iconographie d'Angkor Vat.


Analyse de la scène et des contextes adjacents

Un élément complémentaire vient accréditer la thèse de la scénographie d'un théâtre d'ombres : la position particulière de ce piédroit. Primo, il se situe à l'ouest du temple, c'est-à-dire au couchant ; or le théâtre d'ombres est donné après le coucher du soleil. Secondo, il est dans l'alignement d'un célèbre bas-relief situé dans le pavillon d'angle sud-ouest de la troisième galerie, face sud, celui que nous aimons appeler “la scène des plaisirs”, où le roi Suryavarman II et son entourage s'adonnent à toutes sortes de jeux et de danses profanes (ci-dessous). Le piédroit ne se situe pas directement dans le plan de la scène des plaisirs, mais légèrement en décalage puisqu'il s'agit de la porte d'accès à la galerie sud.

De nombreux piédroits d'Angkor Vat dépeignent des scènes du Reamker, mais de manière plus dynamique. Ici, nous avons à la fois des personnages statiques (Preah Ream, Preah Leak, Seda et Hanuman ou Sugrîb) et d'autres plus dynamiques (singes de l'armée d'Hanuman…). On ne sent pas une volonté, de la part de l'artiste, de faire vivre un épisode du Reamker, mais plutôt de planter les personnages, charge au narrateur, aux manipulateurs et au musicien, de donner corps à l'histoire. Si les médaillons représentent réellement les personnages tels qu'ils sont montrés en ombre, on comprend que certains soient dans une position dynamique. Deux hypothèses peuvent être avancées pour comprendre ce piédroit :

  1. Au plus près de la représentation : il s'agirait d'un équivalent du Sbek Touch ស្បែកតូច actuel (petit théâtre d'ombres) joué avec des moyens limités, dans un cadre villageois (petit écran de peau ou de toile, personnages de cuir de petite taille, faciles à transporter, orchestre réduit à un musicien (flûtiste).
  2. Représentation allégorique : il s'agirait d'une troupe de Sbek Thom ស្បែកធំ jouant devant un écran de grande taille (ici la représentation de l'écran est contrainte par la taille du médaillon et sa forme circulaire). Le flûtiste est une allégorie de l'orchestre au même titre que les cymbalettes jouées par les hommes enivrés de la scène des plaisirs. Nous savons, par la multiplicité des exemples découverts dans les bas-reliefs angkoriens, que ces deux instruments sont des allégories de la musique.

Nous sommes conscient que la lecture, la déclamation ou la représentation théâtralisée du Reamker ne constituent pas seulement un “plaisir”. Toutefois la compréhension de l'épopée peut être perçue selon divers niveaux de lecture. Le théâtre d'ombres, par-delà la compréhension profonde du texte, est un média attractif susceptible de brasser toutes les classes sociales et d'âges de la société khmère. La meilleure preuve actuelle n'est-elle pas sa représentation devant des parterres de touristes étrangers ignorant la langue khmère ?


Zone d'ombre

Nous ignorons pour l'heure la nature et le rôle des deux porteurs se tenant derrière Preah Ream et Preah Leak.


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