Trompes & cornes

MAJ : 27 février 2021



Trompes et cornes (ou olifant) sont des aérophones anche labiale. Dans la majorité des cas, la qualité de la sculpture ne permet ni une identification organologique précise, ni une détermination formelle du matériau. Ceci est peut-être dû à la simplicité structurelle de certaines d’entre elles : simple corne de vache, de buffle ou de bovidé sauvage dont la pointe a été sectionnée et percée avec un fer incandescent, bambou… Certaines trompes prestigieuses ont probablement été réalisées à partir de défenses d'éléphants ; l'ethnographie mondiale en témoigne. Il existe toutefois une exception. Les plus belles trompes sont visibles sur la scène du Défilé Historique de la troisième galerie sud, aile ouest, d'Angkor Vat. Il semble s’agir d’instruments métalliques compte tenu de leur longueur, de leur courbe et de la forme particulière de leur pavillon.

À l’instar des conques, leur organisation fonctionnelle élémentaire est la paire (ou le couple ?), qui pouvait se dupliquer à l’envi comme c’est toujours le cas dans l’Inde contemporaine. On retrouve ce système de parité des trompes et des conques dans les orchestres bouddhistes tibétains. 



Les trompes du Défilé Historique d’Angkor Vat

Dans la scène du Défilé Historique, on voit deux grandes trompes et deux petites, l’une de profil et l’autre de face. On ne distingue toutefois de cette dernière que l’embouchure et le départ du tube, juste derrière le point de fixation du grand tambour à son portant. Les grandes trompes et la petite présentent un rapport de longueur de un à deux. Si nous prenons pour taille moyenne des individus 1,65 m, la dimension totale des grandes trompes avoisinerait les 1,30 m et les petites 0,65 m.
La grande trompe à l’extrême gauche et la petite vue de profil montrent une embouchure conique, représentation rare. Sur les grandes trompes, la première section du tube est droite et le pavillon courbe, en forme de gueule de makara stylisée. Sur le tube partant de la bouche jusqu’à la base du pavillon, on ne distingue aucun raccord, ce qui est pourtant le cas sur la plupart des grandes trompes asiatiques, démontables ou télescopiques. Ce raccord est peut-être dissimulé par la main gauche des musiciens. Sur la petite trompe vue de profil, apparaissent deux séries de stries, une première au-dessus des mains du musicien, une seconde à la base de l’évasement du pavillon.

Bas-relief du Défilé Historique. Angkor Vat, galerie sud.
Bas-relief du Défilé Historique. Angkor Vat, galerie sud.

Proposition de reconstitution des grandes trompes. Cuivre martelé, bagues et bordures décoratives en laiton. © Patrick Kersalé.

Proposition de reconstitution des petites trompes. Cuivre martelé, bagues et bordures décoratives en laiton. © Patrick Kersalé.



Trompes de la troisième galerie ouest d’Angkor Vat

Les autres trompes de la troisième galerie ouest, aile sud, d’Angkor Vat sont des instruments légèrement courbes, effilés, avec un pavillon non évasé en forme de gueule de makara. Il est difficile de dire s'il s'agit de trompes ou de cornes (olifants) et d'en définir le matériau.

Angkor Vat, galerie ouest, aile sud, Bataille de Kurukshetra.
Angkor Vat, galerie ouest, aile sud, Bataille de Kurukshetra.
Angkor Vat, galerie ouest, aile sud, Bataille de Kurukshetra.
Angkor Vat, galerie ouest, aile sud, Bataille de Kurukshetra.

Sur un piédroit de porte dAngkor Vat (troisième galerie ouest) on peut voir un singe souffler dans ce qui apparaît probablement comme une corne au pavillon évasé. La scène est confuse mais semble se rapporter à un danger lié à un animal sauvage, une thématique récurrente de ce temple.



Trompes de la troisième galerie nord d’Angkor Vat

On trouve, dans la galerie nord d’Angkor Vat, des trompes similaires à celles de la galerie sud, aile ouest (XIIe s.). On peut notamment y voir une embouchure circulaire représentée de face. Ces instruments semblent métalliques.

Trompe incurvée en métal (?). On remarquera l’embouchure circulaire. Angkor Vat, Combat des Devas et des Asuras. XIIe s.
Trompe incurvée en métal (?). On remarquera l’embouchure circulaire. Angkor Vat, Combat des Devas et des Asuras. XIIe s.
Trompe incurvée Remarquez l'embouchure circulaire. Angkor Vat, Combat des Devas et des Asuras, galerie nord, partie ouest. XIIe siècle.
Trompe incurvée Remarquez l'embouchure circulaire. Angkor Vat, Combat des Devas et des Asuras, galerie nord, partie ouest. XIIe siècle.

On trouve aussi, fait n’apparaissant que dans la partie XVIe siècle de la galerie nord d’Angkor Vat, des trompes doubles jouées aux côtés d’instruments à conduit unique. S’agit-il de deux trompes indépendantes soufflées simultanément ou bien réunies en une seule embouchure ?

Trompe à pavillon évasé. Angkor Vat. Victoire de Krishna sur Asura Bāna, galerie nord, aile est. XVIe s.
Trompe à pavillon évasé. Angkor Vat. Victoire de Krishna sur Asura Bāna, galerie nord, aile est. XVIe s.
Double trompe. Angkor Vat. Victoire de Krishna sur Asura Bāna, galerie nord, aile est. XVIe s.
Double trompe. Angkor Vat. Victoire de Krishna sur Asura Bāna, galerie nord, aile est. XVIe s.

L’iconographie XVIe siècle de la galerie nord d’Angkor Vat fait aussi apparaître quelques rares trompes en forme de C, de médiocre qualité d’exécution, peut-être là encore en corne de buffle ou en métal. Toutefois, compte tenu de l’imprécision du trait, il ne semble pas judicieux de nous attarder plus longtemps sur ces bas-reliefs.
On rencontre en Inde et au Népal des trompes métallique en forme de C, toujours utilisées.

Trompe en forme de C. Victoire de Krishna sur l’Asura Bāna. Angkor Vat. Galerie nord, aile est. XVIe s.

Paire de trompes narsingha des Damaï. Considérées comme auspicieuses, elles sont ici jouées dans une procession de mariage à travers la ville de Bhaktapur (Népal).



Les trompes du Bayon

Au Bayon, la plupart des représentations de trompes sont de piètre qualité. Les embouchures sont invisibles ; parfois même, l’instrument entre dans la bouche.

Paire de trompes dans un orchestre militaire cham. Bayon, galerie intérieure est, aile sud.
Paire de trompes dans un orchestre militaire cham. Bayon, galerie intérieure est, aile sud.

Un bas-relief du Bayon montre une trompe atypique par rapport au reste du corpus. Son pavillon est de forme conique, peut-être une calebasse emboîtée sur un bambou ou plus simplement une trompe métallique ?

Trompe atypique avec un pavillon conique conique. Bayon, galerie extérieure est, aile sud.
Trompe atypique avec un pavillon conique conique. Bayon, galerie extérieure est, aile sud.

Plus atypique encore, une trompe à la forme énigmatique constituée d’une juxtaposition de sphères de taille croissante ne correspondant à aucun modèle répertorié par ailleurs. Il pourrait s’agir d’une trompe en bambou de l’espèce Bambusa vulgaris Wamin. Ironie de l’histoire, c’est en visitant le tombeau de Jean Commaille, à quelques pas du Bayon, dont l’accès est bordé de cette espèce de bambou, qu’a jailli la solution ! Ce bambou n'est pas naturellement creux. Il faut donc l'évider pour le transformer en trompe. Il en existe deux occurrence au Bayon (galerie est, aile sud).

Reconstitution © Patrick kersalé.
Reconstitution © Patrick kersalé.
Bambusa vulgaris Wamin.
Bambusa vulgaris Wamin.


La trompe de Banteay Kdei

Nous avons intitulé cet rubrique “La” trompe de Banteay Kdei car il s'agit de la seule iconographie musicale de ce temple de la fin du XIIe s. Nous devons cette découverte à Élaine Selmanot, alias Œil de Garuda, en 2021 ! Il nous a fallu plus de dix avant de remarquer ce fronton situé dans un lieu sombre et sans recul… Même les Shivaïstes qui, après le règne de Jayavarman VII, détruisirent toutes les représentations de l'Éveillé, l'ont oublié. C'est peu dire !

La scène représente l'éveil du Bouddha sous l'arbre de la Bodhi flanqué de deux éléphants avec leur cornac. Sous le Bouddha, des soldats déposent armes et boucliers pour se prosterner. Derrière l'éléphant de droite, un joueur de trompe annonce l'évènement. On remarquera la cloche au cou de chaque pachyderme.



Les trompes à travers l’épigraphie

Le seul terme qui semble désigner les trompes est tūrya (tūrrya), à la fois en sanskrit et en vieux khmer. Ce terme a été traduit par les épigraphistes par « ensemble d’instruments de musique » dans le sens orchestral. C’est notamment le cas chez G. Cœdès pour la stèle de fondation de Pre Rup  (961 A.D.).

*Cœdès G. 1937 - IC I, p.103:CCLXXXIV.

Texte sanskrit

suvarṇṇabhog mairāśisndras

samudravat tatparikalpito smin

velvivddho stv anattya deva-pjvidhis tryyaravormminda

Traduction française originale

Que dans lʼavenir le culte des dieux, fixé ici par lui, pourvu dʼor, plein dʼune quantité de joyaux, ayant pour bruit des vagues le son des instruments de musique, soit comme lʼocéan augmenté par le temps [ou : le flot].

Traduction française révisée

Que dans lʼavenir le culte des dieux, fixé ici par lui, pourvu dʼor, plein dʼune quantité de joyaux, ayant pour bruit des vagues le son des trompes, soit comme lʼocéan augmenté par le temps [ou : le flot].


Les inscriptions de la fondation du temple de Lolei  (fin IXe s.) offrent huit listes dans lesquelles il est question de joueurs de tūrya (turyya), au nombre de cinq sur sept occurrences et de quatre sur la huitième. L’inscription du temple de Prasat Kravan  (921 A.D.) cite quant à elle trois joueurs de tūrrya. Ce qui frappe dans l’ensemble de ces exemples, c’est l’assimilation du nom de l’instrument à celui des musiciens. En effet, pour les instruments à percussions et à corde(s) existe une terminologie spécifique qualifiant le musicien, respectivement « joueur d’instrument à percussion » et « joueur d’instrument à corde(s) ». Or dans le cas de tūrya, instrument et musicien se confondent. Il est troublant de constater qu’il en est de même en français où trompette au féminin désigne l’instrument et au masculin, le musicien.


Fabrication d'une corne en corne de buffle

Il existe deux qualités de cornes de buffle : légères et lourdes, toutes proportions gardées. Les premières sont privilégiées car seule l'extrémité de la pointe de la corne est remplie de matière.

Après avoir sectionné l'extrémité de la corne, le fabricant met au feu au moins deux à trois fers afin de fluidifier le travail. Il ouvre le conduit d'insufflation millimètre par millimètre. Puis l'embouchure est usinée afin de faciliter l'insufflation sans blesser les lèvres. La corne est ensuite néttoyée et polie avec du papier de verre. Autrefois, le polissage était peut-être réalisé avec de feuilles végétales sauvages aujourd'hui encore connues des populations forestières. Un modèle a été réalisé en adjoignant un bordure en cuivre avec un décor lotiforme.

Fabrication d'un olifant en corne de buffle avec monture en cuivre.