La harpe postangkorienne


Bannière du Chedi Wat Dok Ngön (près de Chieng Mai, Thaïlande). Musée National, Bangkok
Bannière du Chedi Wat Dok Ngön (près de Chieng Mai, Thaïlande). Musée National, Bangkok

Notre titre “La harpe postangkorienne” est un peu fumeux car nous n'avons plus de trace de la harpe après les harpes à tête de tête de Garuda de la Terrasse des Éléphants au XIIIe s. Toutefois, subsiste le mythe de cet instrument disparu et regretté dans le cœur des Khmers, transmis jusqu'au temps présent.

Nous disposons toutefois d'un document siamois : la bannière de coton du Chedi Wat Dok Ngön. Elle a très probablement été confectionnée au milieu du XVIe siècle. Ce document exceptionnel illustre la Descente du Bouddha du Ciel des trente-trois dieux Tāvatiṃsa.
Au bas de l'escalier, le Gandharva Pañcaśikha joue une harpe pour le moins insolite. Un long serpent vert en forme de S inversé, tendu de sept cordes. À l'aplomb de la tête du serpent, on peut voir des chevilles d’accordage. La caisse de résonance est absente.
La beauté de l’œuvre masque la méconnaissance organologique de l’instrument. Généralement, même si les iconographes ne représentent pas toute la réalité tangible d’un instrument de musique, l’essentiel y est. C’est notamment le cas dans l’iconographie khmère préangkorienne et angkorienne.

Ce document n’est pas une preuve absolue de la disparition de la harpe au XVIe siècle mais en tout cas une présomption de preuve.


La harpe à travers l'iconographie bouddhique du Cambodge

Quelques monastères bouddhiques bâtis avant 1975 conservent des peintures dans lesquelles la harpe est parfois mise en scène, dans la majorité des cas en lieu et place du luth, et notamment du chapei. Grâce à la longue recherche de Danielle Guéret qui a sillonné sans relâche les routes et chemins du Cambodge, nous avons accès, pour la première fois, à une première vue d'ensemble de ces harpes que nous dénommons ici postangkoriennes.

Face aux témoignages de la persistance de la harpe dans l'inconscient collectif khmer, une question demeure : “la harpe khmère a-t-elle bénéficié d'une permanence représentative dans l'iconographie bouddhique depuis le XIVe siècle ou bien les artistes du XXe siècle se sont-ils inspiré des bas-reliefs des temples angkoriens sortis de leur gangue sylvestre, notamment le Bayon et Banteay Samrè, qui figurent l'un et l'autre des harpes ?”. Ce qui apparaît, c'est que la plupart des instruments représentés dans les monastères bouddhiques, possèdent un manche se terminant par une tête d'oiseau, parfois un décor floral ou un nāga (नाग skt.). Or, les bas-reliefs des temples angkoriens ne montrent rien de tel, si ce n'est une tête de Garuda. Nous pensons donc qu'il exista une permanence représentative dans l'iconographie bouddhique. La harpe angkorienne, associée à l'oiseau puis au Garuda, à l'instar des harpes des Karen du Myanmar et de Thaïlande, a continué de véhiculer cette image avec des adaptations artistiques, mais aussi des mécompréhensions telles l'oiseau remplacé par le nāga. En effet, l'instrument représentant le nāga (animal aquatique) dans l'instrumentarium des Khmers anciens et modernes est le monocorde (kinnara à l'époque angkorienne puis kse diev ខ្សែដៀវ ou kse muoy aujourd'hui). La harpe représente quant à elle l'air, symbolisé par l'oiseau ou le Garuda. Une tête de nāga à son sommet découle d'une perte de sens. 

Nous disposons à ce jour de neuf représentations de harpes dans l'iconographie des monastères, dont deux dans un même vihāra.


La harpe du Prasat Andaet

À la lointaine époque où le Bodhisattva suit les enseignements auprès de différents maîtres, cinq ascètes se joignent à lui. Ensemble, ils pratiquent diverses formes d’ascétisme, mais toutes plongent le futur Bouddha dans une grande faiblesse physique. Alors, un jour, Indra, un instrument de musique à cordes entre les mains, décide de lui enseigner “La leçon des trois cordes”, métaphore de “La Voie du Milieu”. Il lui dit ceci : « Une corde trop tendue se rompt, une corde trop lâche ne vibre pas, alors qu’une corde convenablement tendue fait entendre un son harmonieux ». 

C’est à la suite de cette intervention que le Bodhisattva décide de sortir du “Paroxysme de l’ascèse” pour suivre ladite “Voie du Milieu” qui le conduira à l’Éveil. C’est à ce moment également que ses cinq disciples le quittent. Dans les monastères, les peintres ont représenté cette scène, parfois avec une pointe d’humour, en adaptant l’instrument de musique. C'est notamment le cas ici avec cette représentation d'une harpe à trois cordes et trois chevilles d'accordage situées en haut et à droite du manche. La partir sommitale est ornée d'une tête d'oiseau tournée vers le musicien.

Prasat Andaet. Comm. San Kor, Dist. Kompong Svay, Prov. Kompong Thom. Peinture réalisée entre 1961 et 1963 dans le vihāra. Photo © Danielle Guéret 2010.


La harpe du Vat Khandsa

Le Vat Khandsa propose lui-aussi une représentation du “Paroxysme de l’ascèse”. On y voit Indra jouant une harpe aviforme à huit cordes. L'oiseau semble être le mythique Hang Meas, l'oiseau d'or sacré. Au loin, s'éloignent les cinq ascètes qui accompagnaient jusque-là le Bodhisattva dans son jeûne. 

Vat Khandsa. Comm. Kompong Chen Cheung, Dist. Stoung, Prov. Kompong Thom. Peinture réalisée dans le vihāra entre 1935 et 1940. Photo © Danielle Guéret 2010. 



La harpe du Vat Kdei Doem

Le Vat Kdei Doem offre une représentation du “Paroxysme de l’ascèse”. On y voit Indra jouant une harpe arquée à sept cordes assortie de décors floraux. Au loin, s'éloignent les cinq ascètes . 

Vat Kdei Doem. Comm. Kdei Doem, Dist. Kompong Chen TboungProv. Kompong Thom. Peinture réalisée dans le vihāra dans les années 1960. Photo © Danielle Guéret 2010. 



Harpe du Vat Bak Dav

Scène du “Paroxysme de l’ascèse”. Indra joue une harpe arquée à cinq cordes dont la partie sommitale se pare d'un décor floral. La caisse de résonance et la base du manche sont eux aussi ornés de décors végétaux. 

Vat Bak Dav. Comm. Bak Dav, Dist. Khsach Kandal, Prov. Kandal. Peinture réalisée dans le vihāra entre 1940 et 1941. Photo © Danielle Guéret 2006.



Les harpes du Vat Moha Montrei

Le vihāra du Vat Moha Montrei de Phnom Penh présente, fait unique à notre connaissance, deux représentations de harpes dans deux scènes juxtaposées  : le “Paroxysme de l’ascèse” et une scène énigmatique où deux dieux-musiciens se tiennent de part et d'autre du Bodhisattva. Les deux harpes et leur tenue sont très semblables hormis leur partie sommitale. Ces deux peintures, réalisées entre 1967 et 1969, sont signées Maen Bun. 

Dans cette scène du “Paroxysme de l’ascèse”, Indra joue une harpe à trois cordes. La caisse de résonance est d'une extrême élégance. Une tête de nāga surmonte le manche.


Dans cette scène énigmatique, l'artiste a doté sa harpe de trois cordes à l'instar de la scène précédente alors que rien ne semble le justifier puisque la “leçon des trois cordes” est l'objet de la scène précédente ; il semble s'être contenté de reporter le même dessin sur les deux panneaux. Le manche est surmonté d'une tête d'oiseau réalisée par le jeu de deux volutes. Son bec est croisé.  Les quatre femmes à droite exécute une populaire “danse en rond” roam vong  រាំវង់.

 

L’annotation au bas du panneau indique : « Preah Ang, assis en méditation sur un trône précieux, reçoit la vénération des dieux et parmi eux Indra à la conque ». (source Danielle Guéret).



La harpe du Vat Angk Roka

Scène du “Paroxysme de l’ascèse”. Indra joue une harpe aviforme à trois cordes mais l'artiste était peu au fait de la représentation d'un tel instrument car il a peint les cordes le long de la caisse de résonance à la manière d'un luth. Des motifs géométriques et une aile d'oiseau décorent la caisse de résonance.

Vat Angk Roka. Comm. Cheang Tong, Dist. Tram Kak, Prov. Takéo. Toile dans la sālā réalisée dans les années 1950. Photo © Danielle Guéret 2010.



Harpe du Vat Chak

Scène des filles de Mara tentant de distraire le Bouddha en méditation.

Cette harpe (si nous devons la considérer comme telle) est pour le moins atypique. Elle possède cinq cordes. La partie sommitale rappelle celle du Prasat Andaet.

Vat Chak. Comm. Ou Reang Ov, Dist. Srei Santhor, Prov. Kampong Cham. Peinture réalisée dans le vihāra en 1959. Photo © Danielle Guéret 2011.



La harpe du Vat Saravoan Techo

Le Vat Saravoan Techo de Phnom Penh compte parmi les plus anciens monastères du Cambodge. Au-dessus de la porte d’entrée principale du vihāra située à l’est, on peut voir le Bouddha descendant du Tāvatimsa, le ciel des Trente-Trois dieux, par un triple escalier. Il est accueilli en musique par un orchestre composé d’instruments khmers joués à l’époque de la réalisation des peintures, notamment lors des mariages. Cet ensemble est aujourd'hui dénommé phleng kar boran, littéralement “orchestre de mariage ancien”. Il se compose d’un monocorde kse diev, d’un luth chapei, d’une vièle tro khmer, d’un hautbois pei ar et de deux tambours skor daey. Mais parmi ces instruments s’est glissé un intrus : une harpe. On relèvera deux incohérences dans sa représentation. La première concerne la longueur du manche, plutôt assimilable à celle d’un luth à manche court. La seconde concerne les cordes disposées de manière pour le moins fantaisiste ! En revanche, la position de la main droite caractérise plus le jeu de la harpe que celle du luth. On remarquera la présence d’une tête d’oiseau en haut du manche, prouvant une fois encore que l’instrument n’a jamais cessé d’être associé à cet animal même si l’iconographie angkorienne n’est pas vraiment explicite.