La harpe à tête de Garuda


“Harpe Royale” réalisée par Prestige Art Khmer et offerte à Sa Majesté le roi Norodom Sihamoni le 22/12/2019 par Cambodian Living Arts.
“Harpe Royale” réalisée par Prestige Art Khmer et offerte à Sa Majesté le roi Norodom Sihamoni le 22/12/2019 par Cambodian Living Arts.

À partir du début du XIIe jusqu'au milieu du début XIIIe siècle (fin de l'iconographie angkorienne), le manche de certaines harpes est surmontée d'une tête de Garuda គ្រុឌ (Angkor Vat, Bayon, Terrasse des Éléphants, Banteay Chhmar, Porte ouest d'Angkor Thom).

Garuda est un oiseau mythique de l'hindouisme, véhicule de Vishnu វិស្ណុ. Chez les Karen du Myanmar et de Thaïlande, la harpe et l'oiseau sont intimement liés. Souvent, le haut du manche se termine par une tête d'oiseau ou l’évoque seulement. D'autres Karen voient l'instrument différemment : la caisse de résonance représente le corps du volatile, et le cou, sa queue. La “harpe d’Angkor Vat” montre elle aussi une tête d’oiseau.


À Angkor Vat

Cette représentation de harpe à tête de Garuda d'Angkor Vat est la plus ancienne que nous connaissions et la seule attestée pour ce temple.

Devant le harpiste se tient un personnage incliné, un genou à terre, les mains jointes. Il existe probablement un lien entre lui et les personnages de la scène située au-dessus. Énigmatique…



Au Bayon

Le Bayon présente deux scènes dans lesquelles des harpes à tête de Garuda sont représentées : l'une dans la galerie extérieure sud, section est, que nous nommons “Scène de Bouffonnerie”, l'autre, galerie nord, section ouest, dite “Scène du Cirque”.

Scène de bouffonnerie

Cette “Scène de Bouffonnerie” provient du Bayon, galerie extérieure sud, section est. 

Il nous a fallu plusieurs années pour identifier précisément les deux têtes de Garuda car la sculpture se trouve en hauteur, elle est érodée et seulement perceptibles sous un certain éclairage ! 

Deux harpes à tête de Garuda sont représentées en perspective. De l'instrument à l'arrière, ne sont visibles que le manche et le contour de la tête. Le dessin de la jonction entre le haut des manche et les têtes est imprécis et, par conséquent, notre détourage l'est aussi. De même, seule le profil de la tête du second harpiste est visible. Devant les harpes, deux joueurs de cithare dont une seule est représentée. C'est une des rares scènes dans laquelle le sculpteur a choisi de ne pas représenter les cymbalettes. À droite, un danseur avec un bâton et un chanteur.

Scène du Cirque

La scène du Cirque (Bayon, galerie nord, section ouest) dépeint, dans le cadre de joutes physiques au corps à corps et à l’arme blanche, une joute chantée accompagnée par un orchestre à cordes. Deux “équipes” s’affrontent. On distingue clairement le chanteur de droite, au premier plan, s’exprimer avec véhémence tandis que celui de gauche, seul et introspectif, prépare sa réplique. Les joutes chantées sont bien connues aujourd’hui encore au Cambodge, notamment celles accompagnées du luth chapei dang veng.

Compte tenu du volume sonore limité des instruments à cordes de cette époque, nous ne pensons pas qu'ils accompagnaient les jeux présentés dans les scènes ci-dessus.

Chaque harpe est surmontée d'une tête de Garuda, malheureusement très érodée. 

Ces deux images colorisées proviennent du fonds de la Mission Dufour de 1932. Elles offrent plus de détails que le bas-relief en l'état actuel. En effet, tant que les monuments angkoriens sont restés sous le couvert végétal, ils ont été relativement protégés de l'érosion hydraulique.



À la Terrasse des Éléphants

La Terrasse des Éléphants nous offre deux sculptures en haut-relief qui ont contribué en premier chef à l'avancée du projet de reconstitution des harpes khmères par Sounds of Angkor. En effet, on découvre avec une étonnante précision l'un des deux dispositifs d'accordage existants, celui par chevilles ; il nous montre comment la corde s'engage sur la cheville et le sens d'enroulement.

Harpe Garuda. XIIIe s. Terrasse des Éléphants.
Harpe Garuda. XIIIe s. Terrasse des Éléphants.
Harpe Garuda. XIIIe s. Terrasse des Éléphants.
Harpe Garuda. XIIIe s. Terrasse des Éléphants.

Une autre très belle image d'un homme jouant de la harpe a été découverte tardivement par nous-même dans l'immensité de la Terrasse des Éléphants. Le haut du manche est surmonté d'un décor floral qui pourrait représenter une tête de Garuda puisque les deux autres instruments de cette même Terrasse de Éléphants représentent de tels instruments. La forme de la tête est suggestive. La partie inférieure de la sculpture est endommagée mais laisse entrevoir une position masculine typique.


À la porte ouest d'Angkor Thom

Le 19 juin 2020, apparaît dans le viseur de nos recherches, une nouvelle harpe à tête de Garuda, que l'on attendait plus. Dans le cadre de la restauration de la porte ouest de la cité d'Angkor Thom, des excavations sont effectuées par Apsara Authority en charge de la protection et de la gestion du Parc archéologique d'Angkor et grâce à l'important concours financier de Lok Chumteav Seang Chanheng.

Au moment de notre découverte, le bloc était au sol, attendant la fin des fouilles et le remontage final.

Le relief montre un harpiste dont le genre est indéterminé ; toutefois, compte tenu de l'ensemble de l'iconographie connue pour ce sujet, il fait peu de doute qu'il s'agisse d'un homme. Le visage est mutilé, mais la main droite est parfaitement visible, en train de pincer les cordes. Son bras gauche semble quelque peu démesuré et la main passe derrière le manche. La tête du Garuda est parfaitement identifiable. Elle est comparable à celle de la scène du Cirque du Bayon (orchestre de gauche) et celle de la harpe d'Angkor Vat décrite ci-avant. La manche est droit. Le pied de l'instrument est visible à l'avant. Devant le harpiste, le personnage à genoux est très certainement un chanteur (bouffon ?) eu égard à la position de son bras droit tendu. La mise en scène de ces deux personnages rappelle celle de la grande harpe de la Terrasse des Éléphant décrite ci-avant.


À Banteay Chhmar

Le temple de Banteay Chhmar offrent deux occurrences de harpes dont les extrémités sommitales sont figuratives. 

Banteay Chhmar. Galerie extérieure nord, aile est.
Banteay Chhmar. Galerie extérieure nord, aile est.

Cet orchestre du temple de Banteay Chhmar se compose de trois instruments : harpe, cithare monocorde à double résonateur et cymbalettes. L'extrémité sommitale de la harpe est érodée. Toutefois, compte tenu de sa forme générale et des occurrences multiples du Bayon et de la Terrasse des Éléphants, il fait peu de doute qu'il s'agisse, là encore, d'une tête de Garuda.

Banteay Chhmar. Galerie est.
Banteay Chhmar. Galerie est.

Cet orchestre du temple de Banteay Chhmar se compose d'une harpe, d'une cithare monocorde à double résonateur, de cymbalettes et d'un chanteur. Le sommet de la harpe semble ornée d’un poitrail, d’une tête et d’une jambe de cheval, ce qui semble impossible compte tenu des autres occurrences connues dans des situations semblables. Pour l'instant, seule l'image d'une tête de Garuda est plausible. 

Orchestres avec harpe à tête de Garuda

La harpe à tête de Garuda fait l'objet de plusieurs types de représentations :

  • une harpe isolée
  • une harpe accompagnée d'une cithare monocorde, avec ou sans cymbalettes
  • deux harpes accompagnées de deux cithares monocordes
  • deux orchestres en opposition avec cithare et cymbalettes

Nous allons examiner l'ensemble de ces scènes.

Les trois sites explorés ci-avant — Bayon, Terrasse des Éléphants, Banteay Chhmar — montrent des orchestres à cordes accompagnés d'un barde et d'un bouffon. Le barde est généralement debout devant à l’orchestre. Les diverses représentations du bouffon sont assez semblables : ceinture et collier de grelots, parfois bâton et queue de cheval. Sur les bas-reliefs du Bayon et Banteay Chhmar, le bouffon exécute une danse en levant haut la jambe. Parfois, le barde semble lui chatouiller le dessous du pied. 

La harpe associée à ce type de scène est, sauf exception, toujours surmontée d’une tête de Garuda.

Terrasse des Éléphants. XIIIe s.
Terrasse des Éléphants. XIIIe s.

Dans deux cas, on peut voir, derrière le harpiste et sous la protection du Garuda, un personnage — bouffon ou barde (?) — qui semble défier le roi ou les dieux.

Banteay Chhmar. Galerie extérieure nord, aile est.
Banteay Chhmar. Galerie extérieure nord, aile est.

Bayon. Galerie extérieure sud, aile est.
Bayon. Galerie extérieure sud, aile est.

Dans la galerie extérieure sud du Bayon, se trouve une scène de bouffonnerie dans laquelle la harpe n’est pas surmontée d’une tête de Garuda. En revanche, des têtes de Garuda sont présentes aux extrémités des accoudoirs du siège royal. Nous pensons qua dans cette scène, des éléments comiques ont été volontairement introduits : sourires “narquois” des musiciens, cymbalistes avec deux mains droites, bras gauche du harpiste passant devant le plan de corde et non derrière, bras gauche du cithariste en bas plutôt qu'en haut, barde semblant chatouiller le dessous du pied du danseur.

Banteay Chhmar, galerie est.
Banteay Chhmar, galerie est.

Dans cette scène de la galerie est de Banteay Chhmar, la harpe n'est pas surmontée d'une tête de Garuda. On retrouve les mêmes ingrédients qua dans la scène du Bayon avec les musiciens positionnés de la même manière. Il y a en revanche deux danseurs autour du bouffon.

Terrasse des Éléphants

Sur le plan large ci-dessus, sculpture majeure située au nord de la Terrasse des Éléphants, on peut voir, de part et d'autre du registre inférieur, à gauche, une harpe à tête de Garuda et un bouffon, et à droite, un chanteur avec l'index tendu et la bouche ouverte laissant apparaître les dents. Cette scène est d'une interprétation difficile, d'autant qu'elle a fait l'objet d'un remontage dans lequel manque des pierres.

Terrasse des Éléphants

Une autre, géographiquement en contrebas de la précédente, nous offre la même information sur le dispositif d'accordage. Ici, le chanteur est placé derrière le harpiste. Une autre image, similaire à celle-ci, se trouve à Banteay Chhmar (voir plus haut). Le harpiste et le chanteur, à l'image de l'ensemble des personnages représentés en haut-relief dans cet immense ensemble, sont “anormaux”, ce qui respecte le cadre de la bouffonnerie. Ils peuvent jouer, parler et chanter avec facétie sans avoir à craindre ni du pouvoir royal ni de l'ire des dieux.