Les harpes des autres sites angkoriens


Quelques harpes arquées angkoriennes sont disséminées sur quelques autres sites que ceux traités spécifiquement (Angkor Vat, Bayon, Banteay Chhmar, Terrasse des Éléphants). Nous les avons regroupées sur cette page. Les sites traités sont les suivants : Ta Prohm, Preah Khan, Preah Pithu, Banteay Samrè, Mebon occidental, linteau d'origine thaïlandaise de  l'Asian Art Museum of San Francisco.


La harpe de Ta Prohm

Le site de Ta Prohm ne présente aucune iconographie musicale proprement dite. Un seul bas-relief, très endommagé, montrait autrefois un orchestre réduit à sa plus simple expression, à savoir une harpe, une cithare et des cymbalettes. Au-dessus de cet orchestre, des danseuses sacrées.

De gauche à droite : harpe, cithare, cymbales. Les positions de mains et les combinaisons orchestrales connues dans les autres temples de la période du Bayon permettent de déterminer cette composition. 


La harpe du Preah Khan d'Angkor

Cette scène est la seule représentation musicale au Preah Khan d’Angkor. Il pourrait s’agir d’une cérémonie d’offrandes faite par une famille. La danseuse sacrée, au centre, divertit la ou les divinités que cette famille honore. L’ensemble musical se compose, de G. à D., d’une harpe arquée, d’une cithare sur bâton à double résonateur, de cymbalettes et d’un chanteur reconnaissable à son index tendu. Fin XIIe - Début XIIIe s.


La harpe du Preah Pithu

Le linteau ouest du sanctuaire U de Preah Pithu, représente un Shiva dansant sur une tête de Kâla. Il est entouré par les deux autres grands dieux de la Trimurti : Brahma et Vishnu. La danse est animée par un harpiste, en bas, à la gauche de Shiva. Il s’agit d’une harpe arquée, modèle classique de la période proprement angkorienne. Le plan de corde est visible mais pas les cordes elles-mêmes. Un pied, à l’avant de l’instrument, est également discernable. Ganesha, le fils à tête d’éléphant de Shiva, fait face au harpiste. La position de ses mains superposées laisse à penser qu’il joue des cymbalettes, même si elles ne sont pas représentées. Brahma et Vishnu ont eux aussi les mains superposées, mais les cymbalettes ne sont pas représentées non plus. Dans l’orchestre khmer ancien, il n’y a toujours qu’une seule paire de cymbalettes dont les deux éléments entrechoqués représentent le soleil et la lune. Les deux divinités frappent alors peut-être simplement dans leurs mains. En sanscrit, l'action de frapper dans les mains se dit tāla. Elle constitue sans aucun doute une pratique musicale existant à la fois en Inde  et dans l'Empire khmer.
À l’extrême gauche, Kāraikkāl Ammaiyār. Elle tient un objet long dans sa main droite, peut-être un hochet ou un sistre (?)

Les harpes de Banteay Samre

Le temple de Banteay Samre nous offre une iconographie exceptionnelle quant à la représentation de la harpe angkorienne. 

On découvre tout d'abord, dans ce haut-relief, un orchestre à cordes et des danseuses. L'orchestre se compose de quatre musiciennes jouant deux harpes vues en perspective et une cithare à double résonateur. Une musicienne, à droite et à l'arrière, est probablement une seconde cithariste. Ce qui est exceptionnel dans cette représentation est l'absence de cymbalettes. La femme avec les bras croisée assise devant les harpistes est en position d'écoute. Cette position, entre les musiciennes et les danseuses, est généralement dédiée à la première chanteuse. Mais ici, l'imagerie n'en possède aucune des caractéristiques, à savoir : main ou index tendu, et parfois bouche ouverte. Son rôle demeure donc obscur. 

Sur le plan technologique, ces deux harpes montrent un dispositif d'accordage par chevilles et des cordes parallèles. Le sculpteur a apporté un très grand soin leur réalisation. Mais l'état de la sculpture ne permet pas de déterminer leur nombre, d'autant que le nombre de cordes et de chevilles semble incohérent. 

Il convient par ailleurs de remarquer que la cithariste du premier plan porte une coiffure différente des harpistes et de la musicienne située derrière elle. Sachant que la cithare est l'instrument conducteur de la mélodie dans l'orchestre à cordes, elle pourrait donc avoir une position dominante par rapport aux autres musiciennes.

La harpe du Prasat Chrung sud-ouest

À chacun des quatre angles de la ville d'Angkor Thom, le roi Jayavarman VII a fait bâtir un temple. Ils sont aujourd'hui connus sous le nom de Prasat Chrung et chacun désigné selon son orient : nord-est, nord-ouest, sud-est, sud-ouest. Ils sont architecturalement identiques , seule la décoration change.

Le Prasat Chrung sud-ouest offre un décor composé de quatre médaillons représentant un orchestre à cordes a minima et un danseur. Le décor est assez érodé mais les quatre personnages sont identifiables. Ce type de médaillon est connu depuis le début de l'époque angkorienne. Les plus communs montrent des décors floraux, mais les sculpteurs font parfois preuve d'audace en faisant naître des sujets religieux ou de la vie quotidienne.

Commençons par le médaillon situé à l'extrême droite car c'est le plus signifiant. Il semble s'agir d'un bouffon dansant, comme nous en trouvons ailleurs au Bayon, à la Terrasse des éléphants et à Banteay Chhmar. Sa jambe gauche est montée à l'horizontale. Tous les orchestres accompagnant les bouffons sont composés de musiciens et non de musiciennes. Ici, l'érosion ne permettant pas déterminer le sexe, nous accepterons cette hypothèse.

Dans le médaillon de gauche, une harpe au manche très arqué. Les cordes sont signifiées par de petits traits horizontaux partant du manche. La position du harpiste est typique. Notons que dans les danses de bouffon, la harpe est généralement surmontée d'une tête de Garuda, mais nous avons déjà vu — Bayon, galerie extérieure sud, aile est — qu'il y a des exceptions à cette règle que nous avons nous-même érigée en regard des nombreuses occurrences répertoriées à l'époque du Bayon.

Le second médaillon à partir de la gauche semble représenter un joueur de cymbalettes. Seule le position de jeu permet d'avancer cette hypothèse car l'instrument n'est pas visible.

Le troisième médaillon semble montrer un joueur de cithare monocorde ; seul est visible le manche passant transversalement sur le buste du personnage.

La harpe du Mebon occidental

Danseuse et harpiste. Mebon occidental. Photo © EFEO
Danseuse et harpiste. Mebon occidental. Photo © EFEO

Ce fragment de pilastre de grès déposé à la Conservation d'Angkor (Siem Reap - Ref. DCA. 1231-1 - N.566 - Dim. 29 x 21,5 x 20,5) provient du Mebon occidental (XIe s.). Il montre une danseuse et une harpiste. L'instrument naviforme semble se terminer par une tête d'oiseau, à l'image de la harpe d'Angkor Vat ; cette assertion cela demeure toutefois purement spéculative. La caisse de résonance est démunie de pied.

La harpe au Siam

Ce linteau provenant du Siam (ex Thaïlande) appartient à l'Asian Art Museum of San Francisco. Il s'agit, pour le moment et à notre connaissance, de la seule iconographie khmère provenant de ce pays et représentant une harpe.

Le personnage central est probablement un personnage de pouvoir, roi ou prince. De chaque côté de ce souverain, deux parasols et deux éventails. Il est entouré de quatre danseuses. Deux musiciennes composent l'orchestre : celle de gauche joue la cithare monocorde dont le nombre de résonateurs ne peut être évalué ; toutefois, à cette époque et dans ce contexte, il était normalement de deux. La position de sa main droite est caractéristique de la technique de jeu du kinnara et du kse diev contemporain. La seconde joue de la harpe. Le profil de la caisse de résonance rappelle celui de l'instrument du Mebon occidental ci-avant. Le pied serpentiforme à l'avant de la caisse de résonance est singulier de même que le sommet du manche. Il est pour l'instant impossible de définir avec certitude ce qu'il représente. La main gauche de la harpiste est posée sur les cordes tandis que la droite tient le haut du manche.

Cette sculpture nous donne une idée de la hiérarchie de l'ensemble si on le lit à partir du personnage central. La danseuse située à sa gauche pourrait être la maîtresse de danse. La position de la joueuse de kinnara, au plus proche du centre, démontre qu'il s'agit de l'instrument principal, conducteur de la mélodie. La harpe est de ce fait reléguée au second plan. Cette iconographie, corrobore la hiérarchie décelée dans la liste de Lolei (IXe s.).

Au-dessus de la cithariste se trouve une apsara. 

Linteau provenant de Thaïlande. Photo © Asian Art Museum of San Francisco.
Linteau provenant de Thaïlande. Photo © Asian Art Museum of San Francisco.