Le Reamker et son iconographie musicale

Nous explorons ici l'iconographie angkorienne et postangkorienne mettant en scène des instruments de musique dans le cadre de scènes illustrant le Reamker. Plusieurs temples proprement angkoriens nous offrent une iconographie dans laquelle des instruments de musique sont mis en scène : Baphuon, Angkor Vat, Banteay Samrè, Vat Baset (aujourd'hui au Musée Guimet). Il s'agit exclusivement d'orchestres martiaux composés de tambours, de trompes, de conques et de cymbales. Les scènes les plus prestigieuses se trouvent à Angkor Vat dans le pavillon nord-ouest (musiciens de l'armée d'Hanuman) et dans la galerie ouest, aile nord (Bataille de Langka).

L'iconographie postangkorienne, elle aussi, a adapté ses instruments à la mode de chaque époque. Ainsi, par exemple, la grande fresque de la Pagode d'argent au Palais Royal de Phnom Penh, dépeint deux orchestres palatins du début du XXe siècle : phleng siam (pin peat) et phleng kar (orchestre de mariage).

Nous en faisons ici une présentation à la fois thématique et chronologique.

 

Scènes martiales

Les scènes martiales mettent en scène des instruments puissants susceptibles d'envahir l'espace sonore. Ils ont plusieurs rôles :

  • Nettoyer spirituellement les lieux
  • Galvaniser les soldats
  • Tétaniser l'ennemi
  • Donner des ordres de manœuvre.

Baphuon - XIe s.

L'iconographie du Baphuon est presque entièrement consacrée au Reamker, mais les instruments de musique sont rares. Seules deux scènes montrent des tambours. En revanche, c'est la première apparition d'un tambour sur portant. Nous ignorons en revanche s'il s'agit d'un tambour en tonneau ou sur cadre car il est présenté, ici et dans toute l'iconographie angkorienne, de face. Ce type de grand tambour est largement cité dans les diverses versions du Reamker. Sur deux des scènes, on peut également voir des tambours cylindriques court et long.

Vat Baset - XI-XIIe s.

Ce linteau provient du Vat Baset, un temple la région de Battambang. Il est daté des XIe-XIIe siècles. Il est aujourd'hui visible au Musée Guimet à Paris (réf. MG18218).

Il dépeint plusieurs scènes : l'alliance de Sugrîb avec Ream et Laks, le combat des deux frères singes Sugrîb et Bâlî et mort de ce dernier.

En haut de la scène générale on peut voir deux singes musiciens et trois instruments. C'est un cas unique dans toute l'iconographie angkorienne de voir un personnage jouer deux instruments simultanément. On reconnaît, à gauche, un tambour en gobelet avec son dispositif de tension de la peau par laçage. À droite, un tambour cylindrique frappé avec une baguette et une trompe avec un pavillon en gueule makara.

 

Angkor Vat - XIIe s.

Cette scène appartient au grand bas-relief de la Bataille de Langka de la galerie ouest, aile nord, d'Angkor Vat. Les musiciens sont les singes de l'armée d'Hanuman levée par le prince Ream pour délivrer Seda détenue par Reap, le roi du Langkâ. 

On peut voir, de droite à gauche, une paire de trompes, une conque, un tambour en gobelet, un tambour en sablier avec son arceau de portage en forme de deux nâgas entrecroisés, un petit tambour cylindrique et un grand tambour sur portant

Les trompes, les conques et les tambours de guerres sont largement cités dans les diverses version du Reamker.

 

Cette scène, comme la précédente, appartient au grand bas-relief de la Bataille de Langka d'Angkor Vat. Sa composition est unique dans toute l'iconographie angkorienne. Ici, les musiciens du roi du Langka, Reap, sont attaqués par les singes de l'armée d'Hanuman. De gauche à droite, on reconnaît un tambour en gobelet, un petit tambour cylindrique et un grand tambour sur portant. Ce qui rend la scène singulière, c'est le singe qui, de sa main droite, saisit le grand tambour pour  le projeter dans les airs tandis que sa main gauche saisit les cheveux du porteur de tambour. Quant aux deux musiciens de gauche, ils sont eux aussi sauvagement attaqués par des singes.

 

Cette scène se situe dans le pavillon d'angle nord-ouest d'Angkor Vat. Elle est la plus riche en instruments martiaux et corrobore toute l'organologie instrumentale visible dans les temples angkoriens comportant une telle iconographie. Il convient d'en faire une lecture de bas en haut et de droite à gauche. C'est l'une des rares scènes où sont représentés deux grands tambours sur portant. D'autres sont visibles dans la galerie nord de ce même temple. Ils sont portés par deux porteurs tandis que deux tambourinaires frappent avec véhémence. Derrières eux, deux joueurs de trompe. Au-dessus, deux petits tambours cylindriques frappés avec des baguettes suivis de deux tambour cylindriques longs frappés à mains nues puis deux tambours en sablier portés avec un arceau en forme de deux nâgas entrecroisés. On distingue clairement les deux têtes de serpent et les deux queues au-dessus de la tête des musiciens. Les arceaux sont munis de trois rangées de grelots. Au troisième niveau, deux joueurs de conques, deux joueurs de tambours en gobelet tenus entre les jambes puis deux cymbalistes. On remarquera la mise en scène des joueurs de tambours en sablier se faisant face.

Au-dessus des musiciens, la logistique de guerre avec les porteurs de noix de coco et de bananes.

 

Banteay Samrè - XIIe s.

Un fronton du temple de Banteay Samrè montre une scène de bataille accompagnée par un orchestre dont il ne reste que peu de choses. En bas à droite, un singe tambourinaire frappe un grand tambour dont la peau est décorée. On reconnaît derrière son bras gauche le porteur postérieur. Sous son bras droit, un autre tambourinaire dont l'instrument a disparu. Au-dessus du grand tambour, un joueur de trompe.

Vat Preah Keo Morokot (Pagode d'Argent) - 1898 -1903

Les plus belles fresques du Reamker sont celles de la pagode d'argent à Phnom Penh, dans l’enceinte du palais royal, peintes entre 1898 et 1903 sur ordre de sa Majesté le roi Norodom et sous la direction de l’Okhna Tepnimit Mak, l’un des meilleurs maîtres de la tradition picturale khmère. L'une des scène dépeint la traversée du bras de mer qui sépare le sud de l'Inde de l'île de Langkâ. On peut voir ici deux singes portant une tambour en tonneau frappé par le porteur postérieur.

Scènes de réjouissance

Le mariage de Ream et Seda - Vat Preah Keo Morokot - 1898 -1903

Une très belle scène, malheureusement aujourd'hui très endommagée par l'humidité, met en scène deux orchestres. Elle dépeint Isur procédant au mariage de Ream et Seda sur le Mont Kailash.

Dans cette cérémonie de mariage hors du commun, se trouvent à la fois un orchestre phleng Siam (nom utilisé à l'époque pour le pin peat) joué par des femmes et un orchestre phleng kar (aujourd'hui dénommé phleng kar boran), lui aussi aux mains de la gente féminine. L'orchestre se compose d'un chapei dang veng dont la forme de la caisse de résonance n'est pas visible, d’une vièle tricorde tro khmer et de deux tambours skor daey

Le texte du Râmarkerti II site à deux reprises l'ensemble pin peat :

  • p.225/981. Traduction révisée. « Et l’orchestre pin peat, de trompes traê, de conques siang, de hautbois sralai, de tambours javanais skor chüia, et tambourins môns skor ngia, se met à jouer des airs de circonstance. » 
  • p.259/1489-1490. Traduction révisée « Au matin, lorsque le roi se rend à la salle d’audience, les musiciens lui font de la musique — pin peat, tambours, gongs, (trompettes et conques) prokum — pour l’accueillir, tandis que ses frères et une multitude de dignitaires et d’officiers se rangent à ses côtés. »

Il est intéressant de remarquer que l'ensemble pin peat est à la fois cité dans le texte et accompagne les séances de Sbek Thom.

Unidentified Scene - Vat Preah Keo Morokot - 1898 -1903

Cette scène dépeint un orchestre phleng Siam (tel qu'il était appelé au début du XXe s.) ou pin peat. On reconnaît, en bas à gauche, un carillon de gongs kong vong thom, puis un xylophone roneat aek et une paire de grands tambour skor thom. En haut à gauche, un tambour skor sang na,  une paire de cymbalettes chhing,  un hautbois sralai et enfin un tambour skor samphor.