La fresque de l'ensemble phleng arak du Vat Reach Bo

A Siem Reap, le Vat Reach Bo est l'une des plus anciennes du Cambodge après que les Khmers rouges ont détruit la presque totalité d’entre elles. Elle a été peinte à une date inconnue (avant 1907 ou entre 1921 et 1924 ; pour l'heure, le mystère demeure). 

La fresque qui nous intéresse ici se situe au fond de l’édifice, à gauche, derrière le sanctuaire ; elle représente les enfers bouddhiques. La scène contient un orchestre autrefois typique de la région de Siem Reap jusqu'à ce que les Khmers rouges, une fois encore, éliminent méticuleusement les musiciens et la culture ancestrale dont ils étaient porteurs. Cet orchestre typiquement khmer accompagnait, jusqu'à la révolution, les mariages et les cérémonies de possession dites arak. Il reste, à Siem Reap, une seule famille détenant le savoir-faire et le répertoire joué avec les instruments ici dépeints.


Thématique de la fresque

Cette fresque dépeint les enfers bouddhiques. Comme il existe une grande hétérogénéité de croyances concernant cette thématique, nous laissons à nos internautes le soin de trouver toute information ailleurs sur la toile.

En revanche nous avons documenté succinctement quelques-unes des images dans le diaporama ci-dessous en faisant des rapprochements d'équivalence avec la scène des enfers décrits dans une fresque des années 1950 de la pagode Vat Kong Moch (Siem Reap).

L'orchestre et les instruments de la fresque

L'orchestre dépeint sur cette fresque représente un “orchestre arak ancien”  (phleng arak boran) tel qu'il existait encore avant la révolution khmère rouge. Il se compose ici de :

  • un luth à manche long chapei dang veng
  • un hautbois à anche large pei ar
  • une vièle tricorde tro khmer
  • deux tambours skor arak

Il existait, au moins depuis la seconde moitié du XIXe siècle (nous limitons notre information aux preuves tangibles) un ensemble dénommé phleng khmer composé d'instruments à cordes, par opposition au pin peat, autrefois dénommé phleng siam, basé sur des percussions mélodiques. Cet ensemble était également joué lors des mariages. Autrefois il était dénommé phleng kar (orchestre de mariage). Aujourd'hui il est connu sous l'appellation phleng kar boran (orchestre de mariage ancien) puisque les instruments ont changé depuis la révolution. Dans cette fresque, ce qui nous indique qu'il s'agit d'un ensemble phleng arak et non un phleng kar, c'est la présence de la danseuse, en réalité une médium-exorciste (rup).

Pourquoi les musiciens et la rup sont-ils représentés avec des têtes d'animaux et à côté de la scène des enfers ? Nous n'avons pas, pour l'instant, d'explication officielle si ce n'est que ce rituel continue de survivre en marge des pratiques bouddhistes et pourraient être considérées comme déviantes, bien que le bouddhiste Theravada cambodgien soit plutôt intégrateur.

La musique qui accompagne les cérémonies dédiées aux esprits arak est probablement l’une des plus anciennes qu’il soit donné d’entendre au Cambodge. Le concept musical de ce type de cérémonies se retrouve dans l’ensemble de l’Asie du Sud-Est et au delà, chacun avec ses particularités. Même si ce genre musical a évolué au fil des siècles, on peut arguer qu’il remonte, au Cambodge, aux temps des sociétés proto-khmères, eut égard à l’étendue de la zone géographique sur laquelle il se déploie.
Les instruments les plus anciens et les plus incontournables de l’orchestre arak sont sans aucun doute la voix et les tambours. Le hautbois est l’instrument le plus important après ces deux-là. Nous ignorons quand il apparaît pour la première fois dans cette formation, mais il semble qu’un instrument à anche, simple ou double, existe depuis longtemps. Les Tampuon et les Kreung du Ratanakiri utilisent un instrument à anche libre (photo ci-dessous) dans une cérémonie similaire alors qu’ils ne connaissent aucun type de hautbois. Les orgues-à-bouche représentés sur les tambours de bronze de la culture de Đông Sơn attestent de l’ancienneté de l’anche simple dans les musiques cérémonielles. Les instruments à cordes frottées (autrefois tro khmer, aujourd'hui tro), même s’ils tiennent aujourd’hui une place importante dans l’orchestre, sont d’un apport plus récent.
Afin de témoigner de l’importance du hautbois et de la nature du son attendue par la médium (rup), nous souhaitons témoigner ici d’un événement singulier qui s'est produit lors du tournage d’une cérémonie. La médium avait revêtu le costume d'un esprit masculin mais ce dernier ne se manifestait pas. Les musiciens avaient pourtant commencé à jouer la pièce de répertoire idoine, mais l'esprit ne voulait pas se manifester. Face à la rébellion de ce dernier, la médium demanda de remplacer le hautbois pei ar par un hautbois (pei) normalement utilisé dans les combats de boxe khmère. Le musicien enfourcha alors sa moto pour quérir l'instrument demandé. Il revint quelques dizaines de minutes plus tard. Le temps d'assouplir l'anche, de l'emboîter dans le corps du hautbois et la musique retentit à travers une pièce de répertoire de la boxe khmère. Aussitôt la médium-exorciste tressaillit. L'esprit s’était incarné et la danse au caractère martial débuta.

L'orchestre phleng arak boran

L'orchestre phleng arak boran a été précisément décrit par l'ethnomusicologue français Jacques Brunet* ; nous publions ici une partie de son contenu. La graphie des termes khmers, différente de celle utilisée aujourd'hui, a été conservée. 

 

“La musique dite phleng khmer comprend la musique de mariage phleng kar, (de kar = mariage), et la musique magique dite phleng arak  ou phleng memot, (de arak et memot = esprits malins), jouée lors de cérémonies de guérison et de prise de possession d'un esprit par un(e) rup, (médium-exorciste) lors des cérémonies de type magique dites kru chol. L'ensemble de cette musique est parfois appelée phleng boran, c'est-à-dire “musique ancienne”. Les orchestres sont à peu près semblables dans tous les cas, mais avec cependant l'addition d'instruments particuliers aux rituels magiques pour la musique phleng memot.”

 

Ensuite, Jacques Brunet décrit l'orchestre de mariage phleng kar boran, assez similaire dans sa structure à l'orchestre phleng arak. Nous en publions ici les généralités et la spécificité de Siem Reap.

 

“L'ensemble instrumental se dit, pour toutes les formations, krom phleng. L'orchestre de mariage krom phleng kar n'a pas toujours la même composition et varie légèrement selon les provinces. Il existe cependant une formation-type de cet orchestre et lorsqu'elle n'est pas respectée, elle est due soit à un manque d'Instrumentiste pour un instrument donné, soit à une décision du chef des musiciens qui décide de composer son orchestre autrement. Beaucoup de variantes cependant ne sont pas considérées comme étant opposées à la formule traditionnelle, mais tout juste comme une autre possibilité à l'intérieur de la tradition. L'ensemble phleng kar comprend un monocorde sadêv, une vièle à pique tricorde tro khmer, un hautbois pey â , un luth chapey et un ou deux tambours skor arak. Il est devenu peu courant de rencontrer cette formation complète telle qu'elle est décrite ci-dessus. Dans la province de Siem Reap, on ne trouve jamais de sadêv dans l'orchestre. Pourtant quelques chanteurs - très rares, il est vrai - jouent du sadêv en soliste, comme instrument d'accompagnement. Les orchestres phleng kar de Siem Reap et de Sras Srang que nous avons étudiés n'ont pas intégrés le sadêv et leur formation est cependant considérée comme tout à fait traditionnelle.”

 

Cette description corrobore l'iconographie de l'ensemble dépeint sur le fresque des enfers du Vat Reach Bo.

 

*(Brunet Jacques, L'orchestre de mariage cambodgien et ses instruments. In: Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient. Tome 66, 1979. pp. 203-254.

Phleng arak boran