Voix

La voix est un instrument à part entière dont l'iconographie khmère se fait l’écho. L’épigraphie mentionne elle aussi diverses fonctions de chanteurs et récitants, hommes et femmes : chanteuses d’ensembles vocaux au service du culte, chantres de louange, chanteurs s’accompagnant d’un instrument de musique, musiciens(iennes)-chanteurs(euses) gandharva. La voix, comme l’instrument de musique, est affaire de spécialiste. Les textes font état de l’habileté des musiciens et de la qualité de la voix des chanteuses.



La voix à travers l’épigraphie préangkorienne

À l’époque préangkorienne, les chanteuses occupent une place prépondérante dans les temples tant sur un plan hiérarchique que quantitatif. Dans les listes de serviteurs des temples, strictement ordonnées, elles sont généralement citées juste après les danseuses. À Lolei et Preah Kô, elles sont entre vingt et vingt-deux pour seulement trois danseuses. Dans la première partie des listes des temples du IXe s., on distingue les chanteuses caṃryyāṅ des chanteuses de louange caṃryyaṅ stutī, les unes et les autres œuvrant probablement au cœur du sanctuaire. Bien que citées dans la première partie de la liste, les chantres de louange ne devaient pas œuvrer avec les chanteuses proprement dites car entre elles s’intercalent des joueurs de tambour. On retrouve d’ailleurs aujourd’hui encore en Inde ou au Népal ces chantres de louange accompagnés de tambours et de crotales dans les chants dévotionnels bhajan. Dans la seconde partie de la liste de ces temples, sont mentionnés, avec les divers gardiens et logisticiens, des chanteurs s’accompagnant du śikharā, caṃryyāṅ śikharā à Lolei et des chanteurs de louange caṃryyaṅ stutī à Prasat Kravan. On peut également noter, dans les deux parties des listes, des gandharva dont la fonction demeure obscure ; ils étaient peut-être à la fois musiciens et chanteurs comme évoqué plus haut. Notons au passage que le śikharā pourrait être la cithare à tête de crocodile connue chez les Khmers contemporains sous le vocable kropeu. Cet instrument est mentionné dans le Xin Tang shu shu 新唐書 (Nouveau Livre des Tang) relatant venue en 802 ap. J.-C. à Chengdu de musiciens envoyés par le roi de Pyû : « deux cithares à tête de crocodile (guishou zheng) à neuf cordes et dix-huit chevalets mobiles placés à gauche et à droite ». À l’époque préangkorienne, les chanteuses occupent une place prépondérante dans les temples tant sur un plan hiérarchique que quantitatif. Dans les listes de serviteurs des temples, strictement ordonnées, elles sont généralement citées juste après les danseuses. À Lolei et Preah Kô, elles sont entre vingt et vingt-deux pour seulement trois danseuses. Dans la première partie des listes des temples du IXe s., on distingue les chanteuses caṃryyāṅ des chanteuses de louange caṃryyaṅ stutī, les unes et les autres œuvrant probablement au cœur du sanctuaire. Bien que citées dans la première partie de la liste, les chantres de louange ne devaient pas œuvrer avec les chanteuses proprement dites car entre elles s’intercalent des joueurs de tambour. On retrouve d’ailleurs aujourd’hui encore en Inde ou au Népal ces chantres de louange accompagnés de tambours et de crotales dans les chants dévotionnels bhajan. Dans la seconde partie de la liste de ces temples, sont mentionnés, avec les divers gardiens et logisticiens, des chanteurs s’accompagnant du śikharā, caṃryyāṅ śikharā à Lolei et des chanteurs de louange caṃryyaṅ stutī à Prasat Kravan. On peut également noter, dans les deux parties des listes, des gandharva dont la fonction demeure obscure ; ils étaient peut-être à la fois musiciens et chanteurs comme évoqué plus haut. Notons au passage que le śikharā pourrait être la cithare à tête de crocodile connue chez les Khmers contemporains sous le vocable kropeu. Cet instrument est mentionné dans le Xin Tang shu shu 新唐書 (Nouveau Livre des Tang) relatant venue en 802 ap J.-C. à Chengdu de musiciens envoyés par le roi de Pyû : « deux cithares à tête de crocodile (guishou zheng) à neuf cordes et dix-huit chevalets mobiles placés à gauche et à droite ». (Traduction de François Picard)

Le chant à travers l'inscription de Kok Roka

L'inscription dite de Kok Roka (K.155) est entièrement en vieux khmer. Sa provenance est incertaine. Elle est datée des VII-VIIIe s. selon la typologie de son écriture. Il s’agit d'une énumération des serviteurs du temple. Nous ne donnons ici que les deux listes relatives aux chanteuses. Pour une vue plus extensive, cliquez ici.

 

caṃreṅ/ Chanteuses (première citation)

 

ku Racitasvanā / Qui exécute des sons mélodieux
ku Gāndhārasvanā / Qui fait résonner le son dit « gāndhāra », (Sk.) c’est-à-dire la gamme Shadj (Sa), Rishabh (Re), Gandhar (Ga), Madhyam (Ma), Pancham (Pa), Dhaivat (Dha), Nishad (Ni)
ku Raktasvanā / À la voix passionnée
ku Suvivṛtā / Qui produit des sons bien articulés
ku Susaṃvṛtā / Aux cordes vocales bien contractées
ku Sārasikā / À la voix du héron femelle
ku Padminī / Lotus. Femme excellente.

 

Toutes les chanteuses portent un nom en relation directe avec leur fonction à l’exception de ku Padminī.

 

care / Chanteuses (seconde citation)

 

ku Sugītā / Qui chante bien
ku Suracitā / Bien parée
ku Kaṇṭhagītā / Qui chante de la gorge
ku Muditā / Joie sympathisante
ku Ka-oṅ / ?
ku Kītakī / Panégyriste

 

Le nom des seconde et quatrième chanteuses ne qualifie pas leur voix.

 

Traductions d'après Saveros Pou, Dictionnaire de Vieux Khmer-Français-Anglais (2004).

Le chant à travers la poésie sanskrite

Le chant est considéré comme une discipline majeure, comme l’indique ce passage en sanskrit de la stèle de Lolei , IXe s.

 

yas sarvvaśāstraastreshu  ilpabhshlipishv api

nittagtdivijñne-  shv dikariteva padita


« Dans toutes les sciences et dans toutes les escrimes, dans les arts, les langues et les écritures, dans la danse, le chant et tout le reste, il est habile comme s’il en eût été le premier inventeur [comme s’il eût été Brahmā lui-même]. »

L’épigraphie poétique sanskrite se réfère au chant comme vecteur d’éloge. Ainsi trouve-t-on sur la stèle de fondation de Pre Rup , Xe s., la gloire du dédicataire chantée tant par les vivants que par les morts :

yaobhir udyadbhir udttagtais

tirohita yasya yao nyadyam

vrdd ivdypi samhta sat

kvpi prayti svaritopagtam


« La gloire des autres, qui avait été éclipsée par sa gloire ascendante chantée bien haut, et qui aujourd’hui encore s’est comme par honte retirée quelque part, rôde chantée par les morts. »

Traduction française de la stèle de Lolei : Bergaigne A.,1893. Notices et extraits des manuscrits de la Bibliothèque Nationale et autres bibliothèques. Tome XXVII, 2e fascicule, p.398.

Traduction française de la stèle de Pre Rup': Cœdès G. IC I p.88 XCIX.

La voix à travers l'iconographie angkorienne

Les textes angkoriens sont muets quant à l’utilisation technique de la voix. En outre, les bas-reliefs dépeignent des personnages en train de chanter. On les reconnaît à divers signes : bouche ouverte, index tendu ou coiffure spécifique, parfois ces trois éléments simultanément.
Au Bayon, dans les orchestres de cour représentés in extenso, on voit deux chanteuses. La première chanteuse est toujours placée devant l’orchestre avec une main levée et n’est pas coiffée d’une couronne comme les instrumentistes mais d’une sorte de chignon simple ou double. La seconde chanteuse est probablement la joueuse de crotales si l’on en juge par la similarité de sa coiffure.

 

Orchestre de la cour. Les musiciennes portent des couronnes mais chanteuses seulement un chignon. Bayon. Fin XIIe - Début XIIIe s.
Orchestre de la cour. Les musiciennes portent des couronnes mais chanteuses seulement un chignon. Bayon. Fin XIIe - Début XIIIe s.
Orchestre de la cour. Les musiciennes portent des couronnes mais chanteuses seulement un chignon. Bayon. Fin XIIe - Début XIIIe s.
Orchestre de la cour. Les musiciennes portent des couronnes mais chanteuses seulement un chignon. Bayon. Fin XIIe - Début XIIIe s.

La scène du Cirque du Bayon ci-dessous dépeint, dans le cadre de joutes physiques au corps à corps et à l’arme blanche, une joute chantée accompagnée par un orchestre à cordes. Deux “équipes” s’affrontent. On distingue clairement les deux chanteurs de droite qui s’expriment avec véhémence tandis que celui de gauche, seul et introspectif, prépare sa réplique. Les joutes chantées sont bien connues aujourd’hui encore au Cambodge.

Compte tenu du volume sonore limité des instruments à corde de cette époque, nous ne pensons pas qu'ils aient accompagné les jeux présentés dans les scènes ci-dessus.