Trompes & cornes

Dans l’iconographie khmère, les trompes revêtent diverses formes et tailles. À l’instar des conques, leur organisation fonctionnelle élémentaire est la paire, qui pouvait se dupliquer à l’envi comme c’est toujours le cas dans l’Inde contemporaine. On retrouve ce système de parité des trompes et des conques dans les orchestres bouddhistes tibétains. Dans la majorité des cas, la qualité de la sculpture ne permet ni une identification organologique précise, ni une détermination formelle du matériau. Ceci est peut-être dû à la simplicité structurelle de certaines d’entre elles : simple corne de vache ou de buffle dont la pointe a été sectionnée et percée avec un fer incandescent, bambou…
Il existe toutefois une exception. Les plus belles trompes sont visibles sur la scène du Défilé Historique d'Angkor Vat. Il semble s’agir d’instruments métalliques compte tenu de leur longueur, de leur courbe et de la forme particulière de leur pavillon.

 


Les trompes du Défilé Historique d’Angkor Vat

Dans la scène du Défilé Historique, on voit deux grandes trompes et deux petites, l’une de profil et l’autre de face. On ne distingue toutefois de cette dernière que l’embouchure et le départ du tube juste derrière le point de fixation du grand tambour à son portant. Les grandes trompes et la petite présentent un rapport de longueur de un à deux. Si nous prenons pour taille moyenne des individus 1,65 m, la dimension totale des grandes trompes avoisinerait les 1,30 m et les petites 0,65 m.
La grande trompe à l’extrême gauche et la petite vue de profil montrent une embouchure conique, représentation rare.
Sur les grandes trompes, la première section du tube est droite et le pavillon courbe, en forme de gueule de makara stylisée.
Sur le tube partant de la bouche jusqu’à la base du pavillon, on ne distingue aucun raccord, ce qui est pourtant le cas sur la plupart des grandes trompes asiatiques, démontables ou télescopiques. Ce raccord est peut-être dissimulé par la main gauche des musiciens. Sur la petite trompe vue de profil, apparaissent deux séries de stries, une première au-dessus des mains du musicien, une seconde à la base de l’évasement du pavillon.

Bas-relief du Défilé Historique. Angkor Vat, galerie sud.
Bas-relief du Défilé Historique. Angkor Vat, galerie sud.

Proposition de reconstitution des longues trompettes. Cuivre martelé, bagues et bordures décoratives en laiton. © Patrick Kersalé.
Proposition de reconstitution des longues trompettes. Cuivre martelé, bagues et bordures décoratives en laiton. © Patrick Kersalé.
Proposition de reconstitution des trompettes courtes. Cuivre martelé, bagues et bordures décoratives en laiton. © Patrick Kersalé.
Proposition de reconstitution des trompettes courtes. Cuivre martelé, bagues et bordures décoratives en laiton. © Patrick Kersalé.

Autres trompes de la galerie sud d’Angkor Vat

Les autres trompes de la galerie sud, aile ouest, d’Angkor Vat sont des instruments légèrement courbes, effilés, avec un pavillon non évasé en forme de gueule de makara. Il est difficile de dire si ce sont des trompettes ou des cornes et d'en définir le matériau.

Angkor Vat, galerie sud, Bataille de Kurukshetra.
Angkor Vat, galerie sud, Bataille de Kurukshetra.
Angkor Vat, galerie sud, Bataille de Kurukshetra.
Angkor Vat, galerie sud, Bataille de Kurukshetra.

Les trompes du Bayon

Au Bayon, la plupart des représentations de trompes sont de piètre qualité. Les embouchures sont invisibles ; parfois même l’instrument entre dans la bouche.

Paire de trompes dans un orchestre militaire cham. Bayon.
Paire de trompes dans un orchestre militaire cham. Bayon.
Bambusa vulgaris Wamin.
Bambusa vulgaris Wamin.

Un bas-relief du Bayon montre une trompe atypique par rapport au reste du corpus. Son pavillon est de forme conique, peut-être une calebasse emboîtée sur un bambou ?

Trompe atypique avec un pavillon conique conique. Bayon.
Trompe atypique avec un pavillon conique conique. Bayon.

Plus atypique encore, une trompe à la forme énigmatique constituée d’une juxtaposition de sphères de taille croissante ne correspondant à aucun modèle répertorié par ailleurs. Il pourrait s’agir d’une trompe en bambou de l’espèce Bambusa vulgaris Wamin. Ironie de l’histoire, c’est en visitant le tombeau de Jean Commaille, à quelques pas du Bayon, dont l’accès est bordé de cette espèce de bambou, qu’a jailli la solution ! Ce bambou n'est pas naturellement creux. Il faut donc l'évider pour le transformer en trompe.

Reconstitution © Patrick kersalé.
Reconstitution © Patrick kersalé.

Trompes de la galerie nord d’Angkor Vat

On trouve, dans la galerie nord d’Angkor Vat, des trompes similaires à celles de la galerie sud, aile ouest (XIIe s.). On peut notamment y voir une embouchure circulaire représentée de face. Ces instruments semblent métalliques.

Trompe incurvée en métal (?). On remarquera l’embouchure circulaire. Angkor Vat, Combat des Devas et des Asuras. XIIe s.
Trompe incurvée en métal (?). On remarquera l’embouchure circulaire. Angkor Vat, Combat des Devas et des Asuras. XIIe s.
Trompe incurvée Remarquez l'embouchure circulaire. Angkor Vat, Combat des Devas et des Asuras, galerie nord, partie ouest. XIIe siècle.
Trompe incurvée Remarquez l'embouchure circulaire. Angkor Vat, Combat des Devas et des Asuras, galerie nord, partie ouest. XIIe siècle.

On trouve aussi, fait n’apparaissant que dans la partie XVIe siècle de la galerie nord d’Angkor Vat, des trompes doubles jouées aux côtés d’instruments à conduit unique. S’agit-il de deux trompes indépendantes soufflées simultanément ou bien réunies en une seule embouchure ?

Trompe à pavillon évasé. Angkor Vat. Victoire de Krishna sur Asura Bāna, galerie nord, aile est. XVIe s.
Trompe à pavillon évasé. Angkor Vat. Victoire de Krishna sur Asura Bāna, galerie nord, aile est. XVIe s.
Double trompe. Angkor Vat. Victoire de Krishna sur Asura Bāna, galerie nord, aile est. XVIe s.
Double trompe. Angkor Vat. Victoire de Krishna sur Asura Bāna, galerie nord, aile est. XVIe s.

L’iconographie XVIe siècle de la galerie nord d’Angkor Vat fait aussi apparaître quelques rares trompes en forme de C, de médiocre qualité d’exécution, peut-être là encore en corne de buffle ou en métal. Toutefois, compte tenu de l’imprécision du trait, il ne semble pas judicieux de nous attarder plus longtemps sur ces bas-reliefs.
On rencontre en Inde et au Népal des trompes métallique en forme de C, toujours utilisées.

Trompe en forme de C. Victoire de Krishna sur l’Asura Bāna. Angkor Vat. Galerie nord, aile est. XVIe s.
Trompe en forme de C. Victoire de Krishna sur l’Asura Bāna. Angkor Vat. Galerie nord, aile est. XVIe s.
Paire de trompes narsingha des Damaï. Considérées comme auspicieuses, elles sont ici jouées dans une procession de mariage à travers la ville de Bhaktapur au Népal.
Paire de trompes narsingha des Damaï. Considérées comme auspicieuses, elles sont ici jouées dans une procession de mariage à travers la ville de Bhaktapur au Népal.

Les trompes à travers l’épigraphie

Le seul terme qui semble désigner les trompes est tūrya, à la fois en sanskrit et en vieux khmer. Ce terme a été traduit par les épigraphistes par « ensemble d’instruments de musique » dans le sens orchestral. C’est notamment le cas chez G. Cœdès pour la stèle de fondation de Pre Rup  (961 A.D.).

*Cœdès G. 1937 - IC I, p.103:CCLXXXIV.

Sanskrit text

suvarṇṇabhog mairāśisndras

samudravat tatparikalpito smin

velvivddho stv anattya deva-pjvidhis tryyaravormminda

Traduction française originale

Que dans lʼavenir le culte des dieux, fixé ici par lui, pourvu dʼor, plein dʼune quantité de joyaux, ayant pour bruit des vagues le son des instruments de musique, soit comme lʼocéan augmenté par le temps [ou : le flot].

Traduction française révisée

Que dans lʼavenir le culte des dieux, fixé ici par lui, pourvu dʼor, plein dʼune quantité de joyaux, ayant pour bruit des vagues le son des trompes, soit comme lʼocéan augmenté par le temps [ou : le flot].


Les inscriptions fondatrices du temple de Lolei  (fin IXe s.) offrent huit listes dans lesquelles il est question de joueurs de tūrya (turyya), au nombre de cinq sur sept occurrences et de quatre sur la huitième. L’inscription du temple de Prasat Kravan  (921 A.D.) cite quant à elle trois joueurs de tūrrya. Ce qui frappe dans l’ensemble de ces exemples, c’est l’assimilation du nom de l’instrument à celui des musiciens. En effet, pour les instruments à percussions et à corde(s) existe une terminologie spécifique qualifiant le musicien, respectivement « joueur d’instrument à percussion » et « joueur d’instrument à corde(s) ». Or dans le cas de tūrya, instrument et musicien se confondent. Il est troublant de constater qu’il en est de même en français où trompette au féminin désigne l’instrument et au masculin le musicien.