Tambour en sablier

En organologie, on dénomme « tambour à tension variable », un tambour avec lequel le musicien peut, à l’aide d’un procédé mécanique, modifier au cour du jeu, la tension de la ou des membranes et par conséquent la hauteur des notes pour en faire un instrument mélodico-rythmique. Les tambours à tension variable existent en Asie et en Afrique subsaharienne. Il s’agit d’instruments à deux membranes. Le principe le plus répandu consiste en un système de laçage passant alternativement par la bordure de chaque membrane. Ainsi, en pressant les liens avec plus ou moins de force, le musicien fait varier la tension des peaux.
Les tambours en sablier apparaissent dès le VIIe s. À la période angkorienne, ils sont visibles sur de nombreux bas-reliefs d’Angkor Vat, de Banteay Chhmar et du Bayon. Dans ce dernier temple, on les voit indifféremment aux mains des Khmers ou des Chams.



Le tambour en sablier à travers l’iconographie angkorienne

Les représentations proprement angkoriennes sont diversifiées. Certaines montrent clairement la forme d’un sablier plus ou moins allongé, d’autres seulement un cylindre, représentation des cordes de tension plutôt que du fût. Ce qui signe la typologie de ce tambour, c’est la position de jeu avec les mains décalées : la droite frappe tandis que la gauche comprime les liens permettant de faire varier la tension. Des dispositifs de portage diversifiés signent également la nature de cet instrument : il peut s’agir d’une simple sangle d’épaule, d’un arceau nu ou ornementé d’une à deux rangées de grelots. À Angkor Vat, les extrémités de certains arceaux se terminent par des têtes de serpents nāga ; certains d’entre eux montrent aussi deux élégantes lignes courbes se faisant face de part de d’autre de la tête du tambourinaire. 34 Ces deux lignes courbes représentent la queue des nāga et le support leur corps. Dans la réalité, ces queues étaient peut-être réalisées en corne de buffle à l’image de celles des faucilles à riz.

Tambour en sablier avec son arceau terminé par une paire de nāga. Angkor Vat, défilé historique.
Tambour en sablier avec son arceau terminé par une paire de nāga. Angkor Vat, défilé historique.

Ces instruments s’apparentent au thimila (ou timila) contemporain du Sud de l’Inde.

Timila ou thimila. Inde du Sud.
Timila ou thimila. Inde du Sud.

À chaque extrémité du tambour, on distingue parfois un rebord 30 plus large que la partie centrale. Il s’agit de l’anneau autour duquel est tendue la membrane, point de passage des tendeurs.
Certains tambours laissent apparaître, au milieu du fût, une bande constituée de l’enroulement du surplus de longueur du lien reliant les deux membranes permettant au musicien de réparer, le cas échéant, la ligature.

Tambourinaire cham. On voit ici clairement la forme du sablier et l’excédent de ligature au centre. Bayon.
Tambourinaire cham. On voit ici clairement la forme du sablier et l’excédent de ligature au centre. Bayon.
Tambourinaire cham. Ce relief montre un ficelage peu dense, conforme à celui des thimila contemporains. Bayon.
Tambourinaire cham. Ce relief montre un ficelage peu dense, conforme à celui des thimila contemporains. Bayon.

Sur cette rare représentation de tambour en sablier à Banteay Chhmar, 35 on voit un instrument d’une longueur inhabituelle. On ne distingue pas d’arceau de portage mais deux pièces carrées sous l’instrument. Il pourrait s’agir d’un dispositif de réglage de la longueur de la sangle. On voit clairement la main gauche s’appuyant au centre du fût et la main droite frappant la peau.


Le tambour en sablier à travers l’iconographie préangkorienne

Si la logique chronologique prévaut dans les autres chapitres, nous avons préféré analyser préalablement les tambours en sablier angkoriens pour découvrir que l’iconographie du VIIe s. nous fournissait elle aussi de tels instruments, ce qui n’est pas évident de prime abord. En observant le linteau du Vat Ang Khna (Sambor Prei Kuk), nous découvrons, à l’extrême gauche, un tambourinaire tenant son instrument de manière inhabituelle. De sa main droite il frappe une membrane tandis que son bras gauche presse les liens de tension. Une observation attentive permet même de déceler des extrémités plus proéminentes que le centre de l’instrument.

Tambour en sablier. Détail du linteau du Vat Ang Khna. VIIe s. Musée National du Cambodge.
Tambour en sablier. Détail du linteau du Vat Ang Khna. VIIe s. Musée National du Cambodge.

Un second linteau préangkorien montre un musicien tenant un instrument brisé sous son bras gauche. Son bras droit a disparu. Le cylindre présente une dépression sous le bras du musicien. Ainsi, à la lumière du linteau du Vat Ang Khna, il est possible d’affirmer qu’il s’agit là aussi d’un tambour en sablier à tension variable. Il est intéressant de constater que dans la technique du bas-relief du XIe au XIIIe s., la représentation du laçage est privilégiée tandis que dans le haut-relief, le sculpteur s’attache à montrer le profil du tambour.

Tambour en sablier. Détail de linteau de style Sambor Prei Kuk. VIIe s. Musée National du Cambodge.
Tambour en sablier. Détail de linteau de style Sambor Prei Kuk. VIIe s. Musée National du Cambodge.

Les tambours en sablier de la galerie nord d’Angkor Vat

Les tambours figurés sur les bas-reliefs de la galerie nord d’Angkor Vat présentent des formes et des dispositifs de tension différenciés, voire fantaisistes. Parfois aucun tendeur n’apparaît, le centre du tambour présente un renflement plutôt qu’une dépression. Un seul d’entre eux montre clairement une forme de sablier suspendu à deux gros crochets.

La représentation ci-contre montre quelques détails intéressants : l’arceau avec sa rangée de grelots, un crochet, à gauche, solidaire de l’arceau, plusieurs ligatures des cordes de tension dont deux centrales sous lesquelles passe la main gauche, les queues de nāga qui nous informent que les embouts sans détails sont des têtes de serpent. Angkor Vat, galerie nord. Combat des Asura et des Deva. XIIe s.