Racle

 

 

 

 

 

Au cours de nos recherches, la racle a été l'instrument le plus difficile à identifier. Il existe toujours au Cambodge mais désormais peu utilisé. Nous proposons ci-contre une reconstruction qui combine une influence khmère et vietnamienne.



Un instrument présenté par les auteurs qui nous précédé comme une vièle à résonateur buccal voire une vièle tro khmer demeure énigmatique. Il existe certes une vièle sans résonateur physique chez les minorités des hauts plateaux des confins frontaliers du Cambodge, du Vietnam et du Laos, mais cet instrument, malgré ses ressemblances apparentes avec les représentations angkoriennes, ne peut être confondu. Nous en proposons ici trois photographies prises dans trois ethnies différentes au Vietnam (A : J’rai, B : Bahnar) et au Cambodge (C : Kreung). Nos observations des bas-reliefs, nos centaines d’heures passées à détourer les musiciens et les instruments, nous ont convaincus de la pertinence de l’iconographie. Même si des imperfections sont notables ici et là, la position de jeu est généralement correcte. Nous l’avons déjà mentionné, quelques rares bas-reliefs ne peuvent être retenus du fait de leur médiocrité générale, mais lorsque la redondance d’une image de qualité s’impose, on ne peut émettre le moindre doute. Voici les raisons qui nous amènent à abandonner l’idée de la vièle à résonateur buccal :

  • Si, sur la figure 1, la baguette tenue de la main droite peut être confondue avec un archet sans crin, mais les images 2 et 3 présentent une baguette trop courte pour rendre sa fonction plausible.
  • Parmi les trois positions de main droite, aucune ne correspond à une tenue d’archet connue, tout particulièrement la position 1. De plus, sur cette dernière, l’archet ne frotte pas la corde perpendiculairement, ce qui est inconcevable en pratique.
  • Les trois instruments sont représentés dans la même position, tenu de la main gauche, selon un angle d’environ 30°, sans reposer ni au sol, ni sur la cuisse et sans fixation apparente. Or, dans une telle position, il est impossible de jouer une telle vièle. Sur les photos A, B, C, la base de l’instrument est emprisonnée entre les orteils. Dans le cas où aurait existé un résonateur buccal constitué d’un fil reliant la base de l’instrument à la bouche, la position de la tête du musicien du bas-relief 3 n’est pas conforme. De plus, l’archet est trop haut pour laisser passer le fil qui conduit le son de la corde jusqu’à la bouche.
  • Accréditer la thèse d’une vièle sans résonateur ni physique, ni buccal est peu réaliste acoustiquement car le son émis est tout juste audible. Rappelons que la vièle à résonateur buccal est un instrument de cour d’amour dont l’objectif est de faire se rapprocher les deux protagonistes.
A- Joueur de vièle à résonateur buccal de l’ethnie j’rai. Vietnam.
A- Joueur de vièle à résonateur buccal de l’ethnie j’rai. Vietnam.
B- Joueur de vièle à résonateur buccal de l’ethnie bahnar. Vietnam.B- Joueur de vièle à résonateur buccal de l’ethnie bahnar. Vietnam.
B- Joueur de vièle à résonateur buccal de l’ethnie bahnar. Vietnam.B- Joueur de vièle à résonateur buccal de l’ethnie bahnar. Vietnam.
C- Joueur de vièle à résonateur buccal de l’ethnie kreung. Cambodge.
C- Joueur de vièle à résonateur buccal de l’ethnie kreung. Cambodge.

  • Sur l’image 1, on perçoit des stries profondes, visibles en haut et en bas de l’instrument, plus rares au centre car endommagées. Elles font penser à une racle. S’agissant de musique de danse, il n’est pas exclu de penser qu’un tel outil aurait sa place pour marquer le rythme.
  • Nous l’avons dit en préambule, les instruments angkoriens sont majoritairement d’origine indienne. Or, on ne trouve pas de vièle sans résonateur dans l’iconographie de l’Inde classique. En revanche, la racle lui appartient bien. Nous avons trouvé, au Népal, un instrument qui pourrait s’apparenter à celui-ci. 87 Il s’agit de deux lames d’acier sur lesquelles sont fixées de petites cymbalettes. Pour jouer, le musicien entrechoque les deux lames et fait un mouvement de va-et-vient pour faire tourner et s’entrechoquer les cymbalettes. Il s’agit certes d’un instrument différent mais le mode de jeu relève du même mouvement alternatif. Une véritable racle existe dans l’instrumentarium des Kinh du Vietnam, le sinh tiền, traduit par « cliquettes à sapèques ». 88 Elles se composent de trois planchettes. La plus longue porte, à son extrémité, une pointe garnie de quelques sapèques (ancienne monnaie percée en son centre). Une seconde, plus courte, comporte deux clous sur lesquels sont également enfilées des sapèques. Une charnière disposée à l’opposé des sapèques unit ces deux planchettes. La troisième planchette indépendante comporte, sur son arête antérieure, des aspérités en forme de dents-de-scie. Pour jouer, le musicien maintient d’une main les planchettes 1 et 2 de façon à ce que le poids des sapèques de la planchette la plus longue l’entraîne naturellement vers le bas. Cette même main agit comme un levier pour faire remonter cette planchette et la heurter contre celle du dessus. De l’autre main, avec la planchette dentelée, le joueur frotte les bords des planchettes à sapèques à la manière d’un archet. Les pièces s’entrechoquent et vibrent. Les cliquettes à sapèques servaient autrefois à accompagner les chanteuses à la cour de l’empereur. Aujourd’hui, elles sont utilisées par les musiciens et les danseuses traditionnelles et lors des processions à caractère religieux.

Une version khmère existe également, le krap chmol.

L’instrument khmer ancien est associé au jeu de la harpe dans les cas 1 et 3. Dans le cas 2, le sculpteur a fait le choix de cette représentation minimaliste faute de place semble-t-il. Un personnage dont on aperçoit la tête derrière pourrait être le ou la harpiste. L’orchestre est associé à des danseuses.
À la période préangkorienne, dans les listes de dotation du temple de Lolei, il est question d’un instrument dénommé chko joué par les « joueuses d’instruments à corde(s) ». Il est pratiqué durant les semaines claires en alternance avec le trisarī joué les semaines sombres. Ayant épuisé toutes les possibilités offertes par l’iconographie indienne, khmère et chame, cet instrument pourrait être soit une racle, soit une claquette de bois à l’image de celles existant aujourd’hui encore en Thaïlande et au Cambodge. Le caractère onomatopéique du mot renforcerait cette hypothèse. De plus la joueuse s’appelle Can Cān. Il s’agit peut-être d’un sobriquet lié à la pratique de son instrument comme c’est le cas pour les chanteuses ; ce terme indique le redoublement de quelque chose. Ce pourrait être le va-et-vient de la main sur la racle. Mais il s’agit ici que d’une hypothèse.

Une autre hypothèse pourrait être l'instrument connu en Thaïlande sous le nom de krap phuang (กรับพวง), une petite percussion à main constituée d'une liasse de lattes fines de bois dur et de laiton, attachées ensemble à une extrémité.

Racle. Banteay Chhmar.
Racle. Banteay Chhmar.
Racle. Bayon.
Racle. Bayon.
Racle. Bayon.
Racle. Bayon.

Percussion pouvant s’apparenter au racle. Népal.
Percussion pouvant s’apparenter au racle. Népal.
Cliquettes à sapèques vietnamiennes sinh tiền. Un instrument similaire est connu au Cambodge sous l’appellation krap chmol.
Cliquettes à sapèques vietnamiennes sinh tiền. Un instrument similaire est connu au Cambodge sous l’appellation krap chmol.

Un quatrième bas-relief vient renforcer notre thèse. Le musicien se tient debout. La baguette avec laquelle il gratte son instrument est courte et l’angle formé par les deux éléments est incompatible avec un jeu de vièle. Les deux protubérances en haut de l’instrument pourraient représenter des bruiteurs métalliques comme il en existe sur les racles contemporaines du Sud-Est asiatique.

Racle. Bayon
Racle. Bayon