Les harpes de Banteay Chhmar

Textes, photos, videos : © Patrick Kersalé 1998-2020, sauf mention spéciale.


Le temple de Banteay Chhmar nous offre plusieurs représentations de harpes, certaines à l'image de celles du Bayon. Si les artistes étaient différents, les directives concernant les thématiques à traiter semblent émaner d'une même forme pensée.

Pour mémoire, sa galerie de bas-reliefs fait près de 538 mètres, soit 223 mètres de plus que le Bayon !

 

Trois représentations exceptionnelles à Banteay Chhmar

Le temple de Banteay Chhmar offre trois représentations exceptionnelles de harpistes sur trois linteaux du gopura oriental. Un quatrième linteau, encore enfoui sous un amas de pierres, en révélera peut-être un jour une autre. Ces trois harpistes barbus, les yeux fermés, portant chignon et boucles d'oreilles, sont des rishi.

Linteau sud

Linteau est

Linteau nord



Harpistes du gopura oriental : de gauche à droite, linteaux sud, est, nord. Banteay Chhmar.  

 

Interprétation des trois linteaux

Pour interpréter les histoires dépeintes sur ces trois linteaux, nous suivrons les travaux du Dr Vittorio Roveda publiés dans l'ouvrage “Images of the gods” que nous complèterons de nos propres commentaires.

 

Linteau sud.  La décapitation de Shishupala

Linteau sud : “La décapitation de Shishupala”.
Linteau sud : “La décapitation de Shishupala”.

D'après Vittorio Roveda (Images of the gods).  Traduction Patrick Kersalé.

« Sur un fronton du pavillon oriental de Banteay Chmar, le personnage du centre est un rishi, assis dans la position croisée habituelle. Il tient un chapelet, tandis que son autre bras s'étend vers un homme à sa gauche. Il est coiffé d'une couronne triconique, de boucles d'oreilles, d'un collier, de bracelets fins et de bandes croisées sur la poitrine. Son bras droit est levé vers le rishi et semble tenir un objet rond, un disque (?). Sa main gauche brandit un sabre et il semble qu'il vienne de couper la tête d'un homme avec une coiffure cylindrique ou une couronne. Le geste est net et précis ; la tête coupée est tombée du corps de sa victime, des boucles d'oreilles pendent tandis que le corps reste assis, les bras sur la poitrine et les mains tenant un petit objet ou joints en prière. À gauche du relief, un rishi agenouillé tient le corps d'un enfant sur ses genoux. À l'extrême gauche, un rishi joue de la harpe (…). Krishna apparaît deux fois : en tant que rishi à gauche, avec le garçon sur ses genoux, et en tant que prince bourreau à droite. »

 

Nos commentaires

Le roi est représenté avec tous les attributs de Jayavarman VII, bâtisseur du temple de Banteay Chhmar, notamment la couronne triconique. La position du harpiste est différente de celle des deux autres. L'instrument surélevé est peut-être posé sur un support non-visible puisque se trouvant de l'autre côté du musicien. On ne distingue pas de pied à l'avant de la caisse de résonance.

 

Linteau est. À l'origine du Ramayana

Linteau est : “À l'origine du Ramayana”. La tête du second personnage à partir de la gauche a été replacée alors qu'elle a aujourd'hui disparu.
Linteau est : “À l'origine du Ramayana”. La tête du second personnage à partir de la gauche a été replacée alors qu'elle a aujourd'hui disparu.

Récits visuels du Ramayana, Valmiki et Brahma. (Livre I, Balakanda, chapitre 2).

D'après Vittorio Roveda (Images of the gods). Traduction Patrick Kersalé.

« Au début du Ramayana, dans une sorte de préambule, se trouve le récit sur la façon dont le sage Valmiki en est venu à composer son poème épique. Un jour, immédiatement après avoir entendu la courte histoire de Narada à propos des aventures de Rama, Valmiki errait avec un disciple le long d'une rive boisée, à la recherche d'un endroit pour se baigner. Alors qu'il admirait un accouplement de grues, un chasseur sortit soudainement des arbres et, d’une flèche, tua le mâle, faisant désespérément pleurer la femelle. Le poète, plein de compassion, maudit spontanément le chasseur… sous une forme métrique. C'est ainsi que son expérience émotionnelle se transforma en art poétique. Lorsque Valmiki retourna avec son élève à son ashrama, il reçut la visite inattendue de Brahma. Alors qu’il honorait la présence du Créateur en le vénérant de manière appropriée, son esprit continua de s’attarder sur le meurtre tragique des grues. Brahma, conscient du don poétique de Valmiki, exprima le souhait que celui-ci continuât à écrire de la poésie et racontât l’intégralité de l'histoire de Rama, le Ramayana, pour le plaisir des hommes. Ayant fait cette proclamation, le dieu disparut. » 

« En lisant le relief de droite à gauche, on voit un homme (chasseur tribal) tenant un arc et des flèches ayant tiré deux grues dans le cou. Il porte un chapeau dont le sommet imite la forme d'une grue. Au centre du relief se trouve Brahma avec quatre têtes et quatre bras, assis en position de yoga. Dans les photographies anciennes (Marchal 1955: 123; Stern 1965, fig.188), il semble qu'il offre un stylet / stylo à Valmiki avec sa main supérieure droite, tandis que la partie inférieure repose sur ses genoux. Son bras inférieur gauche est levé jusqu'à sa poitrine avec un chapelet, mais sa partie supérieure est cachée. À gauche de Brahma se trouve une figure agenouillée qui semble tenir un manuscrit en feuille de palmier dans son bras droit — Valmiki tenant une page de son poème ! (…) Plus à gauche se trouve le même joueur de harpe qui apparaît dans deux autres frontons adjacents. Représente-t-il le chant de l'histoire ou la musique jouée pour accompagner sa narration ? Était-il un ménestrel ? Si c'est le cas, ce relief serait la représentation d'une histoire racontée par un autre narrateur. »

 

Nos commentaires

Cette scène semble donc décrire l’épisode initiatique de la naissance du texte écrit du Ramayana, que les Khmers connaissent depuis la lointaine époque préangkorienne sous l’appellation Reamker (រាមកេរ្តិ៍). 

La harpe jouée par ce rishi est singulière : la base du manche est penta- ou hexagonale et deux ailes semblent se déployer. Elle est la seule dans ce style parmi toutes les représentations angkoriennes. Sachant que la harpe est associée à l’oiseau, peut-être faut-il voir de manière explicite, le corps, les ailes et le cou de l’oiseau du récit de Valmiki. Quant à la position de la main gauche posée sur le haut du manche, peut-être s’agit-il de la tête et du bec du défunt oiseau ? La harpe et cette main sont représentées en miroir par rapport aux deux oiseaux à droite. Remarquons également que le plan de corde n’est pas droit mais incurvé, ce qui pourrait signifier que la harpe ne peut sonner puisque les cordes sont distendues par la tension exercée par la main du musicien sur le manche. Peut-être faut-il y voir le symbole de la mort de la grue qui, elle aussi, s’est tue … À moins qu'il ne s'agisse d'une technique de jeu visant à baisser la note d'une certaine valeur pour créer un ornement ou réaliser un vibrato. Une telle position est également visible sur une harpe isolée d'un décor en volute de la tour-sanctuaire Nord BY.20 du troisième étage du Bayon.

Détail organologique : on remarquera le “bouton” à l’arrière de la caisse de résonance et la bandoulière passant sur le dos et l’épaule gauche du musicien.  Malgré la qualité de sculpture et le souci du détail, la harpe ne laisse pas apparaître de pied à l'avant de la caisse de résonance. Le musicien joue avec l'instrument posé sur sa cuisse droite.

 

Linteau nord. Shiva et Kama

D'après Vittorio Roveda (Images of the gods). Traduction Patrick Kersalé.

« Je crois qu'il est possible d'interpréter cette scène comme la représentation de la confrontation Kama-Shiva. Au centre, Shiva est assis, les jambes croisées, tenant le chapelet et le trishula. A droite se trouve Parvati, la main levée, un geste répété par la figure masculine couronnée à gauche dont le visage a des traits d'animaux (grande bouche, oreilles pointues). Il pourrait être l'aspect humain de Nandi ou représenter le gardien de la demeure de Shiva. Plus à gauche, un rishi joue (…) une harpe. À l'extrême droite, un homme couronné et agenouillé pointe son arc vers le dieu. Alors que certains éléments de la scène rappellent le mythe, sa simplicité et sa disposition soulèvent des doutes sur mon interprétation. »

 

Nos commentaires

La harpe est posée sur la cuisse droite du musicien. Un pied est visible à l'avant de la caisse de résonance.