Harpe

Textes, photos, videos: © Patrick Kersalé 1998-2020, sauf mention spéciale.


Chapitres disponibles autour de la harpe arquée


Sur les traces de la harpe khmère

Notre étude de la harpe khmère a débuté au Cambodge en 2006. Mais la réalité de son existence dépasse largement le cadre des frontières actuelles du pays puisque l’instrument que nous connaissons aujourd’hui prend ses racines et son nom en Inde. C’est en suivant les routes de l’expansion de l’hindouisme et du bouddhisme au début du premier millénaire que nous allons pouvoir suivre son parcours. On en trouve des traces mémorielles en Inde, bien entendu, mais aussi en Afghanistan, au Myanmar, en Chine, au Cambodge, au Laos et au Vietnam, tout du moins pour ce qui concerne la seule “harpe arquée”.

Il existe de nombreux types de harpes à travers le monde. L’instrument khmer se caractérise par sa forme dite “arquée” ou encore “naviforme”, proche de l’un des derniers survivants du sud-est asiatique, le saùng-gauk birman. 

Durant les périodes préangkoriennes et angkoriennes, la harpe exista au Cambodge, mais nous en perdons la trace vers le milieu du XIIIe siècle. En effet, après la mort du roi Jayavarman VII, très peu de constructions durables furent édifiées sur lesquelles auraient pu être sculptées des harpes. Par ailleurs, aucun écrit lapidaire ne mentionne plus l’instrument au-delà du IXe siècle. Autant dire que nous ne savons pas grand-chose !

Toutefois, grâce à la science et aux recoupements possibles entre diverses sources, nous avons pu retracer une partie de son odyssée, du sud de l’Inde au nord de la Chine, en passant par Java et le Champa. Son nom n’a pas été oublié et se trouve aujourd’hui encore associé à certains instruments à cordes. Il faut dire que son nom dérive du mot sanskrit vīṇā वीणा qui désignait, en Inde, toutes sortes de cithares. Mais au Cambodge, le terme vieux khmer vīṇa désigne la harpe. Le terme khmer moderne (pin ពិណ) dérive directement de ce dernier. Par extension, pin est devenu le nom générique des instruments khmers à cordes pincées : chapeiksae diev ou ksae muoytakhê. Le terme thaï phin พิณ désigne un luth à long manche originaire de la région d'Isan en Thaïlande et joué principalement par des ethnies laotiennes dans ce pays et au Laos. Ce terme s’appliquait aussi, autrefois, au luth thaï krajappi, équivalent du chapei dang veng khmer. Aussi n’est-il pas facile de savoir dans quelle mesure la mémoire de la harpe a été conservée. 

Dans les années 1960, l’ethnomusicologue français Jacques Brunet rencontra un musicien de Battambang du nom de Meas Run ; il rapporte ceci : « À l'époque ancienne, les pin n'avaient qu'une seule corde (allusion à la cithare monocorde). Par la suite, les musiciens les perfectionnèrent et leur donnèrent jusqu'à 21 cordes (allusion probable à la harpe ancienne disparue du Cambodge) ». Ce nombre 21 se trouve confirmer par deux bas-reliefs du temple du Bayon. Peut-être cet informateur avait-il lui-même observé ces sculptures ? On voit ici clairement la confusion induite car ce mot passe-partout.

On constate néanmoins qu’une image mentale de l’instrument a été conservée puisque quelques monastères bouddhiques du Cambodge du milieu du XXe siècle sont ornés de cet instrument.