Harpe préangkorienne

 

La harpe a probablement gagné l’Asie du Sud depuis l’ancien Proche-Orient. Il n’existe pas de preuve tangible, mais l’instrument existe déjà dans la civilisation de l’Indus (environ 3000-1750 av. J.-C.), période de commerce avec la Mésopotamie. Le Sāmaveda (env. 1800-1500 av. J.-C.) est le premier écrit mentionnant le mot vīṇa, terme générique désignant des cordophones à usage rituel. Le texte ne précise pas s’il s’agit de harpes, de cithares ou de luths. Plus tard, vers 500 av. J.-C., la littérature classique indienne le mentionne comme un instrument de divertissement de cour. Ce dernier rôle est confirmé à travers l’art bouddhique du IIe s. av. J.-C. au VIe s. de notre ère environ où rois, nobles, divinités mineures et courtisanes sont représentés jouant de la harpe, soit en solo, soit pour accompagner le chant et animer la danse. La harpe continue d’apparaître sporadiquement dans l’iconographie de la fin du premier millénaire, pour disparaître peu à peu en Asie du Sud, à l’exception du waji du Nuristan, du bin-baja des Pardhan du Madhya Pradesh, du t’na ou nade des Karen du Myanmar et de Thaïlande et enfin du saùng-gauk birman



La harpe préangkorienne à travers l'iconographie

Les plus anciennes représentations de harpes apparaissent au VIIe s. sur deux linteaux de style Sambor Prei Kuk, aujourd'hui au Musée National du Cambodge. Une autre se trouve au Musée de Paksé, découverte sur le territoire du Laos autrefois en partie englobé dans l’Empire khmer.

Linteau de Sambor Prei Kuk. VIIe s. Musée National du Cambodge.
Linteau de Sambor Prei Kuk. VIIe s. Musée National du Cambodge.
Linteau de Sambor Prei Kuk. VIIe s. Musée National du Cambodge.
Linteau de Sambor Prei Kuk. VIIe s. Musée National du Cambodge.
Musée de Paksé, VIIe s. Laos. Photo © Pierre Pichard, EFEO
Musée de Paksé, VIIe s. Laos. Photo © Pierre Pichard, EFEO

À propos de la tête du manche

Le manche de la harpe préangkorienne semble se terminer par une volute si l'on se réfère à la fois à une sculpture Cham de la même période au Vietnam et à la sculpture indienne de l'ère Gupta. Comme aucun détail n'apparaît sur les trois représentations khmères ci-dessus, nous considérerons cet élément comme une hypothèse.

Cordophone d'époque Gupta, Ve s. se terminant par une volute. British Museum.
Cordophone d'époque Gupta, Ve s. se terminant par une volute. British Museum.
Harpe cham. Début VIIIe s. Đà Nẵng Museum. Vietnam. Mỹ Son E1.
Harpe cham. Début VIIIe s. Đà Nẵng Museum. Vietnam. Mỹ Son E1.

La harpe de Pawaya (Inde)

Fragment de linteau du site de Pawaya. Madya Pradesh. Inde. Période Gupta IVe - Ve s.
Fragment de linteau du site de Pawaya. Madya Pradesh. Inde. Période Gupta IVe - Ve s.

La découverte récente pour nous (octobre 2018) de l'existence du linteau de Pawaya, visible au Gujari Mahal Archeological Museum également connu sous le nom de Gwalior Fort Archeologic Museum, vient confirmer plusieurs points d'organologie présents sur notre travail de reconstruction de la harpe préangkorienne. 

1. La forme générale, arquée, de la harpe est confirmée.

2. Une volute est présente au sommet du manche .

3. Les colliers qui attachent les cordes au manche sont parfaitement visibles.

4. Le nombre de cordes semble ici de sept même si ce type de données est toujours à prendre avec prudence. Toutefois il nous indique qu'il n'est ni très inférieur ni très supérieur. Cette donnée peut être aisément adaptée à chaque fabrication.

5. La sculpture nous montre également qu'une peau a dû servir pour confectionner la table d'harmonie ; nous la voyons s'arrêter à la base du manche.

En revanche nous ignorons si l'instrument possédait des pieds pour le maintenir debout lorsqu'il n'était pas joué.

D'une manière générale, tout est assez précis dans ce relief‚ à la fois sur le plan organologique et dans la relation musicien-instrument.

Par ailleurs, la composition de l'orchestre est à rapprocher des listes d'instruments du temple de Lolei au IXe siècle.

 

La harpe préangkorienne à travers l'épigraphie

Dans les inscriptions en vieux khmer, la harpe est désignée de manière invariable sous le vocable vīṇa. Toutefois, le mot présente une ambiguïté puisqu’il désigne en Inde une large palette d’instruments à cordes et tout particulièrement les cithares sur bâton et sur tube. En Inde, un préfixe ou un suffixe précise la nature de la vīṇa. On ne saurait passer ici en détail toutes les inscriptions dans lesquelles il est question de vīṇa, mais il y lieu de distinguer les textes en sanskrit de ceux en vieux khmer. S’il est avéré que ce terme désigne la harpe en vieux khmer, il faut le traduire par « cithare » dans les textes en sanskrit.

  • L’inscription d’Angkor Borei (K.557 et K.600) (611 A.D.) mentionne quatre joueuses de harpe parmi les serviteurs du temple ;
  • La stèle de Prasat Komphus  liste vīṇa 20 mvāy vluk – 20 harpes (dont) une en ivoire (le nombre 20 est toutefois à confirmer car l'estampage ayant servi à la traduction est altéré à l'endroit du nombre. Un retour vers la stèle originale est nécessaire) ;
  • Les inscriptions du IXe s. du temple de Lolei  (K.324S & N, 327S & N, 330S & N, 331S & N) précisent la présence de trois harpistes différentes pour chaque semaine du calendrier lunaire, réparties en semaines claires et sombres ;
  • L’inscription de Prasat Komphus  (K.669) (972-973 A.D.) nous enseigne que le temple a reçu dix harpes faites d’un métal en alliage de cuivre et une autre en argent.

Film: Mystères de la harpe khmère

La harpe khmère, probablement disparue depuis le XIVe siècle au Cambodge, a fait fantasmer des générations de musiciens et d’intellectuels. L’ethnomusicologue Patrick Kersalé, qui explore les régions reculées de l’Asie du Sud-Est et de l’Inde depuis près de trente ans, est parti sur les traces de cet instrument mythique pour tenter d’en percer le mystère. Son rêve : reconstruire la harpe angkorienne et reconstituer les orchestres du glorieux passé de l’Empire Khmer.