La harpe à tête de Garuda

Textes, photos, videos: © Patrick Kersalé 1998-2020, sauf mention spéciale.


“Harpe Royale” réalisée par Prestige Art Khmer et offerte à Sa Majesté le roi Norodom Sihamoni le 22/12/2019 par Cambodian Living Arts.
“Harpe Royale” réalisée par Prestige Art Khmer et offerte à Sa Majesté le roi Norodom Sihamoni le 22/12/2019 par Cambodian Living Arts.

Fin XIIe, début XIIIe siècle, le manche de certaines harpes est surmontée d'une tête de Garuda គ្រុឌ (Bayon, Terrasse des Éléphants, Banteay Chhmar). Garuda est un oiseau mythique de l'hindouisme, véhicule de Vishnu វិស្ណុ. Chez les Karen du Myanmar et de Thaïlande, la harpe et l'oiseau sont intimement liés. Souvent, le haut du manche se termine par une tête d'oiseau ou l’évoque seulement. D'autres Karen voient l'instrument différemment : la caisse de résonance représente le corps du volatile et le cou, sa queue. La “harpe d’Angkor Vat” montre elle aussi une tête d’oiseau.


Au Bayon

Le Bayon présente deux scènes dans lesquelles des harpes à tête de Garuda sont représentées : l'une dans la galerie extérieure sud, section est, que nous nommerons “Scène de bouffonnerie”, l'autre galerie nord, section ouest, dite “Scène du Cirque”.

Scène de bouffonnerie

Ce bas-relief du Bayon se situe dans la galerie extérieure sud, section est. 

Il nous a fallu plusieurs années pour identifier précisément ces deux têtes de Garuda car la sculpture est située en hauteur, érodée et seulement perceptibles sous une certaine lumière ! 

Deux harpes à tête de Garuda sont représentées en perspective. De l'instrument à l'arrière, ne sont visibles que le manche et le contour de la tête. Le dessin de la jonction entre le haut des manche et les têtes est imprécis et, par conséquent, notre détourage l'est aussi. De même, seule le profil de la tête du second harpiste est visible. Devant les harpes, deux joueurs de cithare dont une seule est représentée. C'est un des rare scène dans laquelle le sculpteur a choisi de ne pas représenter les cymbalettes. À droite, un danseur avec un bâton et un chanteur.

Scène du Cirque

La scène du Cirque (Bayon, galerie nord, section ouest) dépeint, dans le cadre de joutes physiques au corps à corps et à l’arme blanche, une joute chantée accompagnée par un orchestre à cordes. Deux “équipes” s’affrontent. On distingue clairement les deux chanteurs de droite qui s’expriment avec véhémence tandis que celui de gauche, seul et introspectif, prépare sa réplique. Les joutes chantées sont bien connues aujourd’hui encore au Cambodge, notamment celles accompagnées du luth chapei dang veng.

Compte tenu du volume sonore limité des instruments à cordes de cette époque, nous ne pensons pas qu'ils aient accompagné les jeux présentés dans les scènes ci-dessus.

Chaque harpe est surmontée d'une tête de Garuda, malheureusement très érodée. 

Ces deux images colorisées proviennent du fonds de la Mission Dufour de 1932. Elles offrent plus de détails que le bas-relief en l'état actuel. En effet, tant que les monuments angkoriens sont restés sous le couvert végétal, ils ont été relativement protégé de l'érosion hydraulique.



À la Terrasse des Éléphants

La Terrasse des Éléphants nous offre deux sculptures en haut-relief qui ont contribué en premier chef à l'avancée du projet de reconstitution des harpes khmères. En effet, on découvre avec une étonnante précision l'un des deux dispositifs d'accordage existants, celui par chevilles ; il nous montre comment la corde s'engage sur la cheville et le sens d'enroulement.

Harpe Garuda. XIIIe s. Terrasse des Éléphants.
Harpe Garuda. XIIIe s. Terrasse des Éléphants.
Harpe Garuda. XIIIe s. Terrasse des Éléphants.
Harpe Garuda. XIIIe s. Terrasse des Éléphants.

Une autre très belle image d'un homme jouant de la harpe a été découverte tardivement par nous-même dans l'immensité de la Terrasse des Éléphants. Le haut du manche est surmonté d'un décor floral qui pourrait représenter une tête de Garuda puisque les deux autres instruments de cette même Terrasse de Éléphants représentent de tels instruments. La partie inférieure de la sculpture est endommagée mais laisse entrevoir une position masculine typique.


À Banteay Chhmar

Le temple de Banteay Chhmar offrent deux occurrences de harpes dont les extrémités sommitales sont figuratives. 

Banteay Chhmar. Galerie extérieure nord, section est.
Banteay Chhmar. Galerie extérieure nord, section est.

Cet orchestre du temple de Banteay Chhmar se compose de trois instruments : harpe, cithare monocorde à double résonateur et cymbalettes. L'extrémité sommitale de la harpe est érodée. Toutefois, compte tenu de sa forme générale et des occurrences multiples du Bayon et de la Terrasse des Éléphants, il fait peu de doute qu'il s'agit là encore d'une tête de Garuda.

Banteay Chhmar. Galerie est.
Banteay Chhmar. Galerie est.

Cet orchestre du temple de Banteay Chhmar se compose d'une harpe, d'une cithare monocorde à double résonateur et de cymbalettes. La partie sommitale, dans ce genre de scène à la fois présente dans la galerie nord de ce même temple et au Bayon

Quant à l’autre, elle semble ornée d’un poitrail, d’une tête et d’une jambe de cheval (?). Mais pour l'instant, cela demeure une énigme et seule l'image d'une tête de Garuda semble plausible. 

Orchestres avec harpe à tête de Garuda

La harpe à tête de Garuda fait l'objet de plusieurs types de représentations :

  • une harpe isolée
  • une harpe accompagnée d'une cithare monocorde, avec ou sans cymbalettes
  • deux harpes accompagnées de deux cithares monocordes
  • deux orchestres en opposition avec cithare et cymbalettes

Nous allons examiner l'ensemble de ces scènes.

Les trois sites explorés ci-avant — Bayon, Terrasse des Éléphants, Banteay Chhmar — montrent des orchestres à cordes accompagnés d'un barde et d'un bouffon. Le barde est généralement debout devant à l’orchestre. Les diverses représentations du bouffon sont assez semblables : ceinture et collier de grelots, parfois bâton et queue de cheval. Sur les bas-reliefs du Bayon et Banteay Chhmar, le bouffon exécute une “danse comique” en levant haut la jambe. Parfois, le barde semble lui chatouiller le dessous du pied. 

La harpe associée à ce type de scène est, sauf exception, toujours surmontée d’une tête de Garuda.

Terrasse des Éléphants. XIIIe s.
Terrasse des Éléphants. XIIIe s.

Dans deux cas, on peut voir, derrière le harpiste et sous la protection du Garuda, un personnage — bouffon ou barde (?) — qui semble défier le roi ou les dieux.

Banteay Chhmar. Galerie extérieure nord, section est.
Banteay Chhmar. Galerie extérieure nord, section est.

Bayon. Galerie extérieure sud, section est.
Bayon. Galerie extérieure sud, section est.

Dans la galerie extérieure sud du Bayon, se trouve une scène de bouffonnerie dans laquelle la harpe n’est pas surmontée d’une tête de Garuda. En revanche, des têtes de Garuda sont présentes aux extrémités des accoudoirs du siège royal. Nous pensons qua dans cette scène, des éléments comiques ont été volontairement introduits : sourires “narquois” des musiciens, cymbalistes avec deux mains droites, bras gauche du harpiste passant devant le plan de corde et non derrière, bras gauche du cithariste en bas plutôt qu'en haut, barde semblant chatouiller le dessous du pied du danseur.

Banteay Chhmar, galerie est.
Banteay Chhmar, galerie est.

Dans cette scène de la galerie est de Banteay Chhmar, la harpe n'est pas surmontée d'une tête de Garuda. On retrouve les mêmes ingrédients qua dans la scène du Bayon avec les musiciens positionnés de la même manière. Il y a en revanche deux danseurs autour du bouffon.

 

Terrasse des Éléphants

Sur le plan large ci-dessus, sculpture majeure située au nord de la Terrasse des Éléphants, on peut voir, de part et d'autre du registre inférieur, à gauche, une harpe à tête de Garuda et un bouffon, et à droite, un chanteur avec l'index tendu et la bouche ouverte laissant apparaître les dents. Cette scène est d'une interprétation difficile, d'autant qu'elle a fait l'objet d'un remontage dans lequel manque des pierres.

 

Terrasse des Éléphants

Une autre, géographiquement en contrebas de la précédente, nous offre l'information sur le dispositif d'accordage. Ici, le chanteur est placé derrière le harpiste. Une autre image, similaire à celle-ci, se trouve à Banteay Chhmar. Le harpiste et le chanteur, à l'image de l'ensemble des personnages représentés en haut-relief dans cet immense ensemble, sont “anormaux”, ce qui respecte le cadre de la bouffonnerie. Ils peuvent jouer, parler et chanter avec facétie sans avoir à craindre du pouvoir royal ni de l'ire des dieux.