Harpe angkorienne

 

Des représentations de harpes angkoriennes se trouvent dans divers temples : Angkor Vat, Bayon, Banteay Chhmar,  Banteay Samre, Mebon Occidental, Preah Pithu, Terrasse des Éléphants. La forme des instruments diffère selon les sculpteurs. Il n’y a pas de standard à l’image des harpes des Karen du Myanmar et de Thaïlande pour lesquelles il existe autant de modèles que de musiciens. Toutes les harpes ont cependant en commun une caisse de résonance naviforme et un manche plus ou moins arqué.
Sous le règne du roi Jayavarman VII, de la fin du XIIe au début du XIIIe siècle, la harpe, accompagnée d'autres instruments, animait la danse à la cour et de temples, et accompagnait les divertissements.



Cet orchestre, composé de 2 harpes, 2 cithares, 1 racle et 1 paire de petites cymbales, anime la danse à la cour du roi Jayavaman VII. Bayon.
Cet orchestre, composé de 2 harpes, 2 cithares, 1 racle et 1 paire de petites cymbales, anime la danse à la cour du roi Jayavaman VII. Bayon.

Dispositif d'accordage

Un détail sculptural de la harpe de la photo (1) nous apporte une connaissance précise du mode d’accordage au XIIIe s. sans qu’il puisse être établi que tous les instruments étaient ainsi accordés. Ce haut-relief est endommagé, mais la sculpture résiduelle laisse apparaître un dispositif d’accordage par cheville. On distingue clairement la partie terminale de l’axe autour duquel s’enroule la corde et le sens d'enroulement de la corde. Les chevilles se trouvent du côté gauche pour les harpistes droitiers, cas majoritaire.
Une autre harpe de la Terrasse des Éléphants et quelques autres au Bayon, avec moins de précision toutefois, semblent présenter le même type d’accordage par chevilles.
Certaines harpes anciennes de l’Inde s’accordaient avec un collier tressé coulissant le long du manche. Dans le cas du saùng-gauk birman, il s’agit d’un système de ficelage très contraignant, aujourd’hui de plus en plus supplanté par des mécaniques de guitare. Une harpe du Bayon montre ce mode d’accordage. On voit distinctement des liens tournant autour du manche.

1. Harpe Garuda et détail de son système d'accordage. Terrasse de l'éléphant. XIIIe s.
1. Harpe Garuda et détail de son système d'accordage. Terrasse de l'éléphant. XIIIe s.
2. Les protubérances visibles sur le manche de cette harpe représentent probablement l’extrémité de l’axe de la cheville sur laquelle s’enroule la corde. Bayon.
2. Les protubérances visibles sur le manche de cette harpe représentent probablement l’extrémité de l’axe de la cheville sur laquelle s’enroule la corde. Bayon.
3. Les liens de fixation de des cordes au manche sont visibles. Bayon. Fin XIIe-Début XIIIe s.
3. Les liens de fixation de des cordes au manche sont visibles. Bayon. Fin XIIe-Début XIIIe s.

Nombre de cordes

De combien de cordes disposaient les harpes ? Bien qu’elles soient souvent représentées, il est délicat de tirer une quelconque conclusion quant à leur nombre. Parfois, on peut considérer que le sculpteur les a représentées en grande quantité sans référence à la réalité. Dans d’autres cas, l’artiste semble s’être appliqué à les sculpter avec exactitude. Au Cambodge, les meilleures représentations montrent un maximum de onze cordes. Toutefois, la harpe de Banteay Samre montre un minimum de 15 chevilles et certains d'entre elles sont endommagées, ce qui rend le comptage impossible ; la qualité de la sculpture est revanche excellente.

Dans l’Inde ancienne, leur nombre variait, selon les époques, de sept à quatorze.

Pour ce haut-relief, l’artiste semble avoir pris un soin extrême pour représenter les onze cordes de la harpe. Bayon.Pour ce haut-relief, l’artiste a pris un soin extrême pour représenter les onze cordes de la harpe. Bayon.
Pour ce haut-relief, l’artiste a pris un soin extrême pour représenter les onze cordes de la harpe. Bayon.
On voit ici deux harpes représentées l'une derrière l'autre. Celle à l'arrière présente 15 chevilles et certaines d'entre elles sont cassées. Banteay Samre.
On voit ici deux harpes représentées l'une derrière l'autre. Celle à l'arrière présente 15 chevilles et certaines d'entre elles sont cassées. Banteay Samre.
Harpe accompagnant une danseuse. Des cordes et des chevilles et des chevilles en grand nombre sont représentés. Bayon.
Harpe accompagnant une danseuse. Des cordes et des chevilles et des chevilles en grand nombre sont représentés. Bayon.
Harpe de cour du roi Jayavarman VII à 11 cordes. Bayon.
Harpe de cour du roi Jayavarman VII à 11 cordes. Bayon.

Nature des cordes et caisse de résonance

Aucune source ne nous indique la nature des cordes. Toutefois, si l’on se réfère à l’ethnologie birmane, il est probable qu’elles étaient en soie. On sait que les Khmers anciens en importaient de Chine. De plus, l’usage de la soie permet d’adapter le diamètre de chaque corde, à l’instar des harpes birmanes contemporaines.

 

Harpiste birmane jouant sur des cordes de soie.
Harpiste birmane jouant sur des cordes de soie.

Caisse de résonance

Toutes les caisses de résonance répertoriées sont naviformes. Toutefois, peu de détails apparaissent. Si nous nous appuyons sur des instruments contemporains, il est très probable qu'elles aient été sculptées dans une seule pièce de bois et recouvertes d'une peau. Aucune décoration n'est visible.

 

Technique de jeu

La harpe est jouée en position assise ou debout. Le musicien porte parfois son instrument en bandoulière. Sur l'instrument de Banteay Chhmar, le bouton de fixation de la sangle est visible. Le musicien est la plupart du temps placé à la droite de son instrument, qu'il soit assis par terre ou debout.

Harpiste du gopura oriental, linteau oriental. Banteay Chhmar. XIIe-XIIIe s.
Harpiste du gopura oriental, linteau oriental. Banteay Chhmar. XIIe-XIIIe s.
Harpiste en position debout lors une procession. Les cordes et les chevilles ont été représentées en nombre indéfini . Bayon.
Harpiste en position debout lors une procession. Les cordes et les chevilles ont été représentées en nombre indéfini . Bayon.

Ici, la main gauche est posée sur les cordes graves. Bayon.
Ici, la main gauche est posée sur les cordes graves. Bayon.

Si la main droite jouait la mélodie, la main gauche avait probablement un rôle technique, soit d’accompagnement, soit de jeu des cordes graves soit, comme c’est le cas avec le saùng-gauk birman, de réalisation d’altérations accidentelles en appuyant avec l’ongle du pouce sur la corde près du manche, soit encore tout cela à la fois.

Sur les bas-reliefs, la main droite est parfois sculptée avec beaucoup de réalisme. La combinaison des meilleures représentations de la sculpture angkorienne et de la technique de jeu de la harpe birmane révèle des similitudes comme ci-dessous où le majeur appuie sur l'index.

Une sculpture délicate soucieuse de montrer la beauté du geste plutôt que les cordes. Banteay Chhmar.
Une sculpture délicate soucieuse de montrer la beauté du geste plutôt que les cordes. Banteay Chhmar.


Trois représentations exceptionnelles à Banteay Chhmar

Le temple de Banteay Chhmar nous offre trois représentations exceptionnelles de harpistes sur trois linteaux. Un éventuel quatrième, actuellement enseveli sous un amoncellement de pierres, se révèlera peut-être le jour où il sera relevé.
Ces trois harpistes barbus, aux yeux clos, coiffés d’un haut chignon, portent des pendants d’oreilles. Il s’agit probablement d’officiants religieux.



Harpistes du gopura est : de gauche à droite, linteaux sud, est, nord. Banteay Chhmar. 

 

La harpe postangkorienne

Bannière du Chedi Wat Dok Ngön (près de Chieng Mai, Thaïlande). Musée National, Bangkok
Bannière du Chedi Wat Dok Ngön (près de Chieng Mai, Thaïlande). Musée National, Bangkok

Notre titre “La harpe postangkorienne” est un peu fumeux car nous n'avons plus de trace de la harpe après les harpes à tête de tête de Garuda de la Terrasse des Éléphants du XIIIe s. Toutefois, subsiste le mythe de cet instrument disparu et regretté dans le cœur des Khmers qui s'est transmis jusqu'au temps présent.

Nous disposons toutefois d'un document postangkorien en Thaïlande : la bannière de coton du Chedi Wat Dok Ngön. Elle a très probablement été confectionnée au milieu du XVIe siècle. Ce document exceptionnel illustre la Descente du Bouddha du Ciel des trente-trois dieux.
Au bas de l'escalier le Gandharva Pañcaśikha joue d’une harpe pour le moins insolite. Un long serpent vert en forme de S inversé, tendu de sept cordes. En haut ces dernières des boutons d’accordage. Il n’y a pas de caisse de résonance.
La beauté de l’œuvre masque la méconnaissance organologique de l’instrument. Une telle interprétation, même simplement artistique, tend à prouver que la harpe avait bel et bien disparu au XVIe siècle. Généralement, même si les iconographes ne représentent pas toute la réalité tangible d’un instrument de musique, l’essentiel y est. C’est notamment le dans l’iconographie khmère préangkorienne et angkorienne.

Ce document n’est pas une preuve absolue de la disparition de la harpe au XVIe siècle mais en tout cas une présomption preuve.

 

La harpe angkorienne aujourd'hui au Cambodge

Depuis sa reconstitution par Patrick Kersalé, la harpe angkorienne prend un nouveau essor auprès les touristes en visite au Cambodge, sur les plateaux de télévision ou sur scène. Elle s'adapte également à d'autres formes de répertoire que la musique traditionnelle khmère. Avec sa forme de bateau, elle est désormais capable de naviguer et de faire des arrêts (ESCALES) partout dans le monde ! Elle a d'ailleurs été intégrée dans des productions musicales majeures en Australie, aux USA et en France.