La harpe d'Angkor Vat


La découverte

Nous sommes actuellement (2020) en possession d’une quarantaine de représentations de harpes khmères incluant les périodes préangkoriennes et angkoriennes. Les plus nombreuses proviennent du Bayon, de Banteay Chhmar et de la Terrasse des Éléphants. Or, Angkor Vat était resté le grand absent pour ce qui concerne les représentations de harpes. Mais par un beau jour de l’an 2017, une harpe apparut enfin dans le viseur de nos recherches après dix-neuf années d’espérance. Cette représentation constitue le chaînon manquant entre les rares représentations au VIIe siècle de Sambor Prei Kuk, les listes d’instruments du groupe de Roluos du IXe s. et les temples de l’époque du Bayon, fin XIIe - début du XIIIe siècles. Pour la première fois, une harpe associée à une cithare est découverte à Angkor Vat.

On connaissait, dans l’iconographie initiale du XIIe siècle d’Angkor Vat, les orchestres martiaux et quelques rares outils sonores utilisés par les brahmanes. Mais pourquoi avons-nous mis autant de temps à découvrir cette image ? Parce qu'elle se situe entre deux pôles d’un haut intérêt iconographique. Cela m’amenait, à chaque visite, à passer d'un pôle à l'autre en oubliant d'inspecter cet ensemble “mineur”. C'est donc sur le piédroit d'une porte que figure ce modeste orchestre à cordes. Même si la globalité des scènes du piédroit est intéressante à plusieurs égards, nous irons ici à l’essentiel, c’est-à-dire à la description des instruments, des musiciens et des acteurs associés. 

La scène est inachevée mais, par miracle, un certain nombre de traits noirs demeurent depuis le XIIe s. En revanche, deux médaillons, à droite de la scène demeurent vierges.

 

La Danse de Shiva

La scène représente une Danse de Shiva animée par trois instruments : une cithare à double résonateur, une harpe arquée et une paire de cymbalettes. Chaque musicien est représenté dans un médaillon indépendant mais tous sont liés par le sens de la scène. 

Il existe plusieurs représentations de la Danse de Shiva au Cambodge entre le VIIe et le XIIIe siècles. Toutes sont différentes et typiquement khmères par leur interprétation et leur décorum. Ici, Shiva est représenté dans un médaillon central. On le reconnaît à sa danse et ses dix bras. On distingue clairement ses cinq bras droits. En revanche, ses bras gauches forment une masse imprécise car inachevée. Un pan d’étoffe à l’horizontale, derrière la jambe posée au sol, démontre la dynamique de sa danse. Le dieu porte une étrange coiffure.

 

Les apsaras

Au-dessus de Shiva, cinq apsaras très stylisées tiennent des fleurs de lotus. Leurs jambes ne sont pas représentées. Voir notre article Apsaras ou danseuses sacrées ?

Kāraikkāl Ammaiyār

Dans le registre au-dessous de Shiva, à l’extrême gauche, un personnage déhanché pourrait être Kāraikkāl Ammaiyār, une dévote du dieu. Pour plus d’informations sur ce personnage, cliquez ici

Vishnu

À côté de ce personnage, se tient le dieu Vishnu. On distingue deux de ses attributs : le disque dans sa main droite supérieure et la conque dans la gauche. Dans ses deux mains inférieures, il tient une cithare. On voit clairement la partie inférieure recourbée de l’instrument, là où s’attache la corde et le résonateur circulaire, généralement composé d’une calebasse. 

Ganesha

À l’extrême droite, se tient Ganesha, le fils à tête d’éléphant de Shiva. Son œil est dessiné au noir. Il porte une couronne conique. Ses bras sont parés de bracelets proéminents. Les pans de son vêtement reposent à terre. Ses mains, dont la gravure est inachevée, semblent placées l’une au-dessus de l’autre, mais rien n’indique qu’il joue d’un quelconque instrument.

Brahma et un homme

À côté de Ganesha, un médaillon contient deux personnages. À gauche, le dieu Brahma, reconnaissable à ses quatre têtes. Trois d’entre-elles sont visibles. La gravure des trois faces visibles n’est pas achevée mais le contour des visages demeure. Le dieu joue des cymbalettes. Le sculpteur ne les a pas gravées, mais le tracé préalable est toujours présent. Nous avons pu isoler ces traits pour les faire apparaître en rouge.

À côté de Brahma, un personnage aux traits humains porte une coiffure conique typique de la cour royale de Suryavarman II. Les contours de ses bras et de ses mains sont difficilement discernables. 

 

Le harpiste

Au-dessous de Shiva, un harpiste est représenté sous des traits humains. Il porte une coiffure conique. Il pourrait donc s’agir d’un homme de la haute hiérarchie royale d’Angkor et non d’un simple artisan-musicien. 

Les contours naviformes de la caisse de résonance sont typiques des harpes angkoriennes. 

La représentation générale de la scène est maladroite. En effet, le musicien semble chevaucher son instrument. Sa jambe gauche passe par-dessus, son pied droit et sa main droite sont partiellement représentés en transparence. Toutefois, ce type de représentation n'est pas unique. On la retrouve quelques décennies plus tard au Bayon.

La partie terminale du manche semble surmontée d'une tête d'oiseau. De telles représentations sont aujourd’hui encore courantes chez les Karen du Myanmar et de Thaïlande. Les cordes ont été esquissées par l’artiste sous la forme des liens qui les accrochent au manche. Leur nombre semble se situer entre sept et huit. Nous ignorons si cela reflète la réalité ou non. Le maximum de cordes clairement représentées au Bayon est de 21.

 

Harpes karen à tête d'oiseau

Au Myanmar et en Thaïlande vivent des populations karen. Elles jouent des harpes à tête d'oiseau. On peut les voir et les écouter dans le film “Mystères de la harpe khmère” (Timecode 5:09)

La scène du Shiva dansant de Preah Pithu

Pour aller plus loin dans l’analyse de cette représentation, confrontons cette scène à la Danse de Shiva du Sanctuaire U du temple de Preah Pithu.

La construction générale de la scène et les personnages présentent des similarités : Shiva, au registre supérieur, se tient sur son pied droit ; ses dix bras demeurent dans la même position.

Aux pieds de Shiva, à gauche, Brahma, à droite, Vishnu. Brahma tient une fleur de lotus fermée dans sa main droite supérieure. Sa main gauche est invisible. Ses deux mains inférieures sont réunies l’une au-dessus de l’autre tandis que celles de Vishnu sont disjointes. Les doigts de la main gauche de Brahma sont légèrement repliés tandis que ceux de Vishnu sont étendus. L’un des deux jouent peut-être des cymbalettes, mais elles ne sont pas représentées. Au registre inférieur, Ganesha a les mains dans la même position que celles de Brahma, mais avec mains droite et gauche inversées. Parmi ses trois personnages, aucun n’a une position de jeu de cithare ou de racle. Peut-être frappent-ils dans leurs mains ?

 

En conclusion

Quelles nouvelles informations apporte cette représentation ? 

  1. Elle confirme l’existence de la harpe et des orchestres à cordes dans la première moitié du XIIe siècle. Ceci ne représente pas une découverte notoire puisqu'ils existaient avant et après Angkor Vat, mais une confirmation scientifique.
  2. Elle propose la première rupture dans la forme du manche par rapport aux instruments du VIIe siècle. Cette forme sera conservée jusqu’au XIIIe siècle.
  3. Si la tête d’oiseau, en haut du manche, est avérée, elle préfigure les harpes à tête de Garuda du XIIIe siècle et atteste d’une relation à l’oiseau qui se poursuit aujourd’hui encore chez les Karen du Myanmar et de Thaïlande. En revanche, sous le règne du roi Jayavarman VII, aucune harpe ne laisse clairement apparaître de symbole aviforme. Peut-être est-il évoqué dans l’iconographie de la harpe de cour de la galerie intérieure Est du Bayon, mais sans certitude.

La rareté des ensembles de musique à cordes à Angkor Vat (deux seulement ont été recensés) pose la question du pourquoi de l’absence de représentation d’instruments à cordes dans les grands bas-reliefs du temple alors que la vie de la cour y est évoquée, notamment dans la galerie Sud, à travers les scènes évoquant le paradis. On sait, par l’épigraphie des temples du groupe de Roluos, au IXe siècle, que la musique était jouée par les femmes dans les temples. De même, l’iconographie de plusieurs temples des XIIe-XIIIe siècles montre des femmes harpistes (Bayon, Banteay Chhmar, Banteay Samrè notamment). Alors où se cachent les musiciennes ? Existeraient-elles parmi les femmes que l’on nomme « devatas » ? Elles ne portent pas d’instrument de musique mais certaines positions évoquent des positions de jeu instrumental. Des recherches sont en cours…