Conque

 

On dénomme conque un coquillage ou son fac-similé dans lequel on souffle. C’est l’un des attributs du dieu Viṣṇu (photos 1ab, 3ab).
Sur les bas-reliefs du Bayon et d’Angkor Vat, les conques sont majoritairement présentées dans des scènes de batailles, commémoratives ou fictives, dans le Reamker et le Mahābhārata ainsi que dans les rituels. La sculpture ne permet pas d’en définir le matériau. Dans l’Inde contemporaine et au Népal, on utilise préférentiellement le gastéropode Turbinella pyrum dont l’apex est sectionné ; il est utilisé soit comme outil sonore, soit comme contenant à ondoiement pour verser l’eau lustrale. Mais d’autres espèces de gastéropodes sont employées. Les représentations font apparaître des ornementations.
Concernant la conque à souffler, deux types d’instruments semblent avoir cohabité :

  • un gastéropode marin orné ou non d’une monture métallique en alliage de cuivre, d’argent ou d’or ;
  • un substitut au coquillage réalisé en terre cuite.

Sur les bas-reliefs à caractère martial, les conques sont jouées en solo ou en duo. Ce dernier est aujourd’hui encore pratiqué par les bouddhistes tibétains. Leurs instruments utilisent le gastéropode Turbinella pyrum désignés par le terme tibétain dung-dkar (photo 2), littéralement “coquille blanche”. Cette dernière est souvent gravée et ornée d’une aile métallique incrustée de pierres précieuses.


1a. Viṣṇu tenant une conque sénestrogyre. Sur le détail 1b, on voit clairement le début de l’enroulement au niveau de l’apex et la fin de la columelle près du pouce. Prasat Kravan. 921 A.D.
1a. Viṣṇu tenant une conque sénestrogyre. Sur le détail 1b, on voit clairement le début de l’enroulement au niveau de l’apex et la fin de la columelle près du pouce. Prasat Kravan. 921 A.D.
1b. Détail.
1b. Détail.
2. Conque utilisée par les bouddhistes tibétains.
2. Conque utilisée par les bouddhistes tibétains.
3a. Viṣṇu tenant une conque dextrogyre. L’apex fermé ne permet pas de voir le sens de l’enroulement. En revanche la columelle continue à la base du pouce, confirmant le sens de l’enroulement. Bayon.
3a. Viṣṇu tenant une conque dextrogyre. L’apex fermé ne permet pas de voir le sens de l’enroulement. En revanche la columelle continue à la base du pouce, confirmant le sens de l’enroulement. Bayon.
3b. Détail.
3b. Détail.

La conque à travers l'iconographie

Usage martial

Dans l'iconographie angkorienne, la position des personnages soufflant dans les conques varie : de face soufflant vers le bas (4), de profil soufflant vers le bas ou le haut (6), de dos avec la tête renversée en arrière soufflant vers le haut (5,7). À Angkor Vat, lorsque deux joueurs de conques opèrent côte à côte, l’un souffle vers le bas et l’autre vers le haut à l’exception des scènes du Défilé Historique ou des singes du Reamker. Tout l’espace sonore se trouve ainsi investi. Quant aux joues, elles accusent une réelle proéminence sous l’action de l’air accumulé dans la cavité buccale.

4. Conque à usage militaire soufflée vers le bas. Angkor Vat, Bataille de Kurukshetra. XIIe s.
4. Conque à usage militaire soufflée vers le bas. Angkor Vat, Bataille de Kurukshetra. XIIe s.
5. Conque à usage militaire soufflée vers le haut. Angkor Vat, Bataille de Kurukshetra. XIIe s.
5. Conque à usage militaire soufflée vers le haut. Angkor Vat, Bataille de Kurukshetra. XIIe s.
6. Paire de conques. Angkor Vat, Défilé Historique. XIIe s.
6. Paire de conques. Angkor Vat, Défilé Historique. XIIe s.
7. Cette conque à usage militaire, soufflée vers le haut, est l’une des plus belles qu’il soit donné de voir. Angkor Vat, Combat des Asura et des Deva. XIIe s.
7. Cette conque à usage militaire, soufflée vers le haut, est l’une des plus belles qu’il soit donné de voir. Angkor Vat, Combat des Asura et des Deva. XIIe s.

Usage rituel

Les conques sont également utilisées dans les temples. Deux bas-reliefs de Bayon montrent un officiant soufflant dans une conque tandis qu'un autre frappe un arbre à cinq cloches.

Le second personnage à gauche souffle dans une conque tandis que celui qui est derrière lui frappe un arbre à cinq cloches. Bayon. Galerie extérieure sud.
Le second personnage à gauche souffle dans une conque tandis que celui qui est derrière lui frappe un arbre à cinq cloches. Bayon. Galerie extérieure sud.

Aujourd’hui, les conques sont toujours utilisées à la Cour Royale du Cambodge à Phnom Penh par les officiants hindouistes (baku) lors de cérémonies importantes. Ils soufflent dans des coquilles de Charonia tritonis, dénommés kchong seang, dont les premiers enroulements sont recouverts d'argent. Huit de ce genre ont été vues lors de la procession funèbre du Roi Norodom Sihanouk en 2012.

Deux officiants de la Cour Royale du Cambodge tenant à la main les conques kchong seang au cours de la fête du sillon sacré en 2012.
Deux officiants de la Cour Royale du Cambodge tenant à la main les conques kchong seang au cours de la fête du sillon sacré en 2012.
Le personnage de gauche souffle dans une conque tandis que celui qui est derrière lui frappe un arbre à cinq cloches. Bayon. Galerie extérieure est.
Le personnage de gauche souffle dans une conque tandis que celui qui est derrière lui frappe un arbre à cinq cloches. Bayon. Galerie extérieure est.
Conque à souffler à enroulement dextre. Inde.
Conque à souffler à enroulement dextre. Inde.

La conque à travers l'épigraphie

Le terme khmer ancien désignant la conque est similaire au sanskrit śaṅkha. Mais ce terme peut désigner quatre éléments différents : la conque à souffler, celle à ondoiement, la conque attribut de Viṣṇu et la nacre. Śaṅkha est l’un des rares mots à avoir traversé le temps sans modification. Les inscriptions corroborent l’iconographie : la conque est présente à la fois au temple et sur le champ de bataille. Elle est fréquemment citée comme bien matériel offert aux temples. Toutefois les textes ne précisent pas s’il s’agit de conque à souffler ou à ondoiement.

 

Les conques (sans précision de leur nature) étaient autrefois des objets de grande valeur du fait de leur rareté. Il en existe deux variantes : l’une dextrogyre, la plus courante, l’autre sénestrogyre, extrêmement rare pour une espèce normalement dextrogyre, de l’ordre de un sur un million pour donner un ordre d’idée. On peut alors comprendre que ce genre de coquillage ait pu atteindre des prix astronomiques. Il existe cependant un gastéropode, Busycon contrarium, dont la caractéristique est d’être toujours sénestrogyre. Les inscriptions lapidaires ne font toutefois aucune mention de ce détail.
Pour pallier la carence en approvisionnement de coquillages, les Khmers anciens les fabriquaient en terre cuite.

Conque en argile. Musée National du Cambodge.
Conque en argile. Musée National du Cambodge.
Conque à eau lustrale en bronze. Collection privée.
Conque à eau lustrale en bronze. Collection privée.

Dans la stèle de Prasat Komphus, on trouve une liste d’instruments sonores dont certains s’accompagnent de caractéristiques esthétiques ; il est précisé à propos de la donation des sept conques : « śaṅkha nu kānti » soit, selon la traduction de G. Cœdès : « conques avec kānti ». Or le terme kānti demeure indéterminé. Il pourrait s’agir, à titre d’hypothèse, d’une monture métallique, comme on peut en voir sur certaines conques de guerre des bas-reliefs d’Angkor Vat (certes plus tardives que cette inscription) ou comme il en existe sur les conques tibétaines.

 

Coquille à enroulement sénestrogyre, rare. Il s’agit d’une anomalie génétique.
Coquille à enroulement sénestrogyre, rare. Il s’agit d’une anomalie génétique.
Gastropode dextrogyre.
Gastropode dextrogyre.