Cithare monocorde

 

 

La cithare sur bâton mono-résonateur est attestée dès le VIIe siècle sur un linteau de Sambor Prei Kuk conservé au Musée National du Cambodge, sur un haut-relief du Phnom Chisor (XIe s.) et sur un bas-relief au nord galerie d'Angkor Vat (XVIe s.).

 

 



Position du résonateur durant le jeu

Dans le cas du bas-relief de Sambor Prei Kuk (photo 1), le résonateur s’appuie sur la poitrine du musicien. Quant à celle de la galerie nord d'Angkor Vat (photo 3) le sculpteur a eu le souci de montrer les détails de l'instrument : cheville et corde ; c’est pourquoi l'instrument est représenté de profil. Cependant, si on visualise la cithare dans sa véritable position de jeu, le résonateur s’appuie sur la poitrine du musicien et l'angle formé par l'instrument par rapport au personnage est conforme à la fois au modèle du VIIe s. et aux pratiques contemporaines.

 

1. La première cithare à simple résonateur de l’iconographie khmère. Sambor Prei Kuk, VIIe s. Musée National du Cambodge.
1. La première cithare à simple résonateur de l’iconographie khmère. Sambor Prei Kuk, VIIe s. Musée National du Cambodge.
2. Cithare à simple résonateur. Phnom Chisor. XIe s.
2. Cithare à simple résonateur. Phnom Chisor. XIe s.
3. L’unique représentation d'une cithare avec sa corde et sa cheville d'accord. Contenu de sa taille et sa forme, le résonateur pourrait être une noix de coco comme c'est aujourd'hui encore le cas en Thaïlande. Angkor Vat, galerie nord. XVIe s.
3. L’unique représentation d'une cithare avec sa corde et sa cheville d'accord. Contenu de sa taille et sa forme, le résonateur pourrait être une noix de coco comme c'est aujourd'hui encore le cas en Thaïlande. Angkor Vat, galerie nord. XVIe s.

Matériaux

La sculpture est bien entendu muette quant au matériau utilisé pour la confection du manche. On peut supposer qu’il existât des manches en bois et en bambou. L’inscription de Prasat Komphus  de la fin du VIIe s. nous enseigne que le temple a reçu neuf cithares faites d’un métal en alliage de cuivre et une autre avec un revêtement d’or.

Les résonateurs sont de tailles variables. Deux matériaux locaux ont pu être utilisés : la noix de coco et la calebasse. Cette dernière, du genre Lagenaria, est une plante rampante herbacée de la famille des Curcurbitacées. Des informations publiées par l'ethnomusicologue français Jacques Brunet dans le années 1960 rapportent qu'elle poussait naturellement dans la forêt des Cardamomes. Il en existe diverses formes mais ce sont probablement les fruits piriformes qui composaient le ou les résonateurs des cithares. Si l’on se réfère aux pratiques actuelles, les calebasses sont séchées, coupées à dimension, évidées, parfois décorées par gravure puis fixées au manche.

 

Corde

Le matériau composant la corde nous est inconnu, mais si l’on se réfère à l’ethnologie, on en trouve en fibre végétale. On ne peut toutefois exclure l’utilisation du boyau et de la soie. Quant au métal, le matériau le plus approprié pour obtenir un son clair et puissant, nous ignorons s’il existait à ces époques anciennes des cordes de bronze suffisamment fines pour sonner et assez résistantes pour supporter la tension. Nous avons effectué des tests avec des cordes de soie de différents diamètres sur une cithare contemporaine ksae diev. Il n’y a pas plus de difficulté à générer des sons qu’avec une corde de bronze mais le son manque de clarté, de durée et de puissance, ce qui nous incline à penser que les musiciens utilisaient des cordes métalliques, probablement en laiton, comme c’est le cas aujourd’hui encore au Cambodge.

La cithare à travers l'épigraphie

Divers termes apparaissent dans l’épigraphie pour désigner des cithares :

  • L’inscription d’Angkor Borei  (K.557 & K 600 / 611 A.D.), mentionne le terme kañjaṅ. Les inscriptions plus tardives de Lolei (IXe s.) présentent toujours la même hiérarchie descriptive concernant les serviteurs du temple, à savoir pour les cordophones : tmiṅ kinnara - joueuses de cithare, tmiṅ vīṇa - joueuses de harpe, tmiṅ lāv - joueuse de lāv (luth ?). Or, dans le cas de l’inscription d’Angkor Borei, la hiérarchie s’établit ainsi : tmiṅ kañjaṅ, tmiṅ vīṇa, tmiṅ lāhv. En croisant l’iconographie du VIIe s. (photo 1) , en l’occurrence le linteau 1757 déposé au Musée National du Cambodge avec cette inscription, on peut supposer à juste titre que kañjaṅ désigne ici la cithare monocorde à résonateur unique. La racine de ce mot dérive du sanskrit guṇa désignant la corde d'un instrument de musique.
  • Les inscriptions du IXe s. du temple de Lolei (K.324S & N, 327S & N, 330S & N, 331S & N) mentionnent la présence de trois joueuses de cithare tmiṅ kinnara différentes pour chaque semaine du calendrier lunaire, réparties en semaines claires et sombres. Le terme kinnara dérive lui aussi du sanskrit guṇa.
  • l’inscription de Prasat Komphus  (K.669 / 972-973 A.D.) nous enseigne que le temple a reçu dix cithares kinnara dont une avec revêtement d’or.
Maître Sok Duch.
Maître Sok Duch.

La cithare de bâton mono-résonateur est nommée ksae diev ou khsae muoy, ce qui signifie “une corde”. Sa pratique était déjà raréfiée dans les années 1960 et elle avait presque disparu après la révolution des Khmers rouges, la plupart des musiciens ayant été exterminés. Grâce à la ténacité de Maître Sok Duch, plusieurs musiciens de la jeune génération peuvent désormais en assurer pérennité. Vous pouvez écouter ici l'un des meilleurs d'entre eux : Sinat Nhok.
Une telle cithare avec deux à sept cordes est également jouée en Thaïlande où elle est nommée phin pia ou phin phia.