Cithare bicorde à frettes

La cithare bicorde à frettes est pour l'heure l'instrument le plus improbable parmi tous les instruments de musique angkoriens reconstitués. Ce qui a conduit vers cette hypothèse, c'est que certaines sculptures montrent des musiciens avec des positions de jeu différentes de celles de la cithare à double résonateur standard.

 

Ce qui la distingue :

  1. Le résonateur supérieur n'est pas appuyé sur la poitrine, mais placé sur ou au-dessus de l'épaule.
  2. L'instrument est plus long.
  3. Les deux mains sont représentées au centre de l'instrument, ce qui ne permet pas à la main droite de générés les partiels comme sur la cithare à double résonateur “standard”.

C’est pourquoi nous pensons que deux cithares différentes existaient simultanément à l’époque proprement angkorienne : l’une sans frettes (également appelée par nous “cithare de double résonateur”) et une autre avec des frettes hautes.



Les photos 1 et 2 montrent le même type de cithare, l'une vue de face, l'autre de profil. Sur cette dernière, la partie inférieure du corps est relevée. C'est l'endroit où la corde est attachée. On peut aussi voir, en haut de l’instrument, ce qui semble être une cheville d'accordage. On remarquera que malgré le minimalisme, le graveur a représenté ce détail.
Si l'on prend en compte à la fois la longueur de l’instrument, le point d'ancrage des résonateurs, la position de jeu dans laquelle le résonateur supérieur ne repose pas sur la poitrine du musicien, les mains proches du centre et non plus aux deux extrémités, on peut alors émettre l’hypothèse que ces instruments avaient des touches ou des frettes.
Cette cithare pourrait être l'ancêtre de la cithares kropeu et  takhê.
La cithare à frettes apparaît autour du Xe siècle en Inde (3-4). À cette époque, les harpes et les luths disparaissent progressivement, laissant le champ libre au développement d'une variété de cithares sur bâton et sur tube.
Si l'on compare l'iconographie des cithares avec frettes de l'Inde ancienne, il est clair que la position de la main droite diffère car il n'est plus nécessaire de générer des partiels sur la corde mais simplement de mettre en vibration la longueur de corde nécessaire.

1. Banteay Chhmar. XIIIe s.
1. Banteay Chhmar. XIIIe s.
2. Ta Prohm Kel chapel. Fin XIIe-Début XIIIe s.
2. Ta Prohm Kel chapel. Fin XIIe-Début XIIIe s.
3. Cithare frettée appelée ekatantri vina. Le musicien utilise un plectre pour gratter la (les) corde(s). Abaneri, temple de Harsat-Mata. VIIIe-IXe s.
3. Cithare frettée appelée ekatantri vina. Le musicien utilise un plectre pour gratter la (les) corde(s). Abaneri, temple de Harsat-Mata. VIIIe-IXe s.
4. Fretted zither with resonator called kinnari or kingra. Halebid temple, India. 12th c.
4. Fretted zither with resonator called kinnari or kingra. Halebid temple, India. 12th c.
Ce haut-relief est le seul connu dans tout le monde angkorien à montrer la corde. Bayon.
5. Ce haut-relief est le seul connu dans tout le monde angkorien à montrer la corde. Bayon.

Touches et dispositif de stridence

Une autre cithare à simple résonateur s’est perpétuée de manière continue chez les ethnies minoritaires des confins frontaliers du Cambodge, du Laos et du Vietnam. Elle possède deux cordes, l’une mélodique, l’autre d’accompagnement, un résonateur en calebasse et des touches tronconiques en bois sculpté ou en épines de kapokiers dont on a sectionné la pointe. Il existe, sur certaines d’entre elles, un dispositif apportant au son une stridence à l’esthétique recherchée et un allongement de la durée de résonance. Il s’agit d’un petit morceau de fil ou une fine languette de bambou, intercalé entre la corde et le chevalet. Ce dispositif existait déjà sur les cithares monocordes de l’Inde ancienne.

Un autre système est constitué d’une pièce rectangulaire d’ivoire ou de corne de cervidé dont l’épaisseur et la courbure convexe de la surface varient. Il apparaît dès le VIe s. sur les reliefs. De nombreux témoignages iconographiques attestent de sa pérennité au cours des siècles et les traités musicaux décrivent cet élément. On le retrouve notamment sur les cithares bicordes des Êdê et des J’rai du Vietnam.

Nous avons inclus le dispositif sonore strident dans la reconstitution de notre cithare à frettes. Il existe aussi sur les cithares kropeu et takhê.

 

Cithare sur tube monocorde ekatantri de l’Inde du Xe s. On remarquera le résonateur au sommet de l’instrument, la petite pièce longiligne en travers de la base de la corde permettant de générer une stridence à l’esthétique recherchée et d’allonger la durée du son. On voit également, à main gauche, un bâtonnet que le musicien glisse le long de la corde en substitution au jeu digital. On remarquera aussi la position caractéristique de la main droite jouant sur les partiels de la corde. Nombre de ces détails sont absents dans la sculpture khmère.
Détail d’un relief de l’époque Pala. Coll. privée.


Cithare kani. Oy. Laos.
Cithare kani. Oy. Laos.

En comparant l'iconographie angkorienne avec les positions de jeu contemporaines, on peut voir qu'il n'y a pas de norme pour positionner les instruments. Il y a autant d'habitudes que de musiciens. Une grande richesse et une immense liberté dans notre monde en pleine standardisation !

Cithare brok. J'rai. Vietnam.
Cithare brok. J'rai. Vietnam.
Cithare brok. Êdê. Vietnam.
Cithare brok. Êdê. Vietnam.

Il est intéressant de rapprocher à la fois de position de la calebasse sur le bâton et la tenue de cet instrument avec celle des cithares des Êdê et des J’rai. La position des mains diffère en revanche.

 

Temple de Mahabalipuram, la descente du Gange, Inde. VIIe s.

 

Cithare brok. Kreung. Cambodge


Cithare takhê  traditionnelle

L’existence au Cambodge de la cithare sur caisse takhe constitue un élément qui pourrait accréditer la thèse de l’existence ancienne d’une cithare sur bâton ou sur tube munie frettes. Les résonateurs en calebasse auraient alors été remplacés par une caisse acoustiquement plus efficace.