Tambour en gobelet - skor daey / arak



Le tambour skor arak dans les années 1960

L'ethnomusicologue français Jacques Brunet, nous donne une descritop, des tambours dits skor arak dans un article paru en 1979 mais qui faisait suite à des recherches menées dans les années 1960. Nous en rapportons ici une partie du contenu. La graphie des termes, différente de celle utilisée aujourd'hui, a été conservée. (Brunet Jacques, L'orchestre de mariage cambodgien et ses instruments. In: Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient. Tome 66, 1979. pp. 203-254.

 

L'orchestre phleng kar comprend un ou deux tambours à une membrane dits skor dey = tambour de terre. Autrefois le corps du tambour était effectivement en poterie, ce qu'on rencontre encore parfois dans les ensembles phleng arak, mais à cause de leur fragilité et pour des raisons évidentes de commodité de transport, ces tambours sont presque toujours maintenant fabriqués en bois. Ces tambours s'appellent skor arak (ou skor memot  = « tambour des esprits ») pour deux raisons : d'une part parce qu'ils servent d'abri aux “esprits” bienfaisants et autres au cours des cérémonies propitiatoires, d'autre part parce que leur battement sert d'appel - ou d'invitation - aux esprits à participer aux cérémonies de kru chol, cérémonie de guérison et d'exorcisme de type shamanique.
Le skor arak est un tambour en forme de gobelet dont l'orifice moal = bouche, est revêtu d'une peau de serpent tendue. Le corps khluon du tambour possède une partie bombée khbal skor = tête du tambour, à son extrémité supérieure, partie supportant les liens de tension de la membrane. Ceux-ci sont reliés et maintenus à un cerceau métallique ou à une corde qui encercle la base du khbal skor au niveau de l'étranglement ; ce cerceau sert de support de tension. La membrane sbaêk = la peau, est soit une peau de Python réticulé (Malayopython reticulatus - Schneider, 1801) soit, de plus en plus fréquemment une membrane synthétique. Les liens de rotin sont fixés à des trous percés sur la membrane et tendus parallèlement les uns aux autres ; une cordelette tressée et fixée sur le milieu du khbal sert à conserver le parallélisme des liens en les serrant fortement sur la paroi du tambour. Préparer et tendre ces rotins sur le tambour concerne l'opération dite chak chhboh = percer et ligaturer.
La membrane est longuement préparée avec des bains successifs de solutions de chaux et d'acide afin d'obtenir de cette peau à la fois une solidité suffisante pour résister à la tension et une absence d'élasticité qui ne la rende pas trop sensible aux variations climatiques et à l'humidité. Afin de s'assurer que la peau est définitivement bien tendue, on la pose sur l'instrument au cours d'une nuit fraîche de façon qu'à la chaleur du jour suivant celle-ci se tende et se resserre d'elle-même. Les rotins n'ayant point de tendeur coulissable, la tension de la membrane est définitive et ne peut plus par la suite être renforcée. (…)

Les skor arak sont l'objet de cultes particuliers tant en ce qui concerne leur fabrication que leur entretien. D'autre part ces tambours peuvent jouer un rôle magique soit auprès du musicien, soit parfois auprès des membres de l'orchestre et même de toute la communauté villageoise. Ainsi la fabrication du skor exige du facteur l'observance de nombreux rites. Voici comment procède un musicien d'Antassom (Takêo). Après avoir confectionné un plateau d'offrandes de nourriture, il s'adresse aux génies des forêts et de l'arbre qu'il a taillé en leur demandant l'autorisation de fabriquer un skor. Après quoi il s'enferme dans une pièce et s'entoure d'offrandes de riz, de bougies et de bâtons d'encens destinés à Preah Pisnokar, le dieu protecteur des artisans et des musiciens. Il ne ressortira de cette pièce qu'une fois le tambour terminé. Il doit, avant de commencer ce travail, observer un rituel de purification ordonné par un moine. Durant toute la durée de son travail, il ne doit adresser la parole à personne (exception à sa femme et à ses enfants hors des heures de travail). Il ne peut enjamber l'instrument en cours de fabrication ni ses outils, personne ne peut les toucher. Enfin, il doit allumer de nouveaux bâtons d'encens chaque fois qu'il revient sur son lieu de travail. Tous ces interdits varient d'un village à l'autre. Ils sont d'autant plus importants que le facteur de tambour est souvent un rup, c'est-à-dire un exorciste-medium. Très souvent cependant la fabrication d'un tambour - ainsi que de n'importe quel autre instrument de musique -- se fait sans aucun rituel autre que les offrandes (bâtons d'encens, feuilles de bétel, bougies) à Preah Pisnokar. Les skor arak ont une forme variant peu d'un facteur à l'autre. Il n'y a pas cependant de modèle-type qu'on retrouverait dans tout le Cambodge, et diamètre et longueur sont loin d'être identiques sur chaque instrument. Les dimensions moyennes donnent pour la longueur environ 40 cm et un diamètre de membrane d'environ 20 cm. Si le corps du tambour est en terre cuite, la composition du matériau et sa cuisson se font selon les mêmes techniques que celles de la fabrication des marmites. Lorsqu'ils vont par paire, les skor arak sont d'habitude accordés sur le même degré. Mais là encore on peut trouver des variantes selon les régions. C'est ainsi qu'à Siem Reap les deux tambours ont parfois un intervalle de quinte, à Antassom un intervalle de quarte. Les skor arak sont utilisés pour toutes les formes de phleng khmer boran, c'est-à-dire pour toute la musique dite « musique khmère traditionnelle (ancienne) », regroupant comme nous l'avons dit plus haut la musique dite phleng arak et bien sûr la musique dite phleng khmer ou phleng kar. (…)

 

Le tambour skor arak aujourd'hui

Le tambour arak contemporain demeure entouré de tabous. Entre autres interdits, il convient de ne pas le chevaucher ni l'enjamber, mais cela demeure également vrai pour l'ensemble des instruments de l'orchestre phleng khmer et du pin peat. Par delà les raisons spirituelles qui engendrent de telles croyances, il existe de vraies raisons de bon sens liées à la préservation physique des instruments. L'enjambement a probablement, par le passé, été lié à des chutes de musiciens et à l'endommagement d'instruments. Il faut reconnaître que l'espace offert aux musiciens dans les cérémonies, quelles qu'elles soient, est généralement exigu. Aussi, les déplacements autour des instruments est souvent périlleux. Lorsque l'on ajoute la fatigue, la consommation d'alcool et parfois l'obscurité, on comprend que les interdits et le simple bon sens s'épousent. De tels interdits existent d'ailleurs dans une bonne partie du monde.