Les musiciennes du roi Norodom, par Émile Gsell

Textes, photos couleur, vidéos : © Patrick Kersalé 1998-2020, sauf mention spéciale.

Photos sépia et noir et blanc : © Émile Gsell 1866-2020


Cette page est consacrée aux photographies produites par Émile Gsell dans les années 1866-70 sur le thème de la musique au Palais royal de Phnom Penh. Ce sont les premières photographies au monde à représenter les instruments de musique du Cambodge. Il s'agit toujours de mises en scènes et non d'images prises sur le vif car les sujets devaient rester statiques du fait du temps d'exposition relativement long. Cette publication décrypte la partie musicale de l'œuvre photographique d'Émile Gsell.

Nous ignorons dans quel contexte exact Émile Gsell pénétra le Palais royal de Phnom Penh. 

 

Sa Majesté le roi Norodom en costume d'apparat khmer.
Sa Majesté le roi Norodom en costume d'apparat khmer.

Lorsque le roi Norodom (1860-1904, fils aîné du roi Ang Duong, originellement nommé Ang Voddey, puis Norodom et enfin Norodom Ier) signe le traité de protection avec la France le 11 août 1863, la cour est encore installée à Oudong, à environ 45 kilomètres au nord-ouest de Phnom Penh. Elle s'installe officiellement à Phnom Penh en 1866. Il ne fait pas de doute que les liens étroits tissés entre la France et le Cambodge ont facilité d'accès au Palais et permis la réalisation de ces photographies. Rappelons que le capitaine de frégate et non moins diplomate Ernest Doudart de Lagrée contribua activement auprès du roi Norodom à la signature du Protectorat et que dans le cadre de la mission d'exploration du Mékong que lui avait confié la France, il avait comme photographe Émile Gsell.

Sa Majesté le roi Norodom en tenue Empire.
Sa Majesté le roi Norodom en tenue Empire.

On ne sera pas étonné de trouver, parmi ces instruments, des exemplaires de technologie siamoise probablement fabriqués au Siam. Rappelons que le roi Norodom a étudié à Bangkok afin de renforcer les liens entre le royaume khmer et le Siam qui exerçait à cette époque encore sa suzeraineté sur le Cambodge. Notons également qu'il trouva refuge au Siam avant d'accéder au trône. Le roi parlait khmer et thaï, et ces deux langues coexistaient à la cour. Rien d'étonnant alors que tout ou partie des instruments de la cour puissent être siamois. Se pose alors la question de leur dénomination : les nommait-on en thaï ou en khmer, ou dans un savant mélange des deux selon la culture des uns et des autres ?

Palais royal de Phnom Penh vers 1866-70, par Émile Gsell
Palais royal de Phnom Penh vers 1866-70, par Émile Gsell

Première Série

Émile Gsell a réalisé deux séries distinctes de photographies des musiciennes du Palais royal de Phnom Penh avec des instruments musicaux de modèles différents. Nous présentons ici la Première Série. Chaque image est numérotée. Concernant les seules musiciennes, le premier cliché par ordre numérique est le 233 et le dernier le 258. Trois photographies verticales de musiciennes sont disposées dans un photomontage parmi des actrices-danseuses et une “Femme du peuple”.

Photomontage réalisé par l'atelier d'Émile Gsell à Saïgon

skor thon

skor romanea

tro khmer 


Ensemble mahori minimalisé

Cette image, numérotée Ph. 233, montre deux des musiciennes ci-dessus (joueuses de skor thon et tro khmer). Mais Émile Gsell a aussi photographié indépendamment les joueuses de chapei et de kong vong touch (ci-après). Nous n'avons en revanche pas trouvé trace de la joueuse de roneat ek.

La mise en scène est toujours la même : les musiciennes sont assises sur un tapis devant une toile tendue. 

chapei

kong vong touch


Description succincte des instruments de gauche à droite de la photo Ph. 233 : 

  • skor thon : sa décoration est réalisée en relief. À cette époque existe une technique consistant à créer du relief non par sculpture, mais par apport de matériaux ensuite recouverts de laque. Elle demeure au Myanmar notamment pour la décoration des instruments musicaux.
  • chapei : depuis son classement par l'UNESCO, ce luth est officiellement dénommé Chapei Dang Veng, littéralement “luth à manche long” afin de le démarquer d'un cousin aujourd'hui disparu et créé dans les années 1950, le chapei klei, qui possédait deux cordes et un manche court. Ce chapei possède quatre cordes de soie accordées deux à deux. Il a probablement été importé du Siam compte tenu de sa proximité de facture avec l'instrument du Musée de la Musique de Paris. Pour en savoir plus, cliquez ici.
  • kong vong touch : cet exemplaire comporte 18 gongs.
  • tro khmer : cette vièle tricorde a ainsi été dénommée afin de la démarquer des vièles bicordes tro déclinées en trois registres (tro sau touch, tro sau thomtro ou). Cette appellation aux relents nationalistes en a fait un instrument proprement khmer alors qu'il est originaire du Moyen-Orient, apporté par les musulmans, probablement à travers la Malaisie puis le Siam. Il était l'instrument soliste de l'orchestre mahori de la cour d'Ayutthaya où il était dénommé saw sam sai ซอสามสาย. On remarquera, sur l'image isolée de la joueuse de tro khmer, que les trois chevilles sont dissemblables, preuve que l'instrument a vécu ! Signalons également le morceau de colophane attaché au pied de l'instrument et servant à enduire la mèche de l'archet.
  • roneat ek, roneat aek : xylophone soprano. Il se distingue du roneat thung (alto), au premier coup d'œil, par les deux montants latéraux triangulaires. Il comporte ici 22 lames contre 21 actuellement.

Autres musiciennes

Émile Gsell a photographié trois autres musiciennes dans le même décor que précédemment. 

roneat thung

takhe

khloy


  • roneat thung : ce xylophone alto joue conjointement avec le roneat ek présenté plus haut. On aperçoit à l'arrière-plan la vièle tro khmer.
  • krapeu ou takhe : il s'agit d'un modèle différent de celui décrit ci-avant.
  • khloy : flûte à embouchure terminale aménagée à sept trous de jeu. Le matériau n'est pas identifiable mais ce type d'instrument est généralement fabriqué dans un chaume de bambou. À droite de la musicienne, un tambour skor thon.

Seconde Série

Émile Gsell a réalisé une Seconde Série d'images des musiciennes de la cour royale du Cambodge à Phnom Penh. Celle-ci est de meilleure facture. C'est pourquoi, à tort ou à raison, nous la considérons comme la seconde, la première étant une sorte d'épreuve. Il a trois types d'images que nous présentons ci-après : 

1. Les dix instruments de l'orchestre mahori regroupés dans une même image (façon nature morte)

2. L'orchestre avec les dix musiciennes 

3. Neuf musiciennes individuellement avec leur instrument en position de jeu.

 

Orchestre mahori in extenso

Dix musiciennes sont alignées devant l'un des bâtiments de la cour royale. Nous ignorons si tous les instruments sont présents car il manquerait le xylophone roneat thung et le carillon de gongs kong vong thom. Mais on sait toutefois que l'orchestre mahori était et demeure à géométrie variable, selon la disponibilité des instruments, des musiciens et des ressources financières.

Les instruments de cette image, bien que de même nature, sont différents de ceux présentés précédemment, ce qui prouve qu'il existait au moins deux ensembles physiques.

Selon nos recherches, nous pensons qu'il s'agit du bâtiment situé au sud-est du fort, près de l'actuel Phnom Mondap. Le bâtiment original a été remplacé par la galerie du Reamker

Instruments de gauche à droite : 

Nous donnons dans le tableau ci-dessous le nom des instruments de gauche à droite, en khmer et en thaï pour deux raisons :

  1. Comme nous l'avons indiqué plus haut, les deux langues étaient pratiquées à la cour du Cambodge à cette époque.
  2. Une partie de ces instruments (vièle tricorde tro khmer, luth chapei) ont probablement été fabriqués au Siam.
Dénomination organologique Noms khmers Noms thaïs
Tambour en gobelet skor thon (ស្គរថូន) thon (โทน)
Xylophone (soprano) roneat ek (រនាតឯក) ranat ek (ระนาดเอก)
Cymbalettes chhing (ឈិង) ching (ฉิ่ง)
Métallophone à lames (soprano) roneat deik (រនាតដែក) ranat ek lek (ระนาดเอกเหล็ก)
Vièle à pique tricorde tro khmer (ទ្រខ្មែរ) saw sam sai (ซอสามสาย)
Carillon de gongs (soprano) kong vong touch (គងវង់ធំ) khong wong yai (ฆ้องวงใหญ่)
Luth à long manche chapei (ចាប៉ី) krajappi, grajabpi (กระจับปี่)
Cithare sur caisse krapeu (ក្រពើ), takhe (តាខេ)  jakhe (จะเข้)
Flûte khloy (ខ្លុយ) khlui (ขลุ่ย)
Tambour sur cadre skor romanea (ស្គររមនា) rammana (รำมะนา)

Les dix instruments de l'orchestre mahori

Cette photographie présente dix instruments de l'orchestre représenté ci-dessus. 

Les musiciennes

Nous présentons maintenant neuf musiciennes de l'orchestre ci-dessus photographiées individuellement. Chacune est en position de jeu avec le même instrument que dans l'orchestre. Ce qui différencie ces images de celles de la Première Série est l'absence du tapis et une toile de fond tendue différemment.

skor thon : ce tambour en forme de gobelet est d'une remarquable facture. À cette époque, les Siamois les fabriquent en céramique avec des décors colorés et dorés. Celui-ci semble toutefois être en bois eu égard au relief. Le pied est décoré de losanges. La peau est tendue par un lien végétal (rotin ?) très serré.

Aujourd'hui on peut voir de tels instruments au Musée National de Bangkok et dans celui du Palais Suan Pakkad. En son centre, se trouve un cercle noir, à l'instar des tambours indiens (visible sur la photo des dix instruments).

roneat ek : ce xylophone de registre soprano est reconnaissable à ses montants latéraux triangulaires. Bien qu'élégant, il demeure relativement simple comparativement aux instruments khmers connus sous le règne du roi Sisowath Monivong. Les 21 lames semblent être en bambou (ឬស្សី). La caisse en bois rouge est agrémentée d'ivoire. 

chhing : la musicienne tient une paire de cymbalettes de bronze. À sa droite, un tambour sur cadre skor romanea.

roneat deik : métallophone de simple facture à 20 lames dont le matériau semble être du fer. La caisse est en bois avec quelques parements d'ivoire au sommet des quatre montants.

tro khmer : il se dégage une certaine noblesse de cet instrument. Les trois chevilles sont identiques. La partie du manche située sous les chevilles est incrustée de nacre. Une pierre (ou verroterie ?) hémisphérique est collée près du chevalet. Il est en tout point comparable au saw sam sai du Prince Paribatra exposé dans la “Maison 1” du Musée du Palais Suan Pakkad à Bangkok. Il pourrait provenir du Siam, voire du même atelier.


kong vong touch : nous pensons qu'il s'agit bien d'un carillon de gong soprano (touch) et non alto (thom) à cause du diamètre de ses plus grands gongs. Il possède 18 gongs attachés avec des liens de cuir sur une cadre de rotin. On pourra comparer le diamètre général des gongs et des mamelons avec les deux instruments du Prince Paribatra exposés dans la “Maison 1” du Musée du Palais Suan Pakkad à Bangkok. 

chapei : cet instrument se différencie de celui de la Première Série par le nombre de frettes collées sur la table d'harmonie, cinq contre deux. Il possède quatre cordes de soie accordées deux à deux. La caisse de résonance est ovoïde. Les chevilles sont en ivoire. Il provient très certainement du Siam compte tenu de sa proximité de facture avec l'instrument du Musée de la Musique de Paris

takhe ou krapeu : cithare sur caisse à trois cordes grattées avec un plectre d'ivoire. Bien que de facture simple, sa forme est élégante. La caisse de résonance est en bois sans incrustation. Les frettes sont, elles aussi, en bois et probablement recouvertes d'une plaquette d'ivoire. Tous les autres éléments de couleur claire sont en ivoire.

khloy : flûte à embouchure terminale aménagée à sept trous de jeu. Le huitième trou, en bas, sert à accorder l'instrument, voire à le suspendre au moyen d'une ficelle. Le matériau est incertain mais il pourrait s'agir de bambou. La couleur sombre pourrait être due à l'ancienneté de l'instrument ou à un revêtement de laque.

skor romanea : ce tambour sur cadre est indissociable du skor thon et de l'ensemble mahori. Ici, les deux tambours sont joués par deux musiciennes distinctes, contre un seul musicien aujourd'hui. Au centre de la membrane se trouve un cercle de couleur sombre (laque ?). 

Ensemble pin peat

Nous découvrons également, à travers l'œuvre photographique d'Émile Gsell, que des hommes jouaient de la musique au Palais royal. Nous ignorons toutefois si l'orchestre de cinq musiciens était attitré au palais ou s'il était invité. Nous avons la certitude que cette image a bien été prise au palais car le mur à l'arrière-plan est le même que celui du groupe des dix musiciennes décrit plus haut.

Cet orchestre de cinq musiciens représente la plus simple expression de l'ensemble appelé de nos jours pin peat ពិណពាទ្យ. En Thaïlande, d'où il est originaire, il est dénommé piphat. Nous ignorons comment il était appelé à la cour du roi Norodom puisque, nous l'avons déjà dit, les langues khmère et thaïe étaient pratiquées à la cour. Jusqu'à une époque récente, cet ensemble était appelé pleng siam au Cambodge. Mais pour des raisons de fierté nationale, il a été renommé pin peat, bannissant ainsi le terme siam. Mais cette histoire demeure obscure…

Ici les instruments ne sont pas dupliqués et curieusement, même le grand tambour est seul. On notera que le nombre de musiciens est similaire à celui de l'orchestre mahori minimalisé composé de cinq femmes, décrit plus haut. Le nombre cinq est un nombre parfait concernant les orchestres. On le retrouve en Inde et au Népal, notamment chez les Damaï

Instruments de gauche à droite :

  1. Grand tambour en tonneau, skor thom
  2. Hautbois sralai
  3. Carillon de gongs alto, kong vong thom
  4. Tambour en tonneau sur support, samphor
  5. Xylophone soprano, roneat ek

Gardien, joueur de gong

Une autre image relative à la musique produite par Émile Gsell est celle de ce “Cambodgien de garde” probablement prise, elle aussi, au Palais royal. Ce gong à bosse fabriqué par martèlement est suspendu dans un cadre de rotin (ផ្តៅ). Il est frappé avec un maillet recouvert d'étoffe. Nous ignorons quels évènements quotidiens étaient signalés par ce gong.