Une relation privilégiée avec Émile Gsell

Textes, photos, vidéos : © Patrick Kersalé 1998-2019, sauf mention particulière.


Au Cambodge, Émile Gsell a été le premier à photographier les musiciennes et actrices du Palais royal du Cambodge à Phnom Penh dans les années 1866-70. On connaît peu de choses de lui, mais grâce à une minutieuse recherche, avec son aide depuis le “séjour des ancêtres” et celle de ses descendants, quelques éléments complémentaires viennent enrichir notre connaissance.

Dans la carrière d’un chercheur, il est parfois de belles histoires, des miracles même ! L'histoire que je (Patrick Kersaléraconte dans ce chapitre est totalement incroyable, et pourtant, tous les faits rapportés sont authentiques. Si j'ose aujourd'hui (juillet 2020) les publier, c'est que ma vie de chercheur connaît des rebonds et des découvertes inattendues sur le plan méthodologique. La physique quantique commence aujourd'hui à expliquer ce que d'aucuns considéraient jusque-là du domaine de l'ésotérisme.

 

Prémices à une rencontre

En février 2012, je trouve sur le Net une ancienne photographie d’une joueuse de chapei (ci-après légendée “Joueuse de chapei 1”) prise aux alentours de 1866-70 par un photographe français du nom d’Émile Gsell. Il s’agit, selon la légende de l’image, d’une musicienne du Palais royal du Cambodge. Puis d’autres images de musiciennes du même photographe s’offrent à moi. Au final, quatre photographies représentent un chapei : deux aux mains de joueuses isolées et deux en orchestre.

Le chapei, désormais appelé Chapei Dang Veng, est un luth à manche long joué au Cambodge et, dans une moindre mesure aujourd’hui, en Thaïlande À cette époque, le chapei n’a pas une importance capitale pour moi. Mon premier contact avec cet instrument remonte aux années 1980. J’habite à cette époque à Paris et le découvre à travers un disque de Kong Nay intitulé “Kong Nay. Un barde cambodgien. Chant et luth chapey” produit par INEDIT et la Maison des Cultures du Monde. La voix de ce musicien me fascine et me marquera à jamais.

Lorsque je viens m’installer au Cambodge en 2012, je suis à dix mille lieux d’imaginer que je rencontrerai un jour le maître Kong Nay ! Dans mon imaginaire, il appartenait à un autre monde, une autre époque. Je n’avais aucune idée de son âge au moment où je l’entendis pour la première fois et ignorais même, en 2012, qu'il était toujours de ce monde.

Joueuse de chapei 1
Joueuse de chapei 1
Joueuse de chapei 2
Joueuse de chapei 2

Recherche sur le Chapei Dang Veng

En 2016, le Chapei Dang Veng est inscrit par l’UNESCO sur la “Liste du patrimoine immatériel nécessitant une sauvegarde urgente”. En 2017, l’organisation Cambodian Living Arts (CLA), à travers son département Heritage Hub à Siem Reap, me propose une mission de recherche autour de cet instrument, que j’accepte avec joie. Je propose alors de travailler sur l’histoire, l’organologie et la symbolique du chapei. Puis, en 2018, CLA me propose une prolongation de contrat jusqu’en 2020, que j’accepte de nouveau.

 

À propos d'Émile Gsell

Émile Gsell (30 décembre 1838 à 9 heures du matin - 16 octobre 1879) est un photographe français né à Sainte-Marie-aux-Mines (Haut-Rhin). Il participa à plusieurs missions d'exploration en Asie du Sud-Est dont la Mission d'exploration du Mékong dirigée par le capitaine de frégate Ernest Doudart de Lagrée et Francis Garnier, au cours de laquelle il fut le premier à effectuer des clichés du temple d'Angkor.

Fils d'imprimeur sur toile, lui aussi prénommé Émile, et de Marie Catherine Jordy son épouse, sans profession, il s'initie à la photographie lors de son service militaire en Cochinchine. À cette époque la conscription concerne tous les hommes âgés de 20 à 25 ans pour une durée de 6 ans. En supposant que Gsell parte vers l'âge de 20 ans en Cochinchine, soit vers 1858, il termine vers 1863-4. Nous ignorons s'il rentra en France après son service militaire. Il vit à Saïgon et est remarqué pour la qualité de ses photographies par Ernest Doudart de Lagrée qui l'embauche. Du 24 juin au 1er juillet 1866 à 10h00 du matin, il part, pour une première mission, explorer les temples d'Angkor avec ce dernier. Il y reviendra en 1870 (?), 1871 (selon son autographe d'Angkor Vat), en 1873 avec Louis Delaporte, et en 1875 (?) (des compléments de preuve doivent être apportées pour 1870 et 1875). Ces expéditions photographiques dans les temples khmers, et plus largement au Cambodge et au Vietnam, apportent à Émile Gsell une certaine notoriété. Il est récompensé par la médaille du Mérite de l'Exposition universelle de 1873 à Vienne. Ses photos dessinent la vie quotidienne et l'atmosphère indochinoise, avec ses populations aux richesses et origines très variées. Il est reconnu pour son art de la mise en scène de la vie quotidienne, des métiers et des coutumes.

Touché par les fièvres des régions qu'il traverse, il tombe malade et meurt en 1879. Ses photographies continuent par la suite d'être vendues dans sa boutique.

 

Acte de naissance d'Émile Gsell

N° 413 Émile Gsell

L’an mil huit cent trente-huit, le trente et un du mois de Décembre à onze heure du matin, par devant nous François Henry Marqueur deuxième adjoint, remplissant par délégation du maire en date du vingt septembre de l’année dernière les fonctions d’officier d’état civil de la commune de Sainte-Marie-aux-Mines, arrondissement de Colmar, département du Haut-Rhin, est comparu le sieur Émile Gsell imprimeur sur toile, âgé de vingt-neuf ans, domicilié en cette ville lequel nous a présenté un enfant de sexe masculin, qu’il déclare être né dans son domicile, maison du sieur François Chenal sise rue du Temple en cette ville, le jour d’hier à neuf heures du matin, de lui déclarant et de Marie Catherine Jordy son épouse, sans profession, âgée de vingt-trois ans, domiciliée en cette ville, et auquel il déclare vouloir donner le prénom de Émile, lesquelles présentations et déclarations faites en présence des sieurs Louis Gsell graveur âgé de vingt-six ans et Nicolas Ancel manœuvre âgé de soixante-quatre ans, domiciliés en cette ville, et ont le père et les témoins signés avec nous le présent acte de naissance après lecture et interprétation.

Suivent les signatures…

 

Ascendance d'Émile Gsell

Grâce au site de généalogie heredis online et à la patience de ses auteurs, nous pouvons en apprendre un peu plus sur l'ascendance et la collatéralité d'Émile Gsell. On sait notamment que ses parents se sont mariés à Sainte-Marie-aux-Mines le 27 avril 1837, son père, lui aussi prénommé Émile, ayant 27 ans et sa mère Marie Catherine Jordy, 21 ans. Émile Gsell fils naît huit mois après cette union… On sait également qu'il avait un frère cadet prénommé Charles, né le 15 octobre 1840. 

On ne sait en revanche rien son mariage et de sa descendance directe. On retrouve seulement la trace de la lignée à partir de son petit-fils Jean-Louis. Voir plus bas.

Rencontre d'un descendant d’Émile Gsell

En décembre 2018, alors que je suis en mission à Luang Prabang, je séjourne dans l’une des très nombreuses guesthouses de la ville, tenue par une famille vietnamienne de Hanoï. Dans le hall d’entrée de l’établissement, face à moi, un Français marié à une Vietnamienne. Lui et moi n'avions pas décidé préalablement de choisir cet établissement, nous y arrivons donc “fortuitement”. La conversation s’engage quand soudain je lui demande : 

— Quel est donc votre nom ? 

— Gsell… Frédéric Gsell.

Ce nom, dont je découvre pour la première fois la prononciation française, résonne en moi. Les seules fois où je l’avais entendu prononcé, c’était par un Australien, Nick Coffill, lors de ses conférences sur l’histoire de la photographie au Cambodge, à Bambu Stage (Siem Reap). Il le prononçait “djézel”. Je fais toutefois instantanément le rapprochement puisque je suis travaillais, le matin même, sur la photographie de la joueuse de chapei d'Émile Gsell. Je lui demande alors :

— Êtes-vous en lien de parenté avec Émile Gsell le photographe du XIXe siècle ?

— Oui, c’est mon arrière-arrière-grand-père… Il est né à Sainte-Marie-aux-Mines…

Nul doute, par ce détail instantané, qu’il disait vrai.

Il y avait une chance sur mille milliards de rencontrer cet homme à ce moment précis. Serait-ce un téléguidage d’Émile Gsell lui-même depuis l’au-delà ? Cette rencontre ne pouvait être fortuite… C’est alors que commence ma relation avec Émile Gsell, ou tout du moins, que j’analyse comme telle. 

 

Intentions préalables

Avant même que je ne sois missionné pour une recherche sur le chapei, l’instrument représenté entre les mains de la ”Joueuse de chapei 1” m’avait fasciné par son élégance. Aussi avais-je projeté d’en faire une reconstitution d’après la photographie, que je considérais à l'époque comme suffisamment détaillée, faute de mieux !

En 2014, je pars en Thaïlande, à la frontière du Myanmar où se trouve un immense atelier de facture instrumentale travaillant notamment pour la Cour royale thaïe. Une soixantaine d’ouvriers y œuvrent et produisent des instruments de haute facture. Je commande quatre exemplaires de ce chapei, mais ne verrai jamais la concrétisation de cette commande.

Ma rencontre avec Frédéric Gsell me décide alors à changer de stratégie et me pousse à faire réaliser l’instrument au Cambodge, ce qui a pour moi beaucoup plus de sens car c’est le meilleur moyen, pour les facteurs khmers, de se réapproprier un savoir-faire disparu. Mais la facture d’un tel instrument est complexe et je souhaite le réaliser à Siem Reap où je vis plutôt qu’à Phnom Penh, même si là-bas se trouvent deux fabricants de chapei. Début 2019, je décide faire réaliser la copie d’un chapei plus récent par Leng Pohy et Thean Nga qui fabriquent déjà les harpes khmères pour Sounds of Angkor. L’un et l’autre n’ont jamais fabriqué un tel instrument mais j’ai confiance en leur capacité d’adaptation et de dépassement. 

 

Rencontre avec la médium Katia Kolobaeva

En avril 2019, je rencontre pour la énième fois la médium russe Katia Kolobaeva avec laquelle j’ai déjà travaillé dans le cadre de mes recherches. Nous avons rendez-vous au Pain du Cœur sur Taphul Road à Siem Reap. Je lui présente la photo de la “Joueuse de chapei 1” car je souhaite savoir si l’instrument a été fabriqué au Cambodge ou en Thaïlande. Elle me dit :

— Le fabricant était petit, noir, avec de petits doigts.

— Mais a-t-il été fabriqué par un Khmer ou un Thaï, insistais-je ?

— Par un Khmer !

Puis je lui présente une photographie de l’instrument du Musée de la Musique de Paris (ci-après). Elle me dit :

— Il a été fabriqué par une personne différente, aux doigts effilés et blancs. Mais dans le même atelier. Il y a une inscription à l'intérieur… (Cette affirmation sera confirmée lors de mon expertise du chapei au Musée de la Musique de Paris !).

Dans la boutique du Pain du Cœur se trouve un panneau de photographies anciennes, parmi lesquelles se trouve une joueuse de xylophone dont l’auteur n’est autre qu’Émile Gsell. Je demande alors à Katia de tenter de se connecter à Émile et d'obtenir des informations sur lui. Sa réponse ne tarde pas :

— Émile a souffert avant de mourir. Il portait de petites lunettes rondes (comme les tiennes !), était plus grand et plus large que toi. Je vois beaucoup de lumière dans sa personnalité, un homme intelligent. Mais il n’a pas eu la reconnaissance qu’il aurait souhaité pour l’ensemble de son travail. Il t’aide…

Ces éléments méritent quelques commentaires. On sait qu’il est mort des suites de fièvres contractées en Asie du Sud-Est. Il a donc effectivement dû souffrir avant de quitter ce monde. Qu’il fût intelligent ne fait aucun doute puisqu'il a été embauché par Ernest Doudart de Lagrée, le chef de la Mission d'exploration du Mékong, pour réaliser des photographies de l’expédition. Ce capitaine de frégate, élève de l'École polytechnique s’entourait des meilleurs éléments de chaque discipline. La qualité des photographies d’Émile Gsell et les sujets captés témoignent de son intelligence. Quant à son envergure physique, elle transparaît sur son portrait (voir ci-après).

Une étude complémentaire, basée sur la “chemin de vie” d'Émile Gsell, à partir de sa date de naissance, m'a permis de confirmer l'approche médiumnique de Katia Kolobaeva.

Chapei du Musée de la Musique de Paris
Chapei du Musée de la Musique de Paris

Portrait d'Émile Gsell

Il est écrit sur Internet et dans les ouvrages traitant d'Émile Gsell qu’il n’existe aucune photographie de lui-même. Sa famille confirme également n’avoir pas de portrait de lui. À plusieurs reprises, j’ai recherché sur le Web une photographie pouvant correspondre à un éventuel autoportrait ou à l’image anachronique d’un Occidental parmi les populations photographiées par Gsell. Le 26 mai 2019, fort de la description de la médium russe Katia Kolobaeva, d’une photographie du petit-fils d’Émile prénommé Jean-Louis et de ma rencontre avec Frédéric, je tente une nouvelle fois ma chance. Dès les premières secondes, je découvre une photo dont j’ignorais l’existence. Il s’agit d’un groupe d’archéologues occidentaux à Angkor Vat. Il pourrait s'agir de la mission Delaporte de 1873. Au premier rang à gauche, un personnage vêtu d’une chemise sombre, alors que tous les autres sont en blanc. Je pense tout de suite qu’il pourrait s’agir d’Émile. Deux éléments abondent immédiatement en faveur de cette intuition : primo, il est au premier rang, les jambes repliées, avec les pieds sur la marche juste au-dessous de lui, prêt à bondir vers son appareil photographique en place puisqu’il n’a rien devant lui. Ici, Émile a réglé son appareil et demandé à un quelqu'un d’appuyer sur le déclencheur. Il est prêt à intervenir ou à partir récupérer sa plaque de verre. Secondo, son visage et l'implantation des cheveux sont semblables aux de ses descendants (publiés ci-après). Par ailleurs, il semble qu’Émile lui-même ait validé mon hypothèse par une synchronicité. En effet, à l’instant même où j’ai cette intuition, mon amie thésarde Marylou C., que j’informe régulièrement de l’avancement de mes recherches, incluant ma relation avec Émile, m’envoie ce message ­par WhatsApp à 13h20 : « Tu as eu la confirmation de ta connexion avec Emile ? ».

Je raconte cette histoire à mon amie psychologue Sylvia M. qui me dit qu’il s’agit bien d’une synchronicité. Le 28 mai, je téléphone à Frédéric Gsell qui me confirme sans hésitation l’air de famille !

À titre d'hypothèse, le jeune homme au premier rang portant pantalon sombre et vareuse grisâtre pourrait être l'un des assistants de Gsell.

Émile Gsell parmi les archéologues, vers 1870-75.
Émile Gsell parmi les archéologues, vers 1870-75.
Portrait d'Émile Gsell.
Portrait d'Émile Gsell.

Ci-dessous, son petit-fils Jean-Louis Gsell (1882-1972), son arrière petit-fils Pierre (1945-) et son arrière-arrière-petit-fils Frédéric (1970-). Pour l'heure, nous ne savons rien de son épouse et de sa descendance directe. 

Jean-Louis Gsell (1882-1972). Petit-fils d'Émile, en 1918.
Jean-Louis Gsell (1882-1972). Petit-fils d'Émile, en 1918.
Pierre Gsell (1945-). Arrière-petit-fils d'Émile Gsell, en 1974.
Pierre Gsell (1945-). Arrière-petit-fils d'Émile Gsell, en 1974.
Frédéric Gsell (1970-). Arrière-arrière-petit-fils d'Émile, en 2020.
Frédéric Gsell (1970-). Arrière-arrière-petit-fils d'Émile, en 2020.

Émile Gsell à Angkor Vat

Le 31 juillet 2020, je découvre fortuitement (?) un autographe d'Émile Gsell à Angkor Vat. Je suis passé des dizaines de fois devant sans jamais y avoir prêté attention. Il avait pourtant choisi un lieu stratégique pour laisser son empreinte puisqu'elle se trouve sur un pilier du gopura central de l'entrée ouest, rien de moins que l'entrée royale ! Selon l'ouvrage “Explorations et Missions de Doudart de Lagrée” paru en 1883, Gsell explore et photographie les temples sous les ordres de Doudart de Lagrée du 24 juin au 1er juillet 1866 à 10h00 du matin.

J'ai cherché à authentifier cet autographe en comparant les caractères avec ceux écrits sur ses photographies. La corrélation entre les caractères majuscules de son nom et les chiffres des années est parfaite. J'ignorais jusqu'à ce moment si les numéros des photographies avaient été inscrits par lui-même ou par un assistant. J'en ai désormais la confirmation.

Sous le nom E.GSELL (21 cm x 4 cm) en caractères majuscules se trouvent trois dates : 1866, 1871 et 187? :

  • 1866 : le 8 est difficilement lisible ; en négatif, il apparaît plus clairement. La totalité de la date a été recouverte d'une colle brune ainsi que l'ensemble du graffiti sous G.GSELL. Il semble que ce même matériau ait servi à coller une pierre d'angle lors d'un travail de restauration dans ce gopura (entrée centrale ouest). Il semble s'agir de 1866. En revanche, les deux 6 de 66 ne sont pas réalisés de la main d'Émile Gsell ; les siens sont plus élancés et la boucle est plus étroite. La graffiti se trouvant sous l'autographe de Gsell serait antérieur ; il a fait l'objet d'un rebouchage entre 1866 et 1871. On voit très distinctement les traces du geste de l'ouvrier dans un mouvement partant d'en haut en bas à partir de la droite. Il s'agirait de réparations du temple réalisées par les Khmers avant que l'EFEO ne les prenne en charge vers 1908. 
  • 1871 : la sculpture est conforme à l'écriture cursive du photographe.
  • 187? : les trois premiers chiffres ont bien été réalisés de la main de Gsell. Quant au quatrième caractère, il est penché, plus petit, en exposant à l'image du 1 de 1871, mais ne représente pas un chiffre. Énigme !

Émile Gsell et son laboratoire mobile de développement

Émile Gsell (1838-1879) naît en même temps que la photographie (1839). Lors de ses premiers pas à Angkor en 1866, un quart de siècle s'est écoulé. Les procédés ont évolué, mais ce n'est pas encore l'ère du Smartphone ! La technique demeure contraignante. Parmi les contraintes on notera la taille et le poids du matériel de prise de vue et de développement, des plaques de verre, du papier photographique et des produits chimiques, auxquels il convient d'ajouter la température et l'hygrométrie élevées du Cambodge pour le traitement des épreuves, ou encore les grandes distances à parcourir en bateau, à pied et en charrette à bœuf. Une telle charrette est visible à gauche de l'image ci-contre.

Le 13 août 2020, je découvre sur l'une des photographies d'Émile Gsell, prise à Angkor Vat, un détail stupéfiant : son laboratoire mobile de développement photographique avec un personnage devant ! De prime abord je ne pense pas qu'il puisse s'agir d'Émile Gsell puisqu'il est supposé prendre les photos. Mais en agrandissant l'image et en inspectant sa position et ses vêtements, je me ravise. Il porte un pantalon blanc et une vareuse d'apparence grise, comme sur la photographie des archéologues (ci-avant). Sa position de jambes n'est pas celle d'un Khmer. J'en déduis qu'il a opéré comme pour l'image des archéologues : il a préparé son appareil, s'est mis en scène et a demandé à un assistant de déclencher la prise de vue. Cette hypothèse a été validée par une synchronicité le 14 août 2020 à 17h22, heure du Cambodge.

Un siècle et demi s'est écoulé entre ces deux prises de vue (1873 ? - 2020). Les balustrades à nagas ont été restaurées, des palmiers sont morts, d'autres sont apparus, un escalier de bois a été installée par-dessus celui de pierre… Émile Gsell demeure vivant à travers son œuvre et les synchronicités !

Nous savons, par des études croisées (psychologique, médiumnique, “chemin de vie” à partir de sa date de naissance) qu'Émile Gsell recherchait la notoriété. On pourrait alors être étonné de ne trouver aucun auto-portrait. Nous savons par son “chemin de vie” qu'à la fois il recherchait la notoriété tout en essayant d'y échapper, l'un des nombreux paradoxes de la nature humaine ! Dan Millman écrit, dans “Votre Chemin de Vie” (Octave Éditions, 2010) p. 384 à propos des 26/8 (combinaison de nombres obtenue à partir de la date de naissance d'Émile Gsell) : “Lorsqu'ils sont reconnus, c'est ordinairement pour la qualité de leur travail. Ils peuvent travailler fort pour obtenir gloire et argent mais leur idéalisme naturel n'en continuera pas moins de leur inspirer des sentiments contraires à ce sujet.” Cette mise en scène délibérée de lui-même, vu de dos, auprès de son laboratoire mobile de développement, semble bien être l'une des manifestations de cet ambivalence.

Émile Gsell à travers la littérature

Si Émile Gsell a acquis une certaine notoriété par la vente de ses photographies dans son atelier de Saïgon et la publication d'un certains nombre d'entre elles dans des ouvrages scientifiques et de vulgarisation, son nom est aussi mentionné dans les notes des explorateurs qu'il a accompagné.

Voyage d'exploration en Indo-Chine, 1873

Dans son Voyage d'exploration en Indo-Chine*, Francis Garnier (1839-1873) cite Émile Gsell une fois (hormis les légendes des photographies), p.10 : “Nous avions le temps, avant l'arrivée du Cosmao, d'aller visiter ces fameuses ruines d'Angcor situées à l'extrémité nord-ouest du Grand Lac et dont tant de merveilles nous avaient déjà été racontées par des témoins oculaires. M. de Lagrée, qui travaillait depuis longtemps à en lever les plans, désirait compléter ses travaux avant son départ, et il avait amené avec lui un photographe de Saïgon, M. Gsell, pour lui faire reproduire les parties accessibles des monuments en ruine. Nous ne pouvions faire cette excursion sous un meilleur guide, et l'arrivée à Compong Luong de deux Français, MM. Durand et Rondet, qui venaient d'Angcor et nous en montrèrent quelques admirables dessins, augmenta notre impatience.

*Paris, Librarie Hachette, 1873.

Explorations et Missions de Doudart de Lagrée, 1883

Le nom d'Émile Gsell est cité à plusieurs reprises dans l'ouvrage publié en 1883 et intitulé “Explorations et Missions de Doudart de Lagrée, capitaine de frégate, premier représentant du protectorat français au Cambodge, chef de la missions d’exploration du Me-Kong et du Haut Song-Koi”. Le Capitaine de Vaisseau Bonamy de Villemereuil mentionne, dans sa préface, la présence d'Émile Gsell comme membre de l'expédition : “Vers le 1er mai, le futur chef de la Commission vint à Saïgon, et celle-ci fut, enfin, définitivement constituée sous les ordres du capitaine de frégate Doudart de Lagrée. Elle se composa de MM. Francis Garnier, second de l'expédition, Delaporte, Joubert, Thorel et de Carné, et on lui adjoignit comme auxiliaires ou membres de l'escorte : le sergent Charbonnier, le soldat Raude; les matelots Reynaud, et Mouello ordonnance du commandant de l'expédition; les interprètes Séguin, européen , Alexis Om, cambodgien, Alévy, laotien ; les tagals Luys et Pédro ; un doï et six annamites soldats. Tout ce personnel figure au rôle du Duperré de 1866 à 1868. Il faut ajouter encore le photographe Gsell, qui ne devait pas sortir du Cambodge. C'était en tout vingt-trois personnes.” Nous ignorons pourquoi Gsell “ne devait pas sortir du Cambodge”. À cette époque, il semble il vivait à Saïgon où il avait un studio de photographie.

Le rôle de Gsell comme photographe est de nouveau confirmé ici : “Nous avons dit qu'il avait été assisté de M. Loederich pour les levés de plans, de M. Gsell pour les vues photographiques, et nous ajouterons qu'à sa dernière visite à Angkor il était entouré de MM. F. Garnier, Delaporte, de Carné, le Dr Joubert et le Dr Thorel.

À cette époque, les membres de la Mission d'exploration du Mékong découvrent avec fascination les possibilités d'un art photographique encore balbutiant mais déjà performant, en témoigne la qualité des images de l'époque. Gsell est au service de l'expédition et aux ordres de Doudart de Lagrée. Mais Émile Gsell n'est pas seul photographe, les Anglais dament, une fois encore, le pion aux Français. Le photographe écossais John Thomson, de la même génération que Gsell, est dans les parages. L'auteur écrit p. LXXIV, LXXV : “Frappé des résultats que les Anglais avaient obtenus de la photographie « que rien ne peut remplacer, » écrivait-il, pas même le crayon, si habile qu'il fût, de M. Delaporte il avait eu soin de demander et il avait emmené le photographe Gsell, qu'il mit à l'œuvre dès son arrivée à Angkor vat, en lui désignant les points utiles à saisir et avec lesquels il était depuis longtemps familiarisé. Gsell prit une série de vues dont nous reproduisons toutes celles que nous avons pu nous procurer.” De cette expédition, Émile Gsell rapportera plus d'une centaine de photographies sur papier albuminé.