Vièle à résonateur buccal

Textes, photos, vidéos : © Patrick Kersalé 1998-2020, sauf mention spéciale.


Vièle à corps de bois des Tampuon du Ratanakiri

La vièle à résonateur buccal des Tampuon est appelé kani. Elle est ici fabriquée dans une pièce de bois (normalement de bambou) sur laquelle est tendue une unique corde métallique. Quatre touches tha — litt. sein — sont fixées avec de la résine végétale. L’archet est constitué d’une longue et fine lamelle de bambou. De la base de la corde de jeu part une ficelle portant à son extrémité une rondelle de corne ou de plastique.

Pour jouer, l’instrumentiste emprisonne la base du manche entre deux orteils, place la rondelle derrière les dents, tend la ficelle et frotte la corde de jeu avec l’archet de bambou enduit de résine. En modifiant le volume de la cavité buccale, le musicien génère des voyelles non prononcées qui viennent se superposer à la mélodie produite avec l’archet. Cette technique de production de voyelles “muettes” a conduit à dénommé cet instrument par le terme onomatopéique “mem” car la seule consonne qui puisse être produite est le “M”. N'est-ce pas cette même technique d'ouverture de la bouche utilisée dans leurs babillages dans les petits enfants qui a donné, dans une grande partie des langues du monde, la première lettre du mot maman. Khmer : ម៉ាក់ maek / Vietnamien : mẹ / Thaï : แม่ mæ̀ / Hindi : माँ maan / Chinois : 妈妈 māmā…

Cette séquence a été tournée dans le village tampuon de Laeun Chuong (Ratanakiri) le 26 décembre 2010. La pièce est interprétée par feu Cheunk Ngon (31 ans).



Vièle à corps de bambou des Jörai du Vietnam

 

Les Jarai vivent au Ratanakiri mais nous n'avons pas trouvé de joueur de vièle à résonateur buccal parmi eux. En revanche, les Jörai du Vietnam la jouent et la dénomment kơni. Leur instrument est constitué d’un tube de bambou de 50 à 70 cm de longueur et 2 à 3 cm de diamètre sur lequel est tendue une unique corde métallique (autrefois de fibre d’ananas sauvage tressée et frottée de cire d’abeille). Six touches — réalisées avec de grosses épines récoltées sur le tronc des kapokiers, appelées tơsâu kơni (litt. “seins du kơni”) — sont fixées le long du manche avec de la résine végétale. L’archet, là encore, ne possède pas de crin ; il est constitué d’un morceau de bambou de longueur variable d’environ 4 mm de largeur et 2 mm d’épaisseur. De la base de la corde de jeu part une ficelle, en fibre d’ananas sauvage, portant à son extrémité supérieure une rondelle de corne, de matière plastique ou d’aluminium.

Un autre dispositif original est parfois utilisé : il s’agit d’une seconde ficelle partant du même point que la première, à l’extrémité de laquelle est raccordé un amplificateur constitué d’une section de bambou. Ce fil mesure plusieurs mètres de longueur afin de permettre la fixation de l’amplificateur sur le toit de la maison commune. Les Jörai utilisent cet instrument pour courtiser les jeunes filles. Un dicton populaire jörai dit : « Mieux vaut coupe-coupe brisé que kơni brisé, mieux vaut maison cassée que porche effondré ». Le coupe-coupe est l’instrument domestique du travail quotidien de l’époux-gendre ; le porche de la maison est l’endroit où les amoureux se rencontrent et se font la cour ; la maison est le foyer des gens sages et mariés. Le kơni est l’instrument idéal des rituels amoureux. Autrement dit, mieux vaut être amants que vivre en ménage, l’union libre est préférable au mariage... On dit aussi : « Brisez le coupe-coupe et le kơni n’en jouera que mieux ! »