Lettres à Michel

© Les « Lettres à Michel » sont l’œuvre et la propriété inaliénable de Brigitte Blot.


« À contre-courant du journalisme dénonciateur, je revendique une image optimiste de l’Humanité car, avant de s’entre-tuer, de souffrir et de mourir, Elle aime. »


Avant-propos

Après plusieurs années d’oubli, je décide de publier ces instants mémoriels rédigés par l’écrivaine Brigitte Blot qui m’a suivi dans quelques-unes de mes pérégrinations ethno-archéo-musicologiques asiatiques entre 2010 et 2014. Elle a su extraire, au plus près de mon quotidien, la substantifique moelle de cette infinie passion qui m’anime au service du meilleur de la culture khmère.

Nous avons conjointement décidé de publier ce quotidien sous forme de « Lettres à Michel », mon éditeur de l’époque, directeur des Éditions Lugdivine à Lyon. Avec lui et son épouse Claudine, j’ai connu l’infini bonheur de publier sans contrainte ni censure durant une dizaine d’années. Qu’il leur soit ici rendu un hommage bien mérité !

Quelques liens permettent de suivre cette aventure en image…

 

Patrick Kersalé


Phnom Penh, 18 novembre 2010

Cher Michel,

 

Je suis bien arrivé au Cambodge cette nuit, après un voyage un peu fatigant, mais ô combien confortable comparé aux expéditions des grands explorateurs d’antan ! Avec une rapidité qui me sidère toujours autant, j’ai survolé la Russie et la Mongolie pour prendre un autre vol à Séoul. Quel raccourci d’une poignée d’heures pour traverser de si grands espaces ! 

À l’aéroport de Phnom Penh, après avoir franchi le sas de l’avion, la chaleur m’a soudain enveloppé comme dans un grand drap bouillant. J’avais beau m’y attendre, j’en fus à la fois surpris et malgré tout profondément heureux. J’aime tant retrouver cette moiteur asiatique, sensation d’une purification. Un taxi m’a emmené jusqu’à l’hôtel. À cette heure tardive, les rues étaient désertes. Par la fenêtre, je regardais défiler les devantures des innombrables échoppes barricadées derrière leurs grilles rouillées, en une succession de sinistres béances métalliques. Sur les avenues, de rares motos vrombissaient encore sous les façades sombres et disparates où courent d’invraisemblables écheveaux de fils électriques. Les trottoirs souvent défoncés, encombrés de détritus, avaient retrouvé un peu d’espace pour quelques heures, avant que la cohorte de petits marchands en tous genres occupe de nouveau la place dès le lever du jour.

J’ai retrouvé avec plaisir mon hôtel, une guesthouse nichée au fond d’une petite impasse où j’ai pris mes habitudes lors de mon dernier voyage. 

À ma grande surprise, j’ai appris ce matin l’imminence de la Fête de l’Eau, événement national qui fait converger vers la capitale des milliers de piroguiers venus de toutes les provinces du pays. Ils se retrouvent sur le Tonle Sap, face au palais royal, pour tenter d’arracher cette victoire qui les glorifiera un an durant. Cela entraîne une soudaine effervescence urbaine et une circulation démentielle. La ville double de population pendant les trois jours fériés de la manifestation ! Le pauvre piéton que je suis doit littéralement se jeter dans le flot incessant des moteurs rugissants pour traverser les rues, en calculant sa trajectoire sans regarder derrière lui ! 

J’ai immédiatement repris contact avec Bertrand et Socheat au service de restauration des objets lithiques du Musée National et suis également passé aux bureaux de l’UNESCO pour leur présenter mon projet. Je le fais avec d’autant plus de conviction qu’il m’apparaît comme novateur et préparé avec beaucoup de minutie. Comme je te le dis souvent, si la perfection n’est pas de ce monde, je tente toujours de m’en rapprocher ! L’avenir me dira si ce travail remportera le succès souhaité. Pour l’instant, je songe à réunir les éléments écrits, sonores et filmiques servant à illustrer mes propos ; une quête grisante que je m’apprête à reprendre pour les semaines à venir. À chaque fois que je crois résoudre une énigme, dix autres surgissent derrière ! 

Quelques jours avant mon départ, tu m’as demandé ce qui m’anime tant dans cette recherche du passé sonore angkorien. C’est une longue histoire. Elle commence en 1991 en Indonésie, au pays Toraja. Un jour, je fus invité à la célébration de funérailles par une famille de haute noblesse. Là, au milieu du champ cérémoniel, une ronde d’une cinquantaine d’hommes vêtus de pagnes et de chemises noires scandait les éloges funèbres au défunt. Enregistreur DAT en main et à distance respectable, assis à même le sol, je procède à la prise de son, première du genre pour moi. Soudain, l’un des chanteurs, un homme d’une soixantaine d’années, quitte la ronde en plein chant, s’approche et se campe devant moi. Pouce levé, il semble me faire part de son approbation et de son contentement. Il me tend alors la main et m’invite à poursuivre mon enregistrement au milieu du cercle. Il me guide et ouvre la ronde fermée par la jonction des bras. Je m’assieds par terre bien au centre ; un peu fébrile, j’installe le micro et appuie sur « RECORD ». J’ignore, en accomplissant ce geste habituel, que je m’apprête à vivre l’un des moments les plus marquants de ma vie. Le casque stéréo plaqué sur les oreilles, les voix me parviennent plus distinctes que jamais. Le chant badong se fait entendre tantôt à gauche, tantôt à droite, puis dans les deux oreilles à la fois. L’émotion m’envahit en un déferlement de vibrations. Je suis tétanisé. Ces odes hachurées semblent jaillir de la nuit des temps. Il ne m’avait jamais été donné auparavant d’entendre une telle mélopée. Je réalise alors brusquement que je suis en train de faire le plus beau « métier » du monde. Là était le commencement de tout. Par la mort. Quoi de plus tabou, de plus sacré, de plus intouchable que la mort ? Les rituels, les chants, les musiques funéraires portent peut-être ce que l’humanité a de plus ancien. S’il est vrai que les religions du livre ont infiniment contribué à déstructurer les cultures dites animistes, certains fonds perdurent. Me mettre en quête des vestiges des beautés des origines ! Quelle plus belle grâce ? Les peuples premiers ont tous, sans exception, cultivé la beauté. Un culte qui perdure dans un nombre toujours plus restreint de sociétés (hindous balinais, hommes fleurs de Mentawaï, Papous de Papouasie Nouvelle Guinée…). La frénésie du tout immédiat, la chronophagie, l’appât des richesses éphémères ont, hélas, trop souvent généré des sociétés se laissant aller à la laideur. 

Il m’arrive de rester figé devant certains détails des bas-reliefs angkoriens sans pouvoir en détacher mon regard. Quelle finesse ! Quel souci du détail ! Comment restituer des scènes aussi complexes avec autant de précision sans un long travail d’observation, un sens aigu de la rigueur, une recherche permanente de la vérité ? Plus je décortique ces images, leurs détails, leur symbolique, plus j’y découvre des indices me conduisant sur une voie mystérieuse propre à nourrir mon imagination. L’exaltation de la découverte me procure l’énergie nécessaire à l’étude méticuleuse des motifs, à la reconstitution la plus fidèle possible d’un univers sonore supposé. J’y ai déjà consacré plusieurs années sans que mon intérêt ne faiblisse.

Je viens d’assister à la mise à l’eau d’une pirogue participant à la Fête de l’Eau. Comme une scène jailli des bas-reliefs ! Hommes et femmes portaient la longue embarcation jusqu’à l’eau, accompagnés par quelques musiciens costumés. Tambours et cymbales rythmaient leur marche. La proue sculptée d’un redoutable monstre aquatique makara de couleur rose abritait quelques offrandes hérissées de bâtons d’encens. Peuple de croyances et de convictions. Le visage des piroguiers laissait transparaître la fierté de leur engagement dans un défi qui les pousse à défendre leur province, leur village, leur monastère bouddhique. Leur âme guerrière était comme galvanisée dans ce combat mené à la force des rames. 

Ce soir, je retourne sur les quais avec ma caméra. Ici, il fait 31°. Je t’imagine près du radiateur…

 

Phnom Penh, 20 novembre 2010

Cher Michel,

 

Devineras-tu ce que j’ai mangé hier soir ? Des calamars séchés, grillés sur un brasero au beau milieu d’un trottoir encombré de badauds. Un régal ! Les abords du quai Sisowath étaient envahis par une foule incroyablement dense. Des marchands ambulants avaient investi le moindre espace au sol ; vélos, motos, tuk-tuks et quelques rares voitures se déversaient dans les artères de la ville en un flot continu, puant, suffoquant, assourdissant. La nuit apporta néanmoins sa note magique au tableau, masquant le sordide pour exhiber le féérique. De grandes illuminations multicolores étaient érigées sur des barges amarrées aux quais le long desquels Cambodgiens et touristes étrangers flânaient dans la moiteur nocturne. Au cœur d’un tel tourbillon, mes sens étaient en alerte. J’ai retrouvé avec bonheur les odeurs familières de la cuisine asiatique, les harmonieuses modulations de la langue khmère, les scènes de rues où s’entremêlent les destins dans une forme de pagaille organisée. 

Aujourd’hui, bien calé dans un trou au milieu de la digue de béton, tout près de la tribune royale, j’ai assisté à l’entraînement des équipes de pagayeurs. La foule se pressait sur les berges. J’étais très bien placé pour les prises de vue et suis resté ainsi pendant trois heures en plein soleil sans voir le temps passer ! Les pirogues s’élançaient à grands renforts de coups de sifflet, roulements réguliers de tambours ou au son aigu de petits gongs. Les plus longues se cambraient de façon impressionnante à chaque poussée des rameurs. Plus de quatre cents bateaux étaient en compétition, propulsés par vingt, quarante ou soixante équipiers, tous vêtus aux couleurs de leur équipe. Assis ou debout, les hommes battaient l’eau en rythme sous la direction d’un skipper qui s’agitait parfois comme un beau diable à la proue, tout en surveillant les adversaires. Tentaient-ils d’évaluer leurs chances ? Les rangées de rames colorées jaillissant ensemble de l’eau faisaient ressembler les pirogues à des myriapodes géants. La ligne d’arrivée qu’ils coupent à grands cris symbolise le basculement des eaux entre saison humide et saison sèche. Leur cours va désormais s’inverser : l’eau du lac Tonle Sap va refluer vers le Mékong annonçant ainsi la saison de la pêche et le mûrissement des récoltes alors qu’à la saison des pluies, le Mékong alimente la rivière et fait monter le niveau du lac de plusieurs mètres. La fête s’est prolongée ce soir par un superbe feu d’artifice près du Palais royal illuminé.

Je suis retourné au Musée National. Ce bâtiment est décidément magnifique, coiffé de son imposante toiture aux élans célestes. Portes et fenêtres d’une taille démesurée sont fermées par d’immenses volets de bois massif s’ouvrant sur les jardins et le patio. Ses façades rouge pompéien, bordées de parterres où arbres et buissons exotiques rivalisent d’exubérance, inspirent la quiétude au cœur de la ville grouillante. Des sculptures végétales éléphantines à moitié dissimulées dans les fleurs surprennent les visiteurs, telles d’immuables sentinelles. J’en ai une nouvelle fois parcouru les salles pour le plaisir de revoir objets et sculptures, me replongeant ainsi dans mon sujet. 

Demain, je quitte Phnom Penh pour rejoindre Siem Reap. Je suis impatient de retourner fureter dans les galeries des temples angkoriens. 

 

Siem Reap, le 21 novembre 2010

Cher Michel,

 

Décidément, j’ai de la chance : à Siem Reap la fête continue ! À la nuit tombée, je suis allé flâner sur les berges de la rivière. Si les courses de pirogues étaient déjà terminées pour permettre aux participants de se rendre à celle de Phnom Penh, une foule immense poursuivait les festivités en saluant la dernière lune de l’année. D’innombrables marchands s’installent par terre sur les trottoirs et il faut prendre garde de ne pas marcher sur leur étal ou de butter sur des enfants endormis. Beaucoup d’entre eux proposent des offrandes, barquettes savamment décorées surmontées de bougies. Ces hommages à la lune sont ensuite déposés sur la rivière qui emporte au loin les vœux et les espoirs de chacun. Quel spectacle féérique que de voir flotter ces escouades de lumignons, fragiles lueurs dansant sur l’eau sombre où se reflètent les guirlandes de lampions ! Afin d’éviter que les minuscules embarcations ne viennent s’échouer sur les berges, des enfants s’immergent parfois jusqu’au menton pour les porter au milieu du courant contre une poignée de riels. Emporté dans la marée humaine, je me suis dit que les ponts devaient être vraiment solides pour supporter une telle affluence. J’étais pourtant loin d’imaginer le drame qui se jouerait le lendemain à Phnom Penh…

Le trajet en bus de ce matin m’a permis de renouer avec ces scènes de la vie rurale au milieu des rizières et des champs de lotus. Certaines n’ont pas pris une ride depuis les temps angkoriens : buffles débonnaires, attelages de zébus sur les pistes de latérite, maisons de bois sur pilotis, baraques de petits marchands plantées de guingois sur le bord de la route... D’autres nous rappellent à la modernité comme ces hordes de motos avec leurs invraisemblables chargements ! La campagne est très peuplée, toujours en mouvement, et la palette des couleurs ravit le regard, entre le vert tendre des rizières et celui plus sombre des arbres tropicaux. Je me souviens de mon dernier retour en France où j’eus l’impression de revenir dans un monde en noir et blanc !

Le bus termina son long trajet dans une cour poussiéreuse immédiatement refermée par une palissade de tôle ondulée. Précaution visant à stopper l’ardeur des chauffeurs de tuk-tuk et marchands en tous genres qui, invariablement, s’agglutinent autour des passagers dès leur sortie. Mon gros sac de caméras sur le dos, tirant ma valise vers la sortie, je fus abordé par Chun, un jeune chauffeur de tuk-tuk qui me proposa ses services. Son affabilité m’a d’emblée conquis.

 

 

Siem Reap, le 22 novembre 2010

Cher Michel,

 

Comme je te l’écrivais hier, Chun est réellement une perle ! À l’heure dite, son tuk-tuk rouge décoré de kangourous était garé dans la cour de la guest house. Il s’est assuré que j’étais bien installé, mon matériel calé, puis il a calmement enfilé son casque et démarré sa moto avant de filer vers Kompong Phluk, un village lacustre de pêcheurs du lac Tonle Sap.

Nous avons quitté la route pour suivre une piste bien entretenue à travers une étendue de bananiers et cocotiers. Je regardais distraitement les maisons de bois sur pilotis, les gamins qui couraient autour et les chiens pouilleux endormis dans la poussière quand est arrivée face à nous ce que je cherchais : une charrette de bois tirée par deux magnifiques bœufs blancs qui regagnaient leur cour. J’ai fait stopper Chun à la hâte et lui ai demandé d’aller trouver le jeune bouvier afin qu’il refasse un passage sur la piste pendant que je préparais le matériel. Le garçon s’est exécuté sans rechigner et j’ai pu filmer l’attelage sous différents angles. Les bêtes se sont un peu affolées à mon approche. Il faut dire que mes déplacements rapides et bondissants avaient de quoi les déconcerter ! Leur pelage blanc, leurs sabots fendus, leur jabot de chair pendant au cou, leurs oreilles en feuilles d’artichauts et leur bosse dorsale dessinent finalement un animal à la silhouette très harmonieuse. Pour te décrire le harnachement, il est comme tu t’en doutes très simple. Le joug de bois fermé d’une clavette s’insère juste à l’avant de leur bosse, retenu par une simple lanière de cuir passée sous la tête, le tout relié par quelques bouts de ficelles. Pour les diriger, une cordelette est enfilée dans leurs naseaux gris. Malgré ma présence, ils accomplissaient leur travail dans une cadence parfaite. J’ai fini par grimper sur la charrette pour enregistrer le son des roues sur la piste : même crissement depuis des siècles des jantes de bois écrasant la terre ocre. 

Plus loin, nouvel arrêt près d’une mare où des pêcheurs lançaient leurs éperviers avec une grâce dont ils n’ont sûrement pas conscience. Gestes également hérités de la nuit des temps. Depuis la berge glaiseuse, ils jettent leurs filets ronds cerclés de quantités de petits plombs, en d’aériennes coroles translucides. Inlassablement, ils plongent pour les récupérer, les vident de leur contenu et les replient savamment en attendant de les jeter de nouveau après avoir longuement observé la surface de l’eau. Des nasses oblongues de bambou tressé sont immergées çà et là, en attente d’un poisson distrait. Les pêcheurs ne rechignent pas à patauger dans l’eau saumâtre, à y disparaître parfois entièrement, leurs vêtements trempés collés sur leur peau sombre. La présence de la caméra les faisait rire. Ils s’interpellaient, discutaient, le temps ne semblait pas avoir de prise sur eux. 

La piste de latérite devint ensuite de plus en plus défoncée. Des arbres immergés commencèrent à apparaître. Chun eut quelques difficultés à faire passer son engin dans les profondes ornières boueuses. Il fallait pourtant atteindre l’embarcadère où des rangées de bateaux plats attendent les touristes. À peine monté sur l’un d’eux, je dédaignai les modestes fauteuils de rotin alignés sur le plancher de bois grossier pour me précipiter à la proue. Là, à plat ventre sur le pont, j’étais le plus heureux des hommes. J’aime tant filmer sur l’eau ! Caméra au poing, casquette rabattue sur la nuque, je survolais les vaguelettes d’où montait une forte odeur de vase. Je parvenais même à faire abstraction du bruit du moteur dont les vibrations m’obligeaient parfois à m’accrocher à un bout. La longue barque suivit une passe étroite et rectiligne bordée d’une épaisse végétation à demi-immergée. Où menait-elle ? Me secouant de ma torpeur, Chun me proposa un sachet de riz grillé et des bananes. Ces délicieuses petites bananes à la chair jaune dont tu avalerais une dizaine sans t’en rendre compte ! Il veillait sur moi, m’assistait tel un ange gardien. 

Enfin, j’aperçus les premières maisons de pêcheurs perchées sur leurs impressionnants pilotis. Tôle, bois, bambou, feuilles de palme tressées constituent l’ossature de ces habitats dont les couleurs se fondent dans l’univers glauque du lac. Des enfants nous croisent, menant des pirogues avec une aisance toute naturelle, comme s’ils circulaient à vélo. Des bouquets de verdure flottent à la surface, dérivant au fil du courant ou s’agglutinant autour des piliers de bois blanchis. J’avais beau m’y attendre, je fus ému par ce village lacustre. Maisons traditionnelles sur pilotis, maisons flottantes sur bambous ou maisons-bateaux pour les plus pauvres, l’ensemble constitue une communauté de vie où les pêcheurs suivent le rythme des crues et décrues. En effet, en saison sèche, lorsque l’eau se retire, ils passent quelques mois dans des huttes provisoires pour s’en rapprocher, puis regagnent Kompong Phluk quand elle remonte ! Comment te décrire sans te choquer l’impression de richesse que m’inspirent des habitations si pauvres ? Riches d’une simplicité et d’un bon sens que nous avons irrémédiablement perdus dans nos cités, ces modestes cabanes flottantes, à la merci des moussons, trouvent encore le moyen de nous impressionner ! Que viennent y retrouver les nombreux touristes qui s’y pressent, si ce n’est une réminiscence d’un mode de vie en phase avec la nature ? Nous sommes nombreux à aspirer à une existence plus simple, plus dépouillée, mais comment freiner une société qui s’emballe ? Ici, les pirogues remplacent les voitures, les cochons flottent dans des cages de bois, on grimpe sur les terrasses par des échelles abruptes, on accroche son hamac dans la pénombre d’une pauvre demeure instable. Les pêcheurs qui vivent là n’ont pas un sort si enviable et pourtant, leur bonne humeur, leur apparente sérénité nous interpellent. 

Je suis ensuite passé du bateau à moteur à une modeste pirogue de bois brut. Assis en tailleur sur une natte de palmes tressées, je fus conduis par un vieux pagayeur à la peau très noire, agenouillé à l’avant. Je ne voyais de lui que ses longs bras maigres, sa chemise kaki et son vieux chapeau décolorés. À la pagaie, il m’a fait traverser la « rue principale » du village. Du haut de leurs terrasses ombragées, des enfants m’envoyaient des « hello ! » amicaux. Bientôt, nous pénétrâmes dans la fameuse forêt inondée dont je t’ai plus d’une fois rebattu les oreilles ! Quand tu en verras les images, tu comprendras pourquoi elle attire tant… Nous avons glissé entre les troncs torturés dont une grande partie demeure engloutie. Leurs branches forment une voûte verdâtre qui se reflète sur l’eau en taches sombres et éclats de soleil. Imagine cet apaisement, une fois happé par la forêt silencieuse et bercé par les légers remous du lac. Par moments, les vagues provoquées par un bateau à moteur filant dans le chenal nous malmenaient. Puis le calme revenait. Je reprenais alors ma rêverie. Hélas, le site est gravement menacé par la surpêche, la déforestation, la pollution… Quand tu découvres des lieux si apaisants, si loin de toute société à haute technologie, tu as du mal à y croire. Pour finir, nous avons fait une brève incursion sur le lac dont on ne distingue pas les limites. Rends-toi compte : le plus grand lac d’eau douce d’Asie du Sud-Est dont la superficie pendant la saison sèche est de près de 2 700 km² se voit quasiment multipliée par six quand arrivent les pluies de la mousson, pour atteindre 16 000 km² et une profondeur neuf mètres ! Incroyable ! 

J’arrête ici ma prose car je dois encore transférer les images des caméra et appareil photo sur mon ordinateur, recharger les batteries, préparer le matériel pour le lendemain, ce qui m’occupe au moins deux heures chaque soir. Aujourd’hui, comme bien souvent, la pêche a été bonne ! 

 

 

Siem Reap, le 23 novembre 2010

 

 Cher Michel,

 

Consternation ce matin. J’ai appris par Chun le terrible accident survenu à Phnom Penh sur le pont qui mène à l’île Koh Pich. Un mouvement de panique dans la foule a fait trois cent cinquante morts et cinq cents blessés ! Le pont suspendu sur lequel les trop nombreux badauds s’étaient engagés a commencé à vibrer. De peur qu’il ne s’écroule, les gens se sont rués vers l’autre rive ou ont voulu faire demi-tour, se piétinant les uns les autres. Certains ont sauté dans l’eau et se sont noyés. Beaucoup de femmes et d’enfants ont péri. Les corps étaient tellement imbriqués que les sauveteurs ont eu toutes les peines du monde à les extraire du magma humain. Je n’ai pas pu m’empêcher d’imaginer ce que devaient ressentir les survivants coincés dans les corps enchevêtrés : dans une chaleur étouffante, la douleur des membres écrasés, le contact avec les cadavres, les gémissements, la soif, l’odeur des excréments, celle des corps en phase de décomposition, la recherche désespérée de ses proches… Tout comme sur les champs de bataille. Terrible vision qui me ramène une fois de plus aux bas-reliefs guerriers d’Angkor. Les scènes gravées dans la pierre ont figé pour des siècles des combats où hommes et bêtes s’affrontaient dans un corps à corps sans merci. Te souviens-tu du travail que j’ai effectué avec des élèves lors de la Semaine de la Science ? J’avais organisé des ateliers où ils s’employaient à sonoriser une fresque représentant la Bataille de Kurukshetra, l’un des épisodes du Mahabarata. Il leur fallait tout reconstituer : piétinement et cris des combattants, hennissement et galop des chevaux, barrissement des éléphants, cliquetis des épées et bien sûr, son des trompes, tambours et cymbales rythmant les assauts. Nous avons donné une dimension nouvelle à une représentation pétrifiée. Par cette animation, je voulais leur faire comprendre qu’ils avaient eux aussi le pouvoir de réveiller le grand livre de pierre, d’en faire jaillir la vie, même dans ce qu’elle a de plus sordide. Trop souvent, guerres, accidents ou catastrophes naturelles se résument à des chiffres : on compte les morts, les blessés, on cherche les responsables, mais quid de ce qu’ont éprouvé les victimes ? Guerriers khmers du XIIe siècle ou paysans cambodgiens de 2010, mêmes souffrances, mêmes morts violentes et même désarroi pour les survivants. 

J’en profite pour revenir sur ce qui m’a conduit à réaliser ces reconstitutions sonores de certains bas-reliefs angkoriens. Lors de mon premier voyage au Cambodge en 1998, j’ai commencé par photographier certains instruments des bas-reliefs d’Angkor Vat. Au second voyage en 2006, j’y suis revenu avec une caméra. En février dernier, j’ai photographié intégralement les fresques d’Angkor Vat et du Bayon. Cette campagne de photographie de bas-reliefs m’a permis d’effectuer un montage de ces scènes larges comportant beaucoup de musiciens, notamment à Angkor Vat. J’ai également photographié intégralement Banteay Chhmar, en tout cas les parties visibles car certains murs historiés sont écroulés et d’autres en partie masqués par des consolidations provisoires.

 

Comment restituer pour moi-même et pour autrui, l’univers sonore d’Angkor

De quoi se compose un univers sonore ? Je tente ici de classer les divers composants à reconstituer en les classant par ordre de difficulté de restitution :

  1. L’environnement naturel (eau en mouvement, vent, pluie, animaux sauvages (oiseaux, insectes, parfois mammifères), lui-même modifié, façonné par l’homme (déboisement, constructions qui en modifient la perception).
  2. L’activité humaine au quotidien (marche des hommes, des animaux domestiques, cris des animaux domestiques — coqs, poules, vaches —, sonnailles animales, discussions des hommes, des femmes, cris des enfants qui jouent, jeux des enfants, marchés, charrettes tirées par les zébus, hommes ivres…
  3. La guerre : chevaux, éléphants, armes diverses, cris, pleurs, gémissements…
  4. Les cultes (hindouisme, bouddhisme, animisme) : prières, instruments sonores, musiques…

Approche technique :

  1. Étude des bas-reliefs.
  2. Etude des inscriptions lapidaires des Khmers, de rares écrits chinois décrivant la vie du peuple.
  3. Recherche et enregistrement des instruments sonores issus de l’archéologie, essentiellement en bronze (cloches, grelots, tambours-hochets).
  4. Reconstitution d’instruments disparus mais pour lesquelles nous disposons d’images sculptées.
  5. Recherche d’instruments similaires encore pratiqués en Asie en suivant les routes de la propagation historique de l’hindouisme et du bouddhisme. 
  6. Recherche des formations instrumentales semblables à celles de l’Empire Khmer. On ne recherchera là non pas la musique mais le timbre des instruments.

C’est essentiellement à ces quêtes n° 5 et 6 que je m’emploie depuis une vingtaine d’année en collectant moi-même et en rassemblant tout type de documents multimédias axés sur les musiques traditionnelles dans des contextes rituels, religieux, festifs.

Fin de digression.

 

Plongé dans mes pensées, je me suis retrouvé devant le temple du Baphûon sans avoir prêté attention au bouillonnement ambiant qui renaît chaque jour à Angkor Thom dès le lever du soleil. À ma grande déception, le site était encore fermé au public. La restauration de la Tour de Bronze n’en finit donc pas ! Certains affirment même que ce chantier serait maudit… Il faut dire que ce temple montagne du XIème siècle, érigé à la gloire de Shiva et qui représenterait le mythique mont Meru, a connu des déboires dès sa construction. Il a subi tassements et effondrements dus à des fondations comblées par du sable amoncelé sur une colline artificielle. Ses quarante-trois mètres de hauteur exigeaient des consolidations mal évaluées au départ. Cela donna lieu à des « bricolages » préjudiciables à la solidité de l’édifice qui souffrit d’une instabilité chronique. Défauts qui ont finalement permis l’amélioration de la construction ultérieure d’Angkor Vat. Le temple avait pratiquement disparu jusqu’à ce que Jean Commaille le restaure dès 1908. Mais les éboulements continuèrent, dont le plus spectaculaire en 1943. Il fallut d’abord consolider la base avant de remonter les blocs de grès. On procéda alors à une restauration par anastylose : relevé, démontage des pierres une à une, numérotage et dépose avant remontage du temple à l’identique. Quand tu songes à ces trois cent mille blocs dispersés dans le parc, tu peux déjà entrevoir l’incroyable étendue de la tâche. Mais les conservateurs qui se sont succédés n’étaient pas au bout de leurs peines ! À peine la reconstruction démarrée, la révolution stoppa net le chantier et, pire encore, les Khmers rouges détruisirent les documents répertoriant chaque élément. Demeurait un immense puzzle sans mode d’emploi. Que faire ? Abandonner ? Que nenni ! En 1995, le chantier reprit, soutenu par l’EFEO (École française d’Extrême Orient), avec pour seuls références les photos de l’EFEO conservées à Paris. Les ouvriers se remirent alors au travail pour ce qui allait devenir le plus gros chantier archéologique du monde. Ils s’appliquèrent à reproduire, non sans une certaine fierté, les gestes accomplis par les artisans de l’empire khmer mille ans plus tôt… Le gigantesque Bouddha allongé au deuxième étage de la façade ouest est déjà reconstitué et inauguré par le roi Norodom Sihanomi. Bientôt, le Baphûon, solidement dressé au milieu de son enceinte rectangulaire, devrait ressembler en partie ce qu’il fut lorsque Zhou Daguan, voyageur chinois, le découvrit à la fin du XIIIè siècle. 

J’ai fait le tour du site, toujours impressionné par l’énigmatique visage du Bouddha couché, d’une taille si considérable que le visiteur non averti pourrait passer devant sans le voir ! Sous les bâches tendues au-dessus des terrasses supérieures, s’agitaient les casques jaunes des ouvriers qui taillaient la pierre dans des cliquetis réguliers. Des vols de libellules d’un rouge incandescent tournoyaient dans le soleil pendant que je rangeais mon matériel dans les sacoches. Je quittai les lieux sous le regard sombre des portes et fenêtres des galeries désertes. Dans le parc, l’amoncellement de blocs sculptés qui émerge de la verdure est hallucinant ! Avec le temps, le grès rose s’est paré de lichens et de mousses où se cachent des figures d’une finesse encore intacte. Un vrai miracle. Retrouveront-elles un jour leur place ? D’autres hommes viendront qui prendront la suite de cette aventure titanesque, y consacrant leur vie, comme leurs prédécesseurs. Comme je comprends la passion qui les anime ! Ma quête ressemble tant à la leur. Nos terrains d’investigation se rejoignent lorsqu’il s’agit de faire revivre le passé angkorien. 

Dans mon domaine, le collectage des traditions orales (parlées, chantées, musiquées…) comporte deux aspects : d’une part, une description dans un esprit purement scientifique, et d’autre part une approche plus personnelle où l’émotion l’emporte, dès je prends conscience qu’une page de l’Histoire est en train de se tourner. J’aborde ma recherche en deux parties distinctes : celui des éléments de culture vivants et celui de ceux en train de disparaître ou ayant disparu, avec une conscience aiguë de leur fin programmée. Dans le second cas, même s’il y a extinction de facto dans la vie quotidienne, ces rudiments peuvent encore être présents dans le savoir-faire des hommes et des femmes des générations les plus anciennes qui, dans les décennies précédentes, ont utilisé ces chansons, ces formes de communication sonore et les ont gardées en mémoire. Ma démarche est de « ressusciter » ces pratiques au moment de l’enregistrement ou du tournage vidéo. Je leur demande de les rejouer pour en conserver une trace. Combien de fois, lors du collectage, ne me suis-je pas rendu compte que leur disparition était si proche ! Rappelle-toi l’histoire du roi des Gan au Burkina Faso. Lorsque je l’ai rencontré, il possédait un orchestre de quatre musiciens. Eux-mêmes remplaçaient un unique tambourinaire dont l’instrument sacré avait été interdit, confisqué puis enterré par l’administration coloniale française. Ce tambour était réputé très puissant, déjà par sa portée – quarante kilomètres selon la croyance, ce qui est probablement faux – mais également par son pouvoir de communication au sein de la royauté. Le roi, qui à l’époque était jeune garçon, avait lui-même assisté à l’enterrement de ce maître instrument. Lors de ma venue dans le royaume, le souverain réunit ses musiciens pour présenter les pratiques rythmiques de la royauté à la population. Aujourd’hui, ce roi et ces musiciens sont partis au royaume des ancêtres. Son successeur, plus jeune, a-t-il constitué un nouvel orchestre ? Dans la négative, cet ultime enregistrement pourrait désormais servir à reconstituer ce qui peut encore l’être.

La force et la longévité d’une culture sont indubitablement liées au nombre de personnes qui la partagent. Dans le cas de la royauté Gan, il n’est question que de six à sept mille âmes dont seulement quelques-unes relèvent de l’entourage direct du roi. De son côté, la cité khmère d’Angkor Thom fut si peuplée, — un millions d’habitants selon les estimations — sa civilisation si étendue, qu’il est encore possible aujourd’hui de décrypter la plupart de ses représentations sculptées. Notamment, des stèles gravées en vieux khmer et en sanskrit nous fournissent de précieuses indications. Par ailleurs, certains objets, certains savoir-faire, parce que partagés par le plus grand nombre, sont encore présents aujourd’hui, comme l’usage des outils agricoles ou de portage, les éléments d’architecture. Au XIIème siècle, on utilisait les mêmes outils pour moissonner le riz, pour abattre les arbres, les mêmes palanches pour porter les charges. Il n’en reste pas moins vrai que si je parviens à identifier les instruments de musique des bas-reliefs, si je les replace dans leur contexte, il m’est impossible de reproduire les mélodies de l’époque. Je ne peux m’appuyer que sur la pratique qui en est faite de nos jours par les minorités de l’Asie du Sud-Est, tout particulièrement au Cambodge, en Thaïlande, au Laos et dans une moindre mesure au Myanmar, au Vietnam et en Inde.

La culture orale se trouve perpétuellement menacée. Les guerres tout comme les épidémies ont décimé une grande partie du peuple, les sécheresses ou les inondations provoquées des migrations massives et disloqué les ethnies. Par le passé, les invasions chames et thaïes ont entraîné un métissage culturel qui a profondément modifié l’essence même des traditions orales. La colonisation française a également fait son œuvre. Actuellement, l’avancée technologique particulièrement rapide dispense de certaines fonctions sociales qui n’ont donc plus lieu d’être, faisant disparaître avec elles chants, paroles et musique. Après les années noires de la dictature de Pol Pot, le Cambodge s’est employé à reconstruire son identité culturelle à travers les arts traditionnels khmers, notamment les danses du Ballet Royal. Les artistes ont été exterminés, sont morts de faim ou de maladie sous le régime des Khmers rouges. Le gouvernement royal a alors rassemblé les survivants afin qu’ils enseignent leur art dans les provinces. Les disciplines réservées autrefois aux enfants riches se sont répandues dans les campagnes où l’on voit se multiplier les écoles de musique. Je ne peux que m’en réjouir.

J’ai eu une curieuse vision en passant devant le temple de Phimeanakas dans la cité d’Angkor Thom. Nichée au milieu de la végétation tropicale, cette pyramide constituée de blocs de latérite ressemble à un temple aztèque ! Plus loin, un groupe d’enfants pêchait dans un vaste bassin, appelée “bassin des femmes” ; ils riaient, se bousculaient sur la berge avant de reprendre leur tâche avec un sérieux étonnant pour leur âge. J’ai alors réalisé que la civilisation angkorienne, si prospère soit-elle, se devait de nourrir bêtes et gens participant à son expansion. Le parc actuellement si arboré ne pouvait présenter cet aspect : les habitats étaient nombreux, il fallait du bois en quantité pour la construction et pour l’usage ménager. Par ailleurs, éléphants, bœufs et chevaux engloutissaient une bonne partie de la végétation. Les rizières s’étendaient sur d’immenses surfaces dotées d’un impressionnant système hydraulique. Aujourd’hui, le parc aux abords des temples est, tout comme eux, inscrit comme patrimoine mondial de l’UNESCO. La difficulté est de préserver à la fois la stabilité des édifices menacés par son extension et protéger la biodiversité de la forêt. 

Parvenu sur la Terrasse des Éléphants, déambulant sur les dalles chauffées à blanc par le soleil au zénith, je commençais à chercher ce qui m’avait échappé lors de mon dernier passage : deux représentations de harpes. Elles étaient répertoriées, mais je n’étais pas parvenu à les retrouver. Avec la fébrilité que tu me connais, je longeai les bas-reliefs en les observant avec attention, mais sans succès. Elles devaient pourtant bien être quelque part ! Je repris mon travail de fourmi, sueur au front, faim au ventre. Porté par ma quête, je ne ressentais plus rien, comme anesthésié par la recherche du Graal. Mes efforts furent récompensés puisque sur les deux, j’en ai découvert une dans les galeries enterrées, étroits passages mystérieux comme des labyrinthes. C’était à l’heure où les touristes repartaient vers les restaurants. Je m’arrêtai un instant pour assister à ce défilé ininterrompu de tuk-tuk colorés remontant l’artère principale de la ville antique en file indienne. Je rejoignis ensuite les baraques regroupées sous les arbres d’où montait le chant assourdissant des cigales. Ces minuscules bestioles te crèvent littéralement les tympans ! Un son continu et si aigu qu’il ressemble à une alarme d’incendie ! Femmes et enfants m’assaillirent littéralement pour me proposer leurs babioles d’un air implorant. « One dollar, monsieur ! One dollar ! » J’eu toutes les peines du monde à rejoindre une table couverte d’une antique toile cirée poussiéreuse. De derrière les remparts de boissons en tous genres s’élevaient de bonnes odeurs de cuisine. Je me régalai d’un poulet au gingembre. Dans ce genre d’endroit, mieux vaut ne pas être trop regardant sur la netteté de la vaisselle mais se concentrer sur la saveur des plats ! 

Je passai l’après-midi au Bayon que je connais pourtant par cœur, mais il me réserva encore de bonnes surprises. Je le parcourus de nouveau comme on rouvre les pages d’un livre. Je crois bien que je n’en aurai jamais fini avec ce temple… Ne serait-ce qu’à travers la lumière qui le révèle. Vers seize heures, le ciel s’assombrit brutalement derrière les tours alors que le soleil continuait d’éclairer la façade de ses lueurs d’or. Tu ne peux t’empêcher de rester là à contempler cette splendeur, aucun mot ne te vient plus à l’esprit. Quand le jour déclina, les insectes se turent et la foule déserta les lieux. Alors, dans une brume orangée, le Bayon se mira dans ses propres douves encore immergées. Il régnait là un étonnant calme crépusculaire nimbé dans des odeurs d’encens. De la forêt montait la fumée des petits tas de feuilles brûlées par les employés du parc.

 

Siem Reap, le 24 novembre 2010

Cher Michel,

 

Cette nuit, il a plu. De cette grosse pluie écrasante qui tambourine sur la mosaïque grisâtre des toits de tôle et creuse des ruisseaux le long des trottoirs. L’eau providentielle s’est subitement répandue dans les entrailles de la ville, libre, comme partout chez elle. Toits, terrasses, rigoles, caniveaux, se sont déversés en cascades anarchiques et bouillonnantes. Ce matin, plus aucune trace du déluge. J’ai pris mon petit déjeuner juste en face de l’hôtel, au Star Rise, établissement plus que modeste, ouvert de six heures à vingt-trois heures ! Une famille charmante y sert des plats succulents sous d’antiques ventilateurs. La poussière de la rue recouvre irrémédiablement les tables où trônent distributeurs de cure-dents et de serviettes en papier. Des centaines de graffitis laissés par des touristes du monde entier tapissent les murs de plâtre passablement décrépis. Tous rendent hommage à la cuisine raffinée qu’on y sert. J’y ai pris ma place habituelle, face à la rue où il se passe toujours quelque chose de surprenant. Sur le trottoir, un groupe de chiens du quartier se bagarrait dans un concerto pour griffes et crocs. On aurait cru une meute de loups réglant ses comptes ! Tous les jours, ils répètent le même cérémonial dans l’indifférence générale. Ces chiens sont plutôt laids, comme issus d’un croisement entre hyènes et dingos d’Australie. 

J’ai juste eu le temps d’avaler mon café car j’avais rendez-vous au monastère de Vat Bo. Le vénérable Pin Sem a accepté de me recevoir et de m’ouvrir les vitrines de son musée. Privilège dont j’ai largement profité puisque j’ai passé la journée à photographier, enregistrer et répertorier une partie des nombreux instruments sonores de cette remarquable collection. Chun m’a servi d’assistant, prenant son rôle à cœur. Je crois qu’il a vite compris l’intérêt qui lie ma recherche à la culture de son pays. Il m’a aidé à reconstituer un arbre à cloches de bronze tel qu’il est représenté sur les bas-reliefs. L’effet était saisissant, même si l’état de certaines cloches, oxydées ou percées, en altérait le tintement. Nous avons étudié chaque objet un à un, dans la pénombre de la salle de repos du vénérable. Dans un silence propice, j’ai pu enregistrer le son des grelots, crotales et clochettes endormis depuis sept à huit cents ans. Quelle émotion ! Pour les photographier, nous les avons exposés sur la terrasse de terre cuite couverte de tôle ondulée où vivent les jeunes novices dans un désordre organisé. Quantité de vêtements, tissus, tapis sont pendus un peu partout sur des fils, la vaisselle entreposée au sol dans un coin, les hamacs tendus entre deux étagères autour desquelles s’entassent caisses et piles de livres. Les jeunes prennent leurs repas sur des nattes étalées près d’un coin cuisine rudimentaire où l’un d’eux faisait frire des légumes pendant qu’un autre balayait les reliefs de la veille. Dans un carton se cachait une chatte et ses petits, d’où de timides miaulements s’échappaient parfois. Au milieu de ce fatras, nous avons installé une petite table de bois bancale recouverte d’une pièce d’étoffe où nous avons déposé les précieux trésors. Une végétation envahissante, bercée par une légère brise, montait du parc à l’assaut des rambardes, nous gratifiant d’un semblant de fraîcheur. 

À dix-heures trente précises, le vénérable vint prendre sa collation. Il s’est assis sur les tapis, près de son lit de camp cerné d’un amoncellement de fioles, livres et liasses de papiers. Ses jeunes disciples le servirent avec déférence, quelques fidèles vinrent le consulter. Pendant qu’il mangeait, je voyais son regard nous suivre par-dessus ses lunettes. Il semblait visiblement intrigué par nos allées et venues que je voulais discrètes pour ne pas perturber l’ordre établi. Des chats l’ont rejoint à la fin du repas, quêtant quelques restes avec une souveraine nonchalance. Au mois de février dernier, notre rendez-vous avait été annulé à cause de funérailles. Comme bien souvent, il me fallait juste attendre un peu pour que tout devienne possible. Cet éminent personnage me permit de confirmer matériellement mes hypothèses, tout en me faisant gré de son bon sens et de la connaissance de son pays. Grâce à mon ordinateur portable, je lui exposai clairement mon projet. Rien de tel que de belles images pour illustrer un propos ! Je passai d’ailleurs le restant de la journée assis sur une natte, à les montrer à Sopheap, un étudiant résidant au monastère et en quelque sorte bras droit laïc du vénérable. Il nous accueillit avec beaucoup de gentillesse et de compétence.

Ce soir, j’ai relu mes notes et enregistré mon travail avec une telle sensation de plénitude que je suis revenu à regret de cette brève incursion au XIIème siècle. J’aime ces sensations provoquées par le frôlement du temps passé. L’envie de remonter dans le temps m’a un jour ramené plus loin encore : au Paléolithique supérieur. J’avais fait la connaissance d’Alexandre Bartos qui, comme tu l’as découvert depuis, s’intéresse au didjeridoo des Aborigènes d’Australie, l’un des instruments parmi les plus anciens de l’humanité. Cette rencontre m’a conduit à mettre en scène des instruments du Paléolithique européen (rhombe, flûte, racleur) reconstruits d’après des originaux par Alexandre lui-même. Et comme si cela ne suffisait pas, il incarna lui-même le héros principal du film. Nous étions en tournage au fond d’une grotte obscure et humide dans laquelle nous avions allumé un feu. La fumée piquait les yeux. Alexandre, qui jouait le rôle d’un chaman, partit dans une pseudo-transe chamanique. La caméra et le magnétophone tournaient. La fumée, l’obscurité, la lumière des lampes à huile (d’après un modèle de Lascaux !), le son des sonnailles de coquillages, le chant du chamane, tout contribua à m’offrir l’une des émotions les plus intenses de ma vie. J’ai tout à coup décollé pour le Paléolithique ! Quand Alexandre stoppa brusquement son pseudo rituel, il me demanda : « Ça va Patrick ? ». Combien de temps m’étais-je « absenté » ? Seul le time code des bandes vidéo et audio pourraient en témoigner. Crois-moi, il est réellement possible de remonter le temps par la seule magie du monde sonore.

 

Siem Reap, le 25 novembre 2010

Cher Michel,

 

Hier, après être retourné du monastère de Vat Bo consulter le fonds instrumental, j’ai passé l’après-midi au Bayon pour la énième fois. J’y ai musardé pendant des heures en jouant avec la lumière du soleil. Afin de photographier certains détails des bas-reliefs à plusieurs mètres de hauteur, j’ai fixé mon appareil photo sur un monopode hissé à bout de bras. Très efficace ! À travers passages étroits, chapelles, pavillons d’angles et galeries, j’ai escaladé les étages de ce temple-montagne érigé par Jayavarman VII. À la fois à l’apogée de l’art bouddhique khmer mais toujours d’inspiration hindoue, les innombrables représentations donnent le tournis ! En particulier les imposantes images quadricéphales reproduites sur les tours. Leurs visages démesurés tournés vers les quatre points cardinaux te gratifient de leur compassion quel que soit l’endroit où tu te trouves ! Chacun y voit ce qu’il veut. Selon les époques, les interprétations diffèrent. Certains y voient Brahma, d’autres Bouddha, d’autres encore le roi Jayavarman VII lui-même.

Près des baraques à souvenirs, sous les arbres, des enfants m’ont encore sollicité avec leurs séries de cartes postales, les comptant une à une en anglais afin de m’attendrir. Durant leur sempiternelle litanie, leur regard s’envolait au loin, comme s’ils devenaient absents à eux-mêmes. Un petit garçon m’a suivi avec insistance et m’a demandé d’où je venais. Il s’est alors planté devant moi et a prononcé avec beaucoup d’effort et de sérieux : « Nicolas Sarkozy, Carla Bruni ». Il a réussi à me faire rire et je lui ai acheté ses cartes ! « One dollar ». Un même billet incarne une réalité toute différente suivant que l’on vit d’un côté ou de l’autre de la planète… Je l’ai revu plus tard en train de couvrir d’un film en plastique quelques livres contrefaits. Celui qu’il emballait avec soin entre ses petits doigts habiles portait un titre terrible : « The Pol Pot regime ». La couverture noir et blanc était barrée d’une série de portraits de victimes et de crânes amoncelés. L’image de cet enfant innocent si appliqué à envelopper le récit de la tragédie de son pays m’a bouleversé.

En fin d’après-midi, les grappes de touristes vidèrent les lieux et je restai un long moment assis sur une des terrasses du Bayon rendue au silence. « Je levais les yeux vers les tours recouvertes de végétation qui se dressaient devant moi de toute leur monumentalité, quand mon sang se glaça soudain : je vis un énorme sourire regarder vers le bas dans ma direction, puis un autre sourire au-dessus d’un autre mur et puis trois, cinq, dix qui apparaissaient de toute part. Ils m’observaient de tous les côtés. » Voilà ce que Pierre Loti écrivit en 1913 dans « Pèlerin d’Angkor ». Très certainement Henri Mouhot, puis Jean Commaille un peu plus tard, ont ressenti ce même vertige. Comme j’aurais aimé les accompagner dans leurs expéditions ! Il fallait compter avec les tigres, les éléphants sauvages, les nombreux serpents qui peuplaient les abords marécageux du lac Tonle Sap où sévissaient la fièvre jaune et les nuées de moustiques. Beaucoup d’entre eux ont brûlé leur vie pour Angkor. Ils ont ouvert la voie aux archéologues du monde entier qui continuent aujourd’hui encore à se passionner pour cette fantastique civilisation khmère. 

Jean Commaille a été inhumé tout près du Bayon. Premier Conservateur du site angkorien dès 1908 pour le compte de l’EFEO, il s’est employé à organiser et à surveiller sa restauration. S’il a donné la priorité à Angkor Vat et au Bayon, il a très vite mis en place un vaste programme libérant les autres temples de l’étreinte de la jungle. Ce peintre amateur a vécu pendant huit ans, isolé de tout, dans les conditions difficiles que tu peux imaginer. En 1916, il fut assassiné alors qu’il se rendait sur les chantiers pour distribuer le salaire de ses ouvriers. Il demeure une figure marquante de l’interminable renaissance des temples d’Angkor.

Comme il me restait un peu de temps, je poussai le pied jusqu’au mausolée de Jean Commaille. Son caveau surmonté d’un pyramidion a été récemment restauré. On y accède par une petite allée bordée de bambous. Si je te précise tout cela c’est que, comme tu vas le voir, ces détails ont leur importance. Au moment où je m’approche de la stèle funéraire, mes yeux se posent sur les fameuses haies de bambous. Au premier regard, je ne prête pas attention à la forme particulière de leur chaume. Puis tout à coup, deux images se superposent. Je revois très distinctement, sortie tout droit d’un bas-relief, une trompe mystérieuse pour laquelle je m’interroge depuis des années. Le personnage représenté souffle dans un long instrument légèrement courbe constitué d’une série de boursouflures plus ou moins régulières. Une énigme de plus dans mes investigations. Là, à mes pieds, j’ai enfin la réponse ! Un tronc de bambou ! Fou de joie, j’exulte, au risque d’attirer l’attention des quelques bonzes prenant le frais sur les marches du temple voisin. Merveilleux moment que je ne peux m’empêcher d’attribuer à Jean Commaille, comme un clin d’œil complice dans mon interminable quête. Je photographiai les buissons avec une frénésie incompréhensible pour qui ne mesure pas l’importance de la découverte. Chun me toisa d’un petit air amusé. Avec son aide, je dénichai un morceau de bambou sec qu’il se dépêcha d’élaguer à l’aide d’une machette empruntée aux moines. Il reste maintenant à le vider de ses fibres. J’ai chargé Chun de trouver quelqu’un capable d’accomplir cette délicate mission, sachant qu’il est impossible de procéder autrement que manuellement du fait de la courbure de la canne. 

Pour fêter notre trouvaille, nous avons dégusté un com lam, tige de bambou garnie de riz gluant au lait de coco et fourré de haricots. Tu l’épluches comme une banane et le vide avec les doigts !

 

Siem Reap, le 26 novembre 2010

Cher Michel,

 

Chaque jour, de nouvelles découvertes m’attendent. Aujourd’hui, je suis revenu à Angkor Vat. J’ai remonté la chaussée dallée avec les premiers groupes de touristes qui s’extasiaient devant ses cinq tours en forme de boutons de lotus. Même image que sur le drapeau national, les quelques bâches vertes des chantiers de restauration en plus ! J’ai repris mon inlassable travail de photographie, cherchant toujours le cliché parfait. Comme tu as dû t’en rendre compte, la richesse de ces sculptures me fascine. Même en observant les scènes des dizaines de fois, je découvre toujours des détails qui m’ont échappé. Je croyais pourtant les connaître par cœur ! J’ai suivi les différentes galeries couvertes, m’arrêtant devant chaque fragment des bas-reliefs que je jugeais intéressant : « Celle-là, oui… Tiens, et puis celle-là… Oh ! Que c’est beau ! » Calant le trépied sur les pavés disjoints, j’avance méthodiquement telle une chenille arpenteuse ! Il faut t’imaginer ces milliers de personnages te racontant l’histoire de leur civilisation de façon presque ininterrompue sur des centaines de mètres : conquêtes militaires, scènes de cour, rites religieux, vie quotidienne des paysans… C’est prodigieux. L’épopée du Mahâbhârata s’y étale de façon si détaillée qu’il ne reste plus aucun espace de pierre brute ! Environ 1800 femmes couvrent murs et piliers… Les chercheurs y voient des divinités (Devata) mais il ne s’agit peut-être que des femmes de la cour, chacune avec ses attributs et ses rôles non encore élucidés. Certaines parties, patinées par l’effleurement répété de mains admiratives, brillent comme de la céramique brune. Je doute fort que ce soit la ferveur religieuse qui ait poussé autant de visiteurs à donner un tel éclat aux seins rebondis de quelques-unes de ces femmes… 

Angkor Vat a été construit sous le règne de Suryavarman II au XIIème siècle. Dédié à Vishnu, il est devenu un haut-lieu du culte bouddhiste peu avant le déclin de la civilisation angkorienne et n’a jamais été véritablement abandonné par les croyants, contrairement aux autres temples. Aujourd’hui encore, les moines bouddhistes le visitent quotidiennement.

Merveille d’architecture au dessein terrestre et supraterrestre. On continue de glorifier les souverains successifs à travers cette majesté, sans faire allusion aux individus morts par milliers au cours des corvées qui durèrent des siècles. Songe que les différents chantiers se trouvaient régulièrement entrecoupés par des luttes sanguinaires et fratricides pour accéder au trône ! Sans parler des alliances hasardeuses que les rois khmers établissaient avec le Siam ou le Champa pour conserver le pouvoir… Malgré les conditions de travail inhumaines, les guerres incessantes et ravageuses, on ne retiendra que la fabuleuse richesse des édifices. L’Histoire magnifie l’œuvre des hommes, pas leurs infortunes. J’ai devant moi une image de la cité d’Angkor résultant des différentes périodes de sa splendeur puis de sa décadence, de son oubli et de sa résurrection. D’autres chercheurs viendront après moi et découvriront à leur tour ce qu’elle n’est pas encore et que je ne verrai jamais. 

Grâce à ses douves et au ballet incessant des visiteurs croyants ou non, Angkor Vat a été en partie préservée de l’invasion de la forêt pendant sa longue période de somnolence. Il a pourtant fallu déplacer quantité d’énormes pierres afin d’en extraire les souches envahissantes. Une opération à renouveler plusieurs années de suite tant est vivace la végétation tropicale ! Par ailleurs, la mousson ne facilite pas la conservation des pièces archéologiques. Et pourtant, les vestiges sont, pour la plupart, dans un état remarquable. Après l’allégresse de sa découverte à la fin du XIXème siècle, a suivi le temps du pillage et des guerres. Cupidité et destruction. Autrefois, les explorateurs étaient plus intéressés par la conquête de nouveaux territoires que par la préservation des peuples et de leurs traditions ! Beaucoup d’éléments ont pris la route de l’Occident sans espoir de retour. Le patrimoine artistique khmer se trouve désormais disséminé dans des collections privées et des musées du monde. Peut-on considérer que les pièces exposées sont en sécurité, n’étant plus soumises ni à la convoitise de trafiquants peu scrupuleux, ni aux éventuels revirements politiques ou religieux particulièrement dévastateurs ? Les Khmers ne se sont réapproprié ce fabuleux héritage que sous l’influence occidentale : le gouvernement colonial a ouvert des musées, financé des recherches archéologiques qui les ont amené à se pencher sur leur Histoire. 

À la mi-journée, je me suis retrouvé presque seul dans le dédale des escaliers, terrasses, galeries qui desservent les trois niveaux de ce labyrinthe. Une odeur d’encens émanait des porches sombres sous lesquels les visiteurs se recueillent au pied d’imposantes statues de Bouddha. Les parures orange vif, les autels richement décorés étincelaient dans la pénombre des étroits corridors. J’ai tenté d’imaginer l’ambiance de ce lieu à l’époque angkorienne en m’inventant un film sur mesure. La bande sonore m’était offerte par le chant strident des innombrables cigales. Sans que j’y prenne garde, les diverses divinités m’ont conduit jusqu’à la terrasse supérieure où j’ai découvert plusieurs frontons aux centaines de petits personnages « empilés serrés ». Malgré l’érosion, j’y ai reconnu quelques musiciens porteurs de tambours au milieu des guerriers aux visages simiesques indiquant qu’il s’agit de représentations du Râmâyana. L’accès à la tour centrale était envahi de touristes, certains marquant leur appartenance à leur groupe par des casquettes ou des tee-shirts aux couleurs criardes. Lorsque la lumière commença à baisser, le site se vida brusquement. De partout jaillirent des silhouettes qui se hâtèrent telles des fourmis affairées. Je suivis le flot en prenant malgré tout le temps de profiter de l’atmosphère feutrée du crépuscule. Quelques bonzes vinrent s’asseoir le long des galeries extérieures, taches safran sur les marches grises. En reprenant la longue avenue pavée de l’entrée ouest, je me suis retourné afin de porter un dernier regard sur l’édifice dans le soleil couchant. C’est alors que j’ai cru voir un tableau surréaliste. Au beau milieu des douves à demi asséchées, près d’une mare couverte de nénuphars, se tenait un cheval blanc, parfaitement immobile. Sa tête était couverte d’un superbe harnachement de tissu bleu clair entouré d’un liseré rouge orné de minuscules perles et médaillons argentés. Une large collerette rehaussée des mêmes motifs et bordée de volants rouges et jaunes lui enserrait l’encolure. Entre ses oreilles était posé un vieux chapeau de cuir. Je me suis approché pour saluer l’enfant assis sur son dos. Il ne bougeait pas plus que son animal. Les pieds légèrement enfoncés dans la vase, une vieille chaise de bois était posée près d’eux pour permettre à d’éventuels amateurs de grimper sur l’étrange monture. Ils composaient, dans la lumière rasante du soir, l’image la plus originale qu’il m’ait été donné de voir dans un tel endroit !

 

Siem Reap, le 27 novembre 2010

Cher Michel,

 

À force de vivre hors du temps, j’en ai perdu la notion ! Je me suis présenté ce matin aux bureaux de l’EFEO en oubliant qu’aujourd’hui nous étions un samedi… « Puisque c’est ainsi, nous reviendrons lundi » comme dit la comptine l’Empereur, sa femme et le petit Prince ! Il ne fallait pas s’attarder car j’avais prévu d’aller jusqu’à Kbal Spean, à environ cinquante kilomètres de Siem Reap. Chun avait besoin d’un bloc de glace pour garnir son petit coffre isotherme. Rien de plus simple : il a stoppé son tuk-tuk près d’une baraque où une famille attendait nonchalamment le client. Chun a sorti sa glacière, une jeune fille s’est approchée, armée d’une scie rouillée. D’un air décidé, elle a attaqué un gros bloc de glace qu’elle a achevé de trancher à la machette, pour en extraire un morceau juste à la taille désirée. J’ai acheté quelques petites bananes en guise de déjeuner. Sur un vieux présentoir en bois étaient alignées d’anciennes bouteilles de soda ou de whisky au contenu jaunâtre. Abandonnées en plein soleil et couvertes de poussière, elles contiennent de l’essence pour les nombreuses motos qui sillonnent routes et pistes. Ces petits marchands alignés tout au long des voies de communication, même les moins carrossables, te fournissent tout ce que tu cherches. Que tu aies faim ou soif, que tu aies besoin de cigarettes, d’une recharge de téléphone portable, d’un balai en paille de riz, d’un panier ou de rouleaux de papier toilette, si tu as subitement envie de te faire couper les cheveux ou tailler une nouvelle chemise, tu n’as qu’à t’arrêter au bord de la route ! J’aime retrouver la simplicité de ces petits commerces à chacun de mes voyages. 

Nous avons traversé la campagne plantée de bananiers, cocotiers et palmiers à sucre sous lesquels se nichaient de modestes maisons sur pilotis. Des colonnes d’enfants revenant de l’école longeaient la piste. Vêtus de leurs uniformes impeccables, chemise blanche et jupe ou pantalon bleu marine, ils marchaient en jouant entre eux, me saluaient de joyeux « hello », leur petit sac sur le dos. Les plus grands donnaient la main aux petits, leurs camarades à vélo les dépassaient en riant. Que de bonne humeur ! 

Lorsque le tuk-tuk a enfin stoppé sous les arbres, j’étais abasourdi par le bruit du moteur. Mais quel plaisir de circuler à l’air libre ! Il me restait à grimper à travers la jungle par un sentier aménagé pour atteindre Kbal Spean, « la rivière aux mille lingas ». Caméras dans le sac à dos, trépied sur l’épaule, je suivis le chemin pentu. De petites pancartes de bois indiquaient régulièrement la distance à couvrir, probablement pour encourager les plus essoufflés. Il ne s’agirait pas de renoncer ! Mes efforts furent récompensés lorsque je découvris les fabuleuses sculptures creusées dans la roche au beau milieu de la rivière. Elles furent sculptées entre le XIème et le XIIIème siècle pour sanctifier les eaux avant qu’elles n’atteignent la cité royale. La présence de lingas (symboles phalliques de l’incarnation de la Trimurti hindoue) alignés par dizaines sur des rochers plats, d’autres engloutis sous l’eau claire, incarne l’espérance de fertiliser la terre nourricière. Une jeune guide m’a fait découvrir les différentes représentations gravées sur les rochers : Vishnu couché méditant, divinités aux ondulations de sirènes, visages énigmatiques, et encore d’autres séries de lingas formant une large chaussée aux motifs géométriques sous les flots limpides. Un émerveillement. Tu pourrais penser qu’après avoir consulté un guide touristique ou un site Internet, tu connais déjà ce que tu vas visiter. Il ne pourrait s’agir que de vérifier sur place les informations. Pour ma part, il n’en est rien. J’aborde toujours un lieu ou une rencontre avec un regard neuf, dénué de toute attente. La magie peut alors opérer. Je deviens attentif à tout ce qui m’entoure pour mieux en capter la transcendance. Ma philosophie est de montrer les beautés du monde, non pour occulter ses affres mais plutôt pour sensibiliser positivement. Je crois au culte de la beauté et à son impact sur les esprits. « Tout étant désigné du dehors, beaucoup de jugements sont faussés à la base alors qu’ils apparaissent rétablis dans leur évidence si l’on part du milieu originel » écrivait Jean Boulbet qui découvrit Kbal Spean en 1969. Je préfère, tout comme lui, m’abreuver à la source de la connaissance tant le monde est impermanent et en perpétuelle mutation. À mon tour j’ai goûté à la sérénité d’un lieu où dorment depuis des siècles des divinités bienfaitrices. Une légende raconte qu’au XIIème siècle, Jayavarman VII venait régulièrement en cure dans ces eaux sacrées. J’ai suivi la berge jusqu’à une cascade rafraîchissante près de laquelle virevoltaient des nuées de grands papillons. Les guerres ont rendu ce site inaccessible entre 1975 et 1998. Aujourd’hui encore, des gardiens surveillent les visiteurs afin qu’ils ne s’éloignent pas des chemins balisés, la forêt n’étant pas encore totalement déminée. Ils veillent également à empêcher les éventuelles dégradations. Qui ne serait tenté de se baigner au milieu d’un tel bouillonnement spirituel ?

À Banteay Srei, j’ai de nouveau cherché des tambours cachés dans la dentelle des sculptures, mais n’ai revu que la paire celui déniché en février dans la très belle Danse de Shiva. Il est vrai que le centre de la « citadelle des femmes » n’est plus accessible au public, trop exigu face aux flots des touristes. D’autres instruments y sont-ils représentés ? Le temple en grès rose et latérite ocre change de couleurs suivant le moment de la journée. Des lichens habillent d’un léger tulle vert pâle les aspérités de cette architecture surprenante de perfection, quoique de taille très modeste. Comparée aux autres temples, tu croirais une miniature ! De forte influence indienne, c’est un bijou de l’art khmer. L’hiver dernier, j’y étais venu le matin, cette fois le soir. Ainsi, distrait par le vol désordonné de perroquets verts, j’ai pu refaire d’autres clichés de ces sculptures d’une finesse exceptionnelle. Certaines sont travaillées en ronde bosse avec une maîtrise telle que tu hésiterais à les attribuer au seul génie humain. André Malraux ne s’y était pas trompé en tentant de subtiliser l’un de ces joyaux en 1923 ! Curieusement, cet acte de vandalisme a contribué à la notoriété de Banteay Srei, allégorie mythique de la jeune fille outragée. 

Les abords du site sont en cours d’aménagement, dégageant de vastes parkings où les tuk-tuks n’ont plus droit de cité. Des infrastructures aux desseins mercantiles manifestes émergent tout autour dans une inquiétante rigueur. Fallait-il bétonner à ce point ?

La nuit tombait quand nous avons traversé les faubourgs de Siem Reap. La fraîcheur du soir m’obligea à m’enrouler autour du cou la fameuse écharpe blanche dont je ne me sépare jamais. Celle que tu appelles avec ironie mon « doudou » et que j’utilise avec la même constance que les Khmers leur krama, foulard traditionnel à carreaux rouges et blancs. 

 

 

Siem Reap, le 29 novembre 2010

Cher Michel,

 

Aujourd’hui, j’ai vogué sur le Baray occidental, dégusté des cuisses de grenouilles grillées, rencontré un éminent archéologue et appris qu’il me restait deux nouvelles harpes à découvrir sur les bas-reliefs du Bayon ! Quelle journée !

J’avais décidé de me rendre au Mebon, île-temple érigée au centre du Baray occidental. Cet immense bassin représente le plus grand réservoir d’eau d’Angkor : huit kilomètres de long sur plus de deux kilomètres de large ! Contrairement à ce que l’on pourrait croire, il n’a pas été creusé. Ses bâtisseurs ont élevé de hautes digues afin de retenir ses eaux dont un système de vannes régule le débit. Cette œuvre colossale semble remplir deux fonctions : l’une pragmatique puisqu’il s’agit d’irriguer les surfaces agricoles, l’autre sacrée par sa représentation de l’océan cosmique. Il est curieux de constater qu’aucune trace de ces baray n’apparaît sur les bas-reliefs. On y trouve des indications quant aux techniques l’édification des temples, mais rien concernant l’élaboration de ce système hydraulique particulièrement ingénieux. 

Le Mebon demeure accessible par voie terrestre en saison sèche. À cette époque de l’année, c’est encore une véritable petite île à laquelle tu accèdes par bateau. J’ai donc pris une navette pétaradante pour atteindre ce point vert au loin, telle une réplique miniature de « l’Île mystérieuse » de Jules Verne. Nous avons échoué l’embarcation sur le sable avant de pénétrer sous le couvert des arbres. Là, il ne restait du temple, côté oriental, que deux tours reliées par un mur dangereusement incliné. Au sol, couraient encore des rangées de pierres révélant d’autres enceintes écroulées. Un linga retourné se trouve actuellement totalement immergé. L’île-temple a autrefois abrité une gigantesque statue en bronze de Vishnu couché au moment de la création de l’univers. On en a sorti les vestiges de la vase : une partie du tronc, la tête et deux des quatre bras sont exposés depuis au Musée National de Phnom Penh. 

J’ai fait le tour de l’île comme pour mieux ressentir l’isolement. Quelques familles m’interpelaient depuis la terrasse de leur maison de bois, un diseur de bonne aventure a tenté de m’attirer sur sa natte où se consumaient quelques bâtons d’encens. Près de son abri de fortune flottait un drapeau bouddhique. Des barques de bois gris aux peintures presque effacées dormaient dans l’herbe à l’abri des lataniers qu’une légère brise faisait frémir, tels des éventails. J’ai invité Chun à regarder l’horizon par le viseur de la caméra. Son large sourire se passait de commentaires. Je m’efforce de réduire l’état de subordination qu’il a naturellement adopté envers moi. En règle générale, j’évite d’entretenir une discrimination insidieuse, que ce soit avec les Khmers ou tout autre peuple auprès duquel je recherche le partage. Certes, l’emploi d’une langue commune qui n’est pas la nôtre, l’anglais, ne peut traduire fidèlement nos idées, notre mode de pensée, sans subir quelques déformations. Il est plus difficile de nuancer ses propos. C’est pourquoi par de petits gestes et des attitudes simples, je maintiens une proximité, un réel équilibre qui prend en compte ce que chacun apporte à l’autre. Combien de fois ne me suis-je senti littéralement porté par le bon sens, la sagesse ou les connaissances insoupçonnées d’hommes et de femmes disposés à s’incliner devant moi ! Ai-je suffisamment pu leur exprimer ma gratitude ? Tu peux alors comprendre que je n’ai de cesse de mettre à leur service mon savoir-faire dans les combats qui sont les leurs pour sauver leur identité. Les minorités ethniques souffrent de divers maux : dans d’autres pays comme la Chine, le Laos, le Vietnam, les grandes forêts amazoniennes, africaines ou indonésiennes, elles sont en proie à l’assimilation par la culture dominante, pourchassées parce qu’elles vivent sur des territoires recelant des richesses ou parce qu’elles sont culturellement trop véhémentes au regard du pouvoir étatique. L’évangélisation ou l’islamisation continuent également d’éroder des pans de culture séculaires. C’est pourquoi ma quête ressemble souvent à une course contre la montre. Nous avons tant à apprendre, nous Occidentaux qui pensions avoir les monopoles de l’intelligence et de l’Histoire. Regarde autour de toi ! Les grandes puissances atteignent leurs limites, il ne leur reste même plus l’espoir. Les peuples minoritaires délaissent leurs traditions pour accéder à une modernité qui ne leur apporte qu’une réponse technologique. Et s’ils inventaient leur propre modèle ? S’ils créaient un nouveau métissage hors de nos diktats ? Ne serait-ce pas d’eux que viendrait alors l’exemple ? 

De retour à l’embarcadère, j’ai flâné près des baraquements d’où montaient des odeurs bien appétissantes… Les étals regorgeaient de toutes sortes de brochettes de poissons grillés. Elles étaient présentées exactement de la même manière que celles représentées sur les bas-reliefs du Bayon ! Plutôt que d’embrocher les poissons de la tête à la queue au risque de les déchiqueter, ils sont pressés transversalement, en série, dans un bambou fendu en deux. J’ai finalement jeté mon dévolu sur des cuisses de grenouilles frites. Quelques morceaux de pomme de jaque bien frais ont complété le festin. 

Assis à l’ombre des manguiers sauvages, j’ai repensé à la visite effectuée hier au Cambodian Cultural Village. Tout y était si propre, si aseptisé, si convenable ! Afin de mettre en valeur les diverses cultures et minorités ethniques, le musée présente copies ou originaux d’objets traditionnels dont la datation reste une énigme, leur origine demeurant inconnue. Passés de mains en mains au hasard de quelques bonnes fortunes, ils sont rassemblés sous vitrines sans livrer leur secret. Dans onze villages reconstitués se déroulaient à heure fixe des démonstrations de métiers artisanaux et des spectacles costumés apparentés à des numéros de clowns. Les comédiens couraient d’un lieu à l’autre pour tenir différents rôles avec une bonne humeur communicative. J’ai assisté à un simulacre de mariage pour lequel quelques musiciens étaient rassemblés. Ils jouaient discrètement dans un coin de l’estrade, jusqu’à ce qu’une musique tonitruante s’échappe des haut-parleurs, les condamnant à faire du play-back ! Le soir, était donné le dernier spectacle, servi par un nombre impressionnant de figurants. Malgré des moyens très rudimentaires, les comédiens ont réussi la prouesse d’offrir aux spectateurs tassés sur les gradins une représentation qui forçait l’admiration. Tu aurais vu l’équipement de la cabine de régie ! Un véritable nid à courts-circuits ! Costumes et décors avaient été apparemment confectionnés avec très peu de moyens. Il m’a semblé très intéressant d’assister à ces différentes manifestations : elles m’ont permis d’observer la façon dont les Khmers mettent aujourd’hui en valeur leur culture. Qu’en sera-t-il dans dix ans ? Auront-ils réussi à la sauvegarder à défaut de la préserver ? Deux conceptions pour moi totalement différentes. Sauvegarder, c’est permettre le passage d’un patrimoine vivant, ou anémié, à celui d’un patrimoine fonctionnellement mort, en conservant sa trace grâce à l’écriture, l’enregistrement, la photographie ou le film. La préservation des patrimoines immatériels appartient à un domaine sur lequel tu ne peux agir. Elle dépend essentiellement de la progression de la machine à broyer les cultures, je veux parler de la mondialisation économique et du déploiement des technologies de l’information. La survie de ces patrimoines est intimement liée au maintien des rites et des coutumes : naissance, initiation, travail, mariage, funérailles, jeux, amour courtois, rituels spirituels... Lorsque mute ou disparaît l’une de ces fonctions sociales, musiques et littératures orales meurent avec elle, à moins qu’elles ne soient folklorisées et deviennent objet de pure réjouissance ou de commerce. C’est notamment le cas de la musique et la danse villageoises bretonnes du XIXe siècle aujourd’hui utilisées comme vecteur de propagande de la culture bretonne, du tourisme et des produits régionaux !

Je reviens de l’EFEO où j’ai rencontré Dominique Soutif. Je lui ai présenté mon projet tout en lui soumettant mes interrogations. Il m’a remis sur la voie pour étayer certaines suppositions, en a récusé d’autres. Les vestiges archéologiques recèlent souvent des mystères soumis à l’interprétation des chercheurs. Leurs domaines de compétence étant compartimentés suivant leur spécialité, il est indispensable de travailler dans la transversalité en multipliant les échanges. Chacun possède un morceau du puzzle. Confronter le résultat de ses études ne peut que servir l’intérêt de tous. Je l’ai constaté une fois de plus quand Dominique m’a montré la photo de deux bas-reliefs du Bayon qui m’avaient échappé jusque-là. On y voyait deux magnifiques harpes naviformes ! Il faut impérativement que j’y retourne demain. Ensuite, je monterai au nord du pays près de la frontière thaïlandaise, au temple de Banteay Chhmar, où il y aurait d’autres représentations d’instruments de musique.

En entrant dans la bibliothèque, j’ai rencontré Claude Jacques, le célèbre archéologue spécialiste de la civilisation khmère dont je t’ai déjà parlé. Il est Conseiller spécial pour Angkor auprès du directeur de l’UNESCO. J’ai beaucoup d’admiration pour cet homme et pouvoir le saluer m’a fait éminemment plaisir. Il était trop tard pour consulter les ouvrages susceptibles de m’intéresser ; j’ai alors quitté les bâtiments de EFEO sous un ciel orageux. Le ciel pouvait me tomber sur la tête, j’étais bien trop occupé à m’inventer un nouvel itinéraire !

 

Siem Reap, le 30 novembre 2010

Cher Michel,

 

Sais-tu que j’ai récupéré ma fameuse trompe de bambou ? Après avoir vainement cherché quelqu’un capable de la creuser manuellement, Chun a enfin trouvé, dans le village de Srah Srang, un orfèvre digne de cette pièce unique au monde ! Nous avons immédiatement fait un essai : j’en ai tiré un beau son grave à faire se dresser une armée d’éléphants ! Pour l’instant, j’ai seulement réussi à provoquer les éclats de rire des riverains. Ils semblaient surpris par cet Occidental s’amusant d’un vulgaire bout de bois. Je pense qu’ils appréciaient par ailleurs de me voir utiliser un moyen de communication commun à tous leurs ancêtres, fussent-ils Khmers, Chams ou Chinois. 

Dernière journée à Siem Reap. Étrangement, j’ai l’impression d’y être arrivé la veille. Grâce aux indications de Dominique Soutif, j’ai trouvé au Bayon les fameuses harpes naviformes qui m’avaient échappées. Elles étaient bien camouflées entre deux piliers, au centre d’un mur de gros blocs couverts de lichens. Le carré de grès rose sur lequel elles sont gravées a été soigneusement nettoyé, mettant ainsi la scène en valeur. Me voici donc riche d’un élément nouveau. La reconstitution de la civilisation khmère ne peut se faire que par la patiente lecture des monuments religieux ou des stèles gravées. Nous, chercheurs, n’avons de cesse d’interroger les pierres.

Je suis ensuite allé rôder autour des cinq temples secondaires de Preah Pithu. S’ils sont proches les uns des autres, ils n’ont pas été construits à la même époque. Quatre sont d’influence hindoue, le dernier, bouddhiste, est resté inachevé. Sur les ruines éparpillées alentour se dessinent parfois des visages, des membres, des fragments de frises cachés sous la mousse. Si l’ensemble est en assez mauvais état, tu y trouves par endroits d’énormes linteaux aux fines sculptures érodées. Les murs semblent tenir debout par miracle ! Les éléments sont empilés dans un curieux équilibre, à rendre fou un maçon italien. Oublie immédiatement le fil à plomb ! J’ai été littéralement fasciné par l’assemblage de chaque bloc dont la forme unique s’imbrique exactement dans celle des autres : tu vois s’emboîter toutes tailles de rectangles, approximativement perpendiculaires, avec ou sans décochement qui, en fin de compte, réussissent à constituer des murailles de taille respectable. 

De chaque côté de l’entrée est du dernier temple, deux petits éléphants de pierre montent la garde. S’ils ont perdu trompes et queues, il leur reste la trace du harnachement d’apparat que tu retrouves aujourd’hui sur les éléphants destinés à balader les touristes. Ces respectables pachydermes qui arpentent les allées à longueur de journée portent une grosse cloche autour du cou, de même modèle que sur les bas-reliefs. En revanche, il m’est souvent arrivé d’admirer de très anciens grelots d’éléphants mais, que ce soit sur les murs des temples ou à la lecture de documents, aucune représentation ne témoigne de leur usage en territoire cambodgien ! Pour l’instant, je ne l’ai vu représenté que sur un temple khmer de Thaïlande. 

J’étais presque seul parmi les ruines de Preah Pithu, au cœur de la forêt tropicale où oiseaux et insectes vocalisent en chœur. Plus loin, des balayeurs, tête emmitouflée dans un foulard rehaussé d’un chapeau de paille, rassemblaient les feuilles mortes en petits tas avec de simples balais de brindilles. Ils s’exécutent avec le calme de ceux qui n’entrevoient pas la fin de leur tâche. Puisque les arbres perdront toujours leurs feuilles, ils les balaieront soigneusement pour l’éternité. N’est-ce pas avec cette même vision de perpétuité que les bâtisseurs des temples ont œuvré pendant des siècles ? Assis sur un muret, je suis resté un moment à les observer. La lenteur de leurs mouvements contraste avec l’image des jardiniers en espaces verts de nos cités, qui traquent les feuilles mortes à l’aide de souffleuses terriblement bruyantes et dévoreuses d’énergie. Lorsque la machine tombe en panne, rien ne va plus. Le temps a priori gagné, d’un seul coup t’est repris. Rien de plus énervant. Notre rythme effréné ne souffre aucune contrariété. Pendant ce temps, à l’ombre des temples d’Angkor, de modestes balayeurs continuent inlassablement leur paisible besogne…

Une colonie de macaques occupait une terrasse abandonnée dans un chahut bon enfant. Quelques petits à la mine espiègle jetaient des regards curieux à tout ce qui les entourait. Ils s’intéressaient à la plus minuscule feuille morte, à la trajectoire d’un insecte, pour se jeter ensuite sur les adultes occupés à s’épouiller ou se monter dessus pour quelques secondes. Étalés ventre en l’air sur les pierres chaudes, répétant des simulacres de combats ou plongés dans une intense observation, ils animaient l’antique plateforme dans un ballet incessant. Tu aurais cru un club de vacances aux pensionnaires survitaminés et particulièrement indécents !

La visite du Ta Prohm, même si elle n’est plus une découverte pour moi, m’a de nouveau charmé par son atmosphère romantique. Il s’agit du fameux temple envahi d’immenses racines que tu peux admirer sur toutes les brochures touristiques. Pour cette raison, il fait partie des sites d’Angkor les plus photographiés. Jayavarman VII, toujours lui, l’avait fait construire afin d’abriter à la fois un monastère et une université bouddhique. J’ai du mal à croire qu’il accueillait plus de seize mille personnes ! Soixante-six mille paysans devaient produire assez de riz pour nourrir prêtres, danseuses et ouvriers. L’EFEO a fait le choix, après sa découverte au XXème siècle, de maintenir le temple prisonnier de l’étreinte des racines de fromagers et de banians, arbres gigantesques qui peuvent atteindre soixante-dix mètres ! La difficulté est de préserver l’aspect esthétique et d’assurer la sécurité des visiteurs tout en stabilisant les ruines. Le résultat est évidemment surprenant. La végétation dégouline sur les murs telle une armée de serpents fantastiques. D’énormes racines blanchâtres courent sur les toits du préau périphérique pour retomber plus loin en coulures monstrueuses. Malgré une gestion adaptée, certaines parties de l’édifice s’écroulent. En revanche, j’ai constaté qu’une galerie a été remontée depuis mon dernier passage. Le bois et la pierre sont si étroitement entrelacés que tu ne sais plus qui maintient l’autre ! Ici, la nature triomphe de l’illusoire pouvoir des hommes. 

Malgré l’orage de la nuit dernière, il a fait encore très lourd aujourd’hui. Sur le mur de ma chambre d’hôtel courait un gecko, petit lézard au cri caractéristique, très utile pour chasser les moustiques. Je repars demain matin vers le nord du pays. Chun m’a rendu un dernier service en me réservant une place dans le bus pour Sisophon. 

 

Sisophon, le 1er décembre 2010

Cher Michel,

 

Ce matin, un minibus m’a embarqué devant l’hôtel. Il était si bondé que j’ai eu bien du mal à caser mon gros sac caméra parmi le tas de bagages empilés dans la travée centrale. J’ai voyagé, porte ouverte, debout sur le marchepied ! Nous étions très en retard et je craignais de rater mon car. Inutile de s’inquiéter, le chauffeur attendait tranquillement tout son monde à la gare routière. Là, dans un chaos indescriptible, passagers, chauffeurs de tuk-tuk, marchands de fruits et de pâtisseries se bousculaient dans la chaleur et les relents de gas-oil. Les moteurs vrombissaient en fumant, on chargeait les bagages et les cartons dans les coffres, des bus partaient, d’autres arrivaient dans un épais nuage de poussière. Mon bus avait fière allure au premier abord, mais comme je l’ai souvent constaté, il n’en était pas de même à l’intérieur… Posté à l’avant, j’ai pu observer le chauffeur quand il s’est soudain rendu compte que le klaxon était en panne. Il fallait par ailleurs faire abstraction du levier de vitesse qui grinçait des dents et des compteurs du tableau de bord dont l’aiguille restait désespérément bloquée à zéro… Nous avions à peine quitté le centre de Siem Reap qu’il stoppa son véhicule devant un baraquement où s’affairaient des mécaniciens. Outre le klaxon, ils réparèrent une roue, vérifièrent la pression des pneus et farfouillèrent dans le moteur. Serions-nous arrivés à bon port sans ces vérifications ? Comme l’arrêt se prolongeait, les hommes descendirent vider leur vessie dans un champ de l’autre côté de la route, un bonze alluma tranquillement sa cigarette, une maman fit prendre l’air à son bébé. Sous l’appentis de tôle surchauffée, un soudeur faisait jaillir des étincelles aveuglantes. Il se protégeait la tête sous un foulard, les yeux cachés derrière de simples lunettes de soleil. Près de lui, un jeune garçon coupait laborieusement des plaques de métal à la cisaille. Nous sommes enfin repartis, suivant une route rectiligne bordée d’une interminable enfilade de poteaux électriques. De part et d’autre, des maisons cossues plantaient le décor d’un essor économique prometteur. Ici, dès qu’une piste est goudronnée, surgissent immédiatement de nouveaux quartiers. En quelques mois, tout peut changer ! Je pouvais, de ma place, profiter du paysage. Des rizières, encore et encore des rizières. Des pousses vert tendre aux tiges jaunies. Les parcelles se découpaient sous le soleil. De petits groupes de paysans fauchaient à la main les précieuses gerbes. Enfoncés jusqu’à la taille dans des mares boueuses, des pêcheurs jetaient leur filet sous le regard apathique des buffles. Nous croisions des motos aux incroyables chargements. L’engin et son conducteur disparaissaient sous les empilements hasardeux de marchandises hétéroclites. Certains transportaient des baies vitrées, d’autres des montagnes de plateaux d’œufs. J’ai même vu un homme rouler avec une énorme scie entre les jambes ! Sans oublier les cochons en travers du porte-bagages, les rangées de poulets pendus à des planchettes par les pattes, les amoncellements de vélos, les énormes sacs de paille de riz ! 

À la mi-journée, arrêt buffet. Le bus nous déposa devant ce que j’appellerai un restaurant… pour faire simple. Ces établissements, simples relais routiers, ne ressemblent en rien à ce que l’on peut imaginer en Occident. Il s’agit plutôt d’une terrasse surélevée et couverte où l’on peut manger des plats chauds, quelques fruits, boire un thé, des boissons fraîches, à table ou assis sur les marches. Sur une étagère s’alignent des bouteilles de liqueur dans laquelle macèrent serpents et scorpions. La poussière est omniprésente. De toute façon, personne ne souhaite s’attarder. L’arrêt répond à une nécessité immédiate sans prétention gastronomique ! Tandis que les passagers se sustentaient, un employé lavait le bus en puisant l’eau dans une énorme jarre de terre. Un compresseur, démarré à la manivelle, assurait le pompage. J’ai bu une bière fraîche à l’ombre d’un bougainvillier au pied duquel une poule et ses poussins avaient trouvé refuge. 

Le bus m’a déposé en ville à proximité d’un hôtel. J’ai tiré ma valise dans la poussière des rues, évitant les trous des trottoirs et les immondices de toutes sortes. Des enfants jouaient au foot sur un terrain vague jonché de sacs en plastique, au milieu de quelques vaches à l’affût du moindre brin d’herbe. Une fois ma chambre réservée (carrelée comme une salle de laboratoire !), je suis ressorti me promener dans le quartier. Quelle triste ville ! La plupart des commerces sont tenus par des Chinois et des Vietnamiens, dans l’ensemble peu souriants. Pas un tuk-tuk, très peu de panneaux bilingues, le tourisme n’a pas encore conquis la capitale de la province de Banteay Meanchey. J’ai emprunté les allées sombres et très étroites du marché couvert, me glissant parmi les étals débordant de marchandises : bijoux, vêtements, jouets, épices, fruits et légumes… Des viandes exposées à la chaleur attiraient les mouches, plus loin des poissons d’eau douce frétillaient encore dans les cuvettes de métal. Mélange de couleurs, d’odeurs et de bruits dans une pénombre étouffante. Il me fallait trouver un moyen de locomotion pour me rendre demain au temple de Bantaey Chhmar. Seule une piste défoncée y conduit. Le taxi me semblait être la seule solution. J’aborde un groupe d’hommes assis à l’entrée d’une boutique, espérant quelques renseignements. Aucun ne parle anglais, mais nous réussissons toutefois à nous comprendre, à grands renforts de gestes et de mots hasardeux répétés sur tous les tons. Quelques chiffres griffonnés au stylo dans la paume de la main nous aident à nous mettre d’accord sur le prix de la course. Mon chauffeur promet de venir me prendre demain matin devant l’hôtel à sept heures. Pour s’assurer du lieu exact, il me fait grimper à l’arrière de sa moto. Il semble à la fois amusé de cette petite récréation et satisfait de l’apparition d’un client inespéré. 

Avant de regagner l’hôtel, je souhaitais visiter l’École d’Arts et de Culture Khmers. En étroite collaboration avec les deux collèges locaux, cet établissement dispense aux élèves des cours de dessin, sculpture, danse et musique. Un groupe de jeunes acteurs, à travers des spectacles produits dans la région, combine la redécouverte de l’art khmer avec la transmission de messages préventifs quant à la prostitution enfantine et le trafic d’enfants. En discutant avec l’un de leurs enseignants, j’apprends que l’accès aux bâtiments est à présent réglementé par des directives de Phnom Penh et que je ne peux pas rencontrer les élèves. J’aurais aimé connaître leur approche de la musique, les filmer dans la pratique des instruments traditionnels. Ces enfants sont les artistes de demain. Sensibilisés à la beauté de leur culture, ils en deviendront à leur tour les dépositaires et compteront parmi ses meilleurs ambassadeurs. Au moment où je quitte à regret les lieux, des fillettes me saluent en riant à travers les barreaux des fenêtres de leur classe. Crois-moi, leur enthousiasme a suffi à me faire considérer Sisophon-la-morne d’un regard moins sévère ! 

Il est vingt heures, je viens de regarder par la fenêtre et n’ai vu dans les rues désertes et mal éclairées, que grilles fermées et papiers gras. J’ai l’impression d’être seul dans une ville fantôme ! Je m’étais endormi tout à l’heure malgré le bruit de la circulation. Lorsque je me suis réveillé, la nuit était déjà tombée et plus aucune rumeur ne montait jusqu’à ma chambre. À croire que Sisophon faisait l’objet d’un couvre-feu ! Pour essayer de fixer les idées, Sisophon est au Cambodge ce que Vierzon est à la France, c’est-à-dire l’une de ces étapes à laquelle on doit se résoudre lorsque l’on a épuisé toutes les autres possibilités. Le silence, seulement troublé par le ronronnement du climatiseur, était presque inquiétant. Je viens de descendre dîner dans un snack crasseux, annexe de l’hôtel. Des plats photographiés sur des panneaux me laissaient l’espoir de me régaler. Mais à chaque fois que j’en choisissais un, la serveuse renfrognée me répondait qu’il n’y en avait plus ! J’ai dû me résoudre à terminer les restes... Tout en t’écrivant, je regarde un documentaire de National Geographic et ne peux m’empêcher d’analyser les différentes prises de vue. Jusqu’où va se nicher la déformation professionnelle !

 

 

Sisophon, le 2 décembre 2010

Cher Michel,

 

« My Toyota is fantastic » disait la publicité. Au premier coup d’œil, celle de mon taximan m’a semblé avoir bien vécu ! Grosse berline couleur marron glacé au pare-brise étoilé d’impacts multiples, avec sièges en skaï mais heureusement climatisée, elle a brinqueballé sur une piste défoncée pendant plus d’une heure pour m’emmener jusqu’au temple de Banteay Chhmar. Par moments, le nuage de poussière était si épais qu’il me semblait que les esprits des lieux prenaient le contrôle de la situation. Ne t’avise surtout pas, dans ces conditions, à ouvrir une fenêtre ! Le moindre interstice laisserait s’engouffrer dans l’habitacle une poudre rouge et sournoise qui recouvrirait instantanément tout ce qui s’y trouve. J’en ai fait l’amère expérience lors de mon dernier voyage, à cause d’une vitre bloquée. J’avais dû nettoyer tout mon matériel pourtant protégé dans les sacoches ! Nous avons croisé quantité de motos dont les passagers se cachaient le visage sous des krama ou respiraient derrière des masques en papier… ou ne se protégeaient pas du tout. De chaque côté de la piste, la végétation, tout comme les échoppes, étaient teintées sur un mètre de hauteur d’une couche beige clair, ocre ou blanche suivant la nature du sol. Même les feuilles de bananiers avaient perdu leurs couleurs. Je fis stopper mon chauffeur pour filmer un attelage dont les vaches très blanches avaient jailli dans la lumière opaque du petit matin. Elles tiraient tranquillement leur charrette de bois sur la piste poudreuse. Seule la casquette rouge de leur conducteur apportait une touche de couleur vive à ce tableau aux teintes pastel. Lorsque le goudron recouvrira la latérite, une nouvelle économie naîtra. Des cars de touristes afflueront vers le temple de Banteay Chhmar. Présentement, il n’attire que les passionnés et de par sa proximité avec la frontière thaïlandaise, des brigands qui n’ont pas hésité à voler, entre autres, un pan de mur d’une vingtaine de mètres ! Il faut reconnaître que la Citadelle du Chat a été érigée dans une contrée ingrate autrefois nommée le pays du sable. De nos jours, son isolement l’expose à un pillage intensif. 

En arrivant à l’entrée du site, un garde me fait remplir le cahier officiel et aimablement me laisse toute latitude pour visiter le temple. Je suis un sentier où se dessine, dans la poussière couleur chocolat, un patchwork d’empreintes de pneus, de sabots, de semelles et de pieds nus. Encore tout un monde à décrypter ! Un plan du site permet aux visiteurs de mieux cerner cet édifice du XIIème siècle tellement ruiné qu’il est difficilement interprétable : 80% des murs seraient écroulés ! La chaussée qui traverse les douves, autrefois bordée de balustrades à serpents nâga, a été en partie reconstituée. Ne subsiste de ces géants que leur buste. Un chantier travaille actuellement au redressement d’une longue galerie couverte de bas-reliefs. Des échafaudages de métal viennent à la rescousse d’étais de bois pour consolider les murs jusqu’à ce qu’ils retrouvent leur verticalité. Les pierres de nouveau empilées font ressurgir des scènes de combat. Curieusement, leur alignement sensiblement ondulatoire ne semble pas nuire à la tenue de l’ensemble. Une fois traversée la galerie d’enceinte, je pénètre dans le temple même. Un ravissement. Je suis escorté par mon chauffeur de taxi qui, visiblement, n’était jamais venu jusqu’ici. Au début plutôt distant, il comprend très vite ce qui m’intéresse et m’aide finalement à porter les caméras. Nous étions seuls au milieu d’un chaos merveilleux. Les grands arbres, les lianes, les buissons d’épineux, les tours à visages aux porches éventrés, les bassins sacrés aux reflets vert pâle participent à la création d’un univers romantique à couper le souffle. J’escalade des centaines de blocs écroulés, en partie ensevelis sous la végétation. Je passe sous des portiques tout prêts à s’effondrer. Je suis d’étroites galeries couvertes, enserrées de racines aux tentacules gigantesques. Partout se cachent des personnages contant mille histoires que seuls les mânes peuvent encore entendre. Les scènes guerrières, particulièrement riches, relatent des batailles navales, des combats où s’élancent des éléphants, des chars triomphants, des bataillons d’archers. Les scènes de cour et de vie quotidienne me passionnent tout autant. Une passerelle de bois conduisant à ce qui fut la salle de danse, me permet de découvrir ce que je cherchais : un magnifique harpiste. Un autre se dissimule plus loin, sur le linteau rosi par les lichens d’un porche soutenu par de gros poteaux de bois. J’ai par ailleurs la joie de dénicher deux joueurs de racle sculptés avec une telle finesse que l’on peut aisément analyser la position de chacun de leurs doigts. Une partie du mur est hélas prise dans un éboulis. Quelle frustration ! Tout à côté, dans le soleil, resplendit une divinité aux trente-deux bras déployés, Avalokiteshvara, au pied de laquelle des offrandes avaient été déposées. Comment te décrire l’allégresse d’emprunter des allées incertaines le long de galeries aux piliers chavirant soudain en un amas de pierres éparpillées ? Que te dire de l’émotion mais aussi de l’humilité qui te saisit en escaladant les blocs de grès jetés là comme par un coup de dés ? Soudain te prend l’envie de les soulever tous pour les remettre en place. Élan aussitôt réprimé par l’ampleur de la tâche ! Comme tu te sens minuscule face à un tel défi ! La nature, elle, a reconquis son territoire sans état d’âme. Lianes et racines envahissent et étouffent l’œuvre humaine, aussi majestueuse soit-elle. 

Vers midi, j’emmène le chauffeur déjeuner dans une gargote à proximité du temple. La pénombre du baraquement masque la crasse et le désordre qui y règne sans partage. À force de voyager en Asie, je suis un peu mieux immunisé quant à d’éventuelles intoxications alimentaires qu’un Américain consommant du 100% sous vide ! Sur les palissades de bois, sont accrochées de grandes photos publicitaires vantant des marques de cigarettes. On y voit un couple d’amoureux devant un décor aux couleurs acidulées, sensuelle incarnation du bonheur… de fumer ! Ainsi, de nos jours, l’on doit faire sa cour à l’aide d’un paquet de cigarettes ?! Je ne peux détacher mes yeux de cette photo tant elle m’apparaît absurde. Immédiatement je repense à tous ces instruments de musique utilisés autrefois pour la cour d’amour, en particulier la guimbarde des Hmong du Vietnam. Il y avait alors des tabous, des règles et des rites qui nécessitaient leur usage. Depuis, les mœurs ont évolué et peu à peu leur doux nasillement s’est tu. Il n’en reste pas moins que ce joli petit instrument est encore vivant et que certains anciens l’ayant connu se font un plaisir d’en jouer, ne serait-ce que pour faire perdurer la tradition. Si je devais courtiser une belle femme, je ne sais quel instrument je choisirais ? Et toi ?

Le soleil est encore haut quand je retourne faire quelques photos des bas-reliefs en tenant compte du changement de lumière. Entretemps, les ouvriers du chantier de restauration ont repris leur poste. Je les observe un moment. Les moyens rudimentaires dont ils disposent expliquent en partie la durée des travaux. Ils transportent terre et gravats à dos d’hommes, dans des paniers qu’ils vont vider un peu plus loin, pendant qu’un camion-grue soulève d’énormes pierres une à une. Il les posent ensuite sur un diable et, cahin-caha, en les maintenant à peine, les emportent par un étroit sentier très accidenté. Leur pesant chargement menace de verser à chaque secousse. Anecdotiquement, les ouvriers portent un casque, mais tous marchent en tongs ou pieds nus ! Les méthodes ne semblent guère avoir changé depuis le temps des bâtisseurs d’origine. La grue remplace l’éléphant, le diable la charrette, mais l’énergie humaine demeure prépondérante. 

Lorsqu’au crépuscule je quitte les lieux, je me sens profondément heureux, conscient du privilège d’avoir eu accès à de tels trésors. Si un jour j’ai la chance de revoir Banteay Chhmar restauré, je ne pourrai jamais oublier la joie indicible de l’avoir découvert ainsi aujourd’hui. Combien d’années seront-elles nécessaires à sa résurrection ? Ici, la patience est de rigueur, à l’image de ces tisserandes du village tout proche qui, comme le préconisait Boileau pour l’écriture, « vingt fois sur le métier remettent leur ouvrage ». Elles tissent pour les « Soieries du Mékong », organisme qui permet à une soixantaine de femmes de travailler chez elles. Heureuse initiative tendant à limiter l’exode rural qui les conduirait à aller exercer de piètres métiers en Thaïlande. Cet artisanat ancestral avait pratiquement disparu sous le régime destructeur des Khmers rouges. En tissant la soie, noble matériau, ces femmes retrouvent une dignité et renouent symboliquement les fils de leur histoire.

 

Battambang, le 3 décembre 2010

Cher Michel,

 

Des chiens ont aboyé une bonne partie de la nuit. Je n’étais pas mécontent de quitter l’hôtel et me suis offert un petit déjeuner princier au snack d’à côté : une soupe vietnamienne accompagnée d’un délicieux café cambodgien à l’étonnant arôme chocolaté. Les jeunes serveuses un brin vulgaires installaient les tables en traînant des tongs. Elles y déposaient des assiettes de petits beignets tout en discutant, téléphone portable collé à l’oreille. Il n’était encore que six heures mais la ville bouillonnait déjà. Tout en avalant goulûment ma soupe, j’ai vu passer un attelage absolument magnifique. J’en ai lâché ma cuillère ! Deux bœufs blancs tiraient une longue charrette couverte de poteries. L’énorme chargement était en grande partie dissimulé dans la paille mais une multitude de pots et jarres de terre cuite étaient artistiquement accrochés tout autour. À l’avant, un auvent rectangulaire de toile blanche protégeait les bêtes et leur maître du soleil. J’étais bien sûr le seul à m’extasier devant un tel spectacle. Les touristes n’ont-ils pas ce même regard admiratif lorsqu’ils voient en Bretagne les ramasseurs d’artichauts arpenter leurs champs, une hotte d’osier sur le dos ? 

Je tire ma valise comme un gros chien paresseux jusqu’à la gare routière. Le long du trottoir sont alignées les petites guérites de plexiglas des différentes compagnies. Une jeune femme m’offre une chaise en plastique afin d’attendre plus confortablement mon bus. À peine suis-je assis qu’une nuée de marchands commence son incessant ballet, me proposant gaufres, œufs de caille, mangues, insectes grillés, boissons fraîches, lunettes de soleil… On ne peut décidément manquer de rien ! De vieilles mendiantes au visage buriné tendent la main en me fixant de leurs yeux sombres. Leurs vêtements rapiécés sont usés jusqu’à la corde mais toutes ont une coupe de cheveux étonnamment impeccable. 

Mon car est plus récent que le précédent. Peu après notre départ, le chauffeur allume un écran vidéo sur lequel nous pouvons suivre une série burlesque qui déclenche l’hilarité des passagers. L’humour des séquences était très visuel, proche de nos vieux Laurel et Hardy et même si je ne comprends pas les dialogues, c’était déjà un plaisir que d’entendre les gens s’esclaffer en chœur. Sans se connaître, ils partagent un moment de pure détente devant des images qui pourraient paraître bien innocentes à un Occidental. Les gags relèvent du numéro de clowns et se succèdent sans relâche si bien que les rires fusent de toutes parts dans une ambiance bon enfant.

Battambang, seconde ville du pays, se verra probablement bientôt détrônée par Siem Reap en pleine expansion économique, grâce au vertigineux développement touristique lié aux temples d’Angkor. Néanmoins, elle reste un centre commercial primordial pour la province et accueille un foisonnant melting pot mêlant ethnies thaïes, laotiennes, chinoises et khmères. La province de Battambang représente par ailleurs le grenier à riz du Cambodge. J’ai immédiatement aimé l’ambiance des quartiers où subsistent à la fois bâtiments de style colonial et maisons traditionnelles khmères. La prospérité engendre ici une dynamique perceptible ne serait-ce que par la multitude d’activités animant chaque coin de rue. J’étais pressé de me fondre dans la foule et d’écouter « sa musique ». Tout est son lorsque l’on se promène dans une ville. C’est pourquoi j’ai cherché à appréhender l’espace qui m’entourait uniquement par la diversité de ses bruits. Il m’a suffi de déconnecter mes autres sens pour ne privilégier que l’ouïe dont l’acuité s’en trouve tout à coup démultipliée. Se mêlaient, hors du grondement incessant des motos, le babillement des voix qui s’interpelaient, l’aboiement d’un chien, des rires d’enfants, des coups de marteau sur la ferraille. Une fois l’oreille suffisamment exercée, d’autres bruissements plus ténus ont fait à leur tour surface : glissement des pas, cliquetis frénétique d’une machine à coudre, frottement d’un balai sur le trottoir, grésillement d’aliments plongés dans la friture. Chaque ville possède sa propre polyphonie. Que ce soit en France ou à l’étranger, le marché reste le meilleur endroit pour véritablement percevoir la musique d’une population. Promène-toi entre les étals d’un marché de Provence, de Bretagne ou des différents quartiers de Paris et écoute ! C’est hallucinant ! À force de traquer sons et images, j’ai l’impression que mes micros et ma caméra ne sont plus qu’un prolongement de moi-même. Je reste constamment « branché » sur le monde. Même l’impact d’une pierre qui tombe me fait tressaillir ! Tu connais ma passion pour les lithophones… À l’image de mon ami Jean Pruvost, éminent lexicologue qui traque les mots à travers les dictionnaires, je suis un chasseur de sons, également sources de langage, de communication. Nos quêtes respectives se rejoignent dans l’étude de la sémiotique, soit par l’exhumation de connaissances révolues ou la mise en valeur de richesses menacées par la culture de masse. « Je suis passionné par les dictionnaires car c'est un trait d'union entre les générations et entre gens de tous niveaux culturels » déclare-t-il comme en écho à mon propre travail. Il partage mon besoin de décrypter les sons du quotidien : « Je ressens également la musique dans les immeubles : la chaise qui grince au premier, l’aiguille qui tombe. Il y a une grande poésie dans la collection des sons inconscients d’une communauté, qui va de l’avion qui passe au coup de sonnette de la porte d’à côté. C’est quand l’un exagère, prend le dessus, par exemple par une perceuse qui ne s’arrête pas, ou par le bruit incessant d’une usine, que cela devient insupportable. Dans le fond, c’est la tolérance et le respect discret et paisiblement harmonieux des sons entre eux qui constituent cette poésie. » 

Chaque époque bénéficie d’outils d’investigation de plus en plus perfectionnés. D’autres méthodes verront le jour alors même que disparaîtront des pratiques ancestrales. Puissions-nous transmettre la passion qui nous anime afin de perpétuer nos recherches. 

La visite du musée provincial de Battambang m’a permis de m’immerger de nouveau dans la civilisation angkorienne. Modeste bâtiment au jardin ombragé, il renferme des pièces de toute beauté. Linteaux, statues de Bouddha, figurines y sont présentés dans la pénombre poussiéreuse de petites salles aux fenêtres closes de lourds volets de bois. Quelques lumières au néon éclaboussaient de leur éclat blanc les galeries principales. Des instruments de musique étaient enfermés dans une vitrine dont un gong pour lequel j’avais quelques doutes quant à sa véritable ancienneté. Il aurait fallu pour m’en assurer que je puisse le faire tinter mais, pour cela, une autorisation était indispensable. Peut-être aurai-je l’occasion de revenir ? 

En regagnant mon hôtel, j’ai assisté à la sortie de l’école du quartier. Les élèves en uniforme bleu marine et blanc étaient rassemblés en rangs autour du drapeau national. Pendant la cérémonie de clôture des cours, certains garçons chahutaient en cachette, les filles tentaient de garder leur sérieux. Les enfants dissipés n’ont pas de nationalité ! Lorsque les enseignants ont donné le signal, une volée d’hirondelles s’est précipitée vers la grille de la cour, soit à pied, soit à vélo à une ou deux places, soit en scooter. J’ai été frappé par les sourires, la joie affichée des élèves. En comparaison, je me suis souvenu d’un abribus en France où se serraient des lycéens : tous en noir et en jean, uniforme qu’ils se sont eux-mêmes imposé, affichant la mine renfrognée d’usage au service d’une allure no future. Quel contraste !

Le Royal Hotel m’offre un luxe inhabituel pour une somme très modique. La grande chambre où des fleurs d’orchidée ont été délicatement déposées sur le lit, est agrémentée de deux confortables fauteuils en osier tressé. De fins rideaux orange bordés de franges à mèches vieil or encadrent la fenêtre. De plus, je profite d’un vrai bureau avec une connexion internet directe qui va me permettre de travailler plus agréablement. Pendant que je t’écris, au-dessus de ma tête tournent lentement les trois pales d’un ventilateur kaki, au milieu d’un plafond aux plaques de polystyrène ouvragées. Outre le grand confort, l’autre avantage de l’établissement est d’offrir à sa clientèle un restaurant en terrasse au dernier étage. Il me suffit donc de monter quelques volées de marches pour me retrouver attablé devant un plat préparé de frais. À l’ombre d’un toit de tôle, de petites tables sont éparpillées sur un carrelage poussiéreux aux couleurs incertaines. Les serveurs redoublent d’amabilité malgré le rythme épuisant d’horaires extrêmement contraignants. L’un d’eux, beau jeune homme aux traits fins, à l’œil pétillant, s’est essayé à répéter mes mots en français. Il semblait avide de s’instruire. Je lui ai fait dire et redire « deux verres » plusieurs fois, car le son « œ » lui est très difficile à prononcer. Il est venu s’accroupir près de ma table, reprenant chaque mot avec application, ponctuant ses prononciations hasardeuses de grands éclats de rire. Son appétit d’apprendre me fait présager qu’il assimilera très vite les rudiments de notre vocabulaire. Pendant que j’assurais mon cours de langue occidentale appliqué, a soudain jailli de la bouche de l’escalier une énorme masse blanche informe qui a semblé chavirer au moment de passer la porte trop étroite. C’était un jeune employé qui portait un amoncellement incroyable de draps mouillés enroulés sur les épaules ! Il a laissé choir son impressionnant chargement sur une table voisine pour l’étendre ensuite sur les rangées de fils tendus dans la partie découverte de la terrasse. Des femmes décrochaient le linge sec et le pliaient en plaisantant avec notre porteur visiblement gagné par leur bonne humeur. En m’approchant du bord du toit, j’ai profité de la vue sur la ville baignée de brume d’où jaillissait une quantité invraisemblable d’antennes. Au loin, des cocotiers dessinaient la limite de la cité baignée de chaleur. 

Ce soir, j’ai rencontré Philay, un chauffeur de tuk-tuk d’une soixantaine d’années, qui parle un français mitigé d’anglais. Je lui ai montré sur mon ordinateur portable les différents sujets que je recherche dans la région afin de compléter mon film. Je l’ai pressenti débrouillard et lui ai donc demandé d’imaginer plusieurs circuits avant de lui donner rendez-vous demain matin. Je ressens ce soir l’allégresse de l’explorateur à la veille de nouvelles découvertes. 

 

Battambang, le 4 décembre 2010

Cher Michel, 

 

Que voici une journée riche en rebondissements ! J’aurais tant aimé la partager avec toi ! Son rythme endiablé a été donné dès le matin en traversant le marché sur la rugissante monture de Philay, pour atteindre un quartier où proliféraient quantité de modestes échoppes. Là, mon précieux guide m’a conduit chez une marchande d’objets usuels visiblement destinés à une clientèle rurale. Paniers de diverses formes affectés à de multiples usages, nasses tressées pour la pêche, poteries rondes savamment entassées en d’innombrables tours de Pise, la marchandise hétéroclite grimpait jusqu’au toit de l’appentis ! Je me suis tout particulièrement intéressé aux cloches de buffles ou de chevaux suspendues en bouquets par leurs cordelettes. En os, en bambou ou encore en bois, elles présentaient des modes de percussions différents. Les plus grosses, en arcs de cercle de bois rouge, contenaient une série de battants internes autrefois constitués de grelots. Ils ont depuis été remplacés par de simples sections de gros fil de fer. D’autres, plus petites, de forme oblongue, étaient frappées de deux battants extérieurs accrochés symétriquement comme des oreilles. Il suffisait de les agiter dans un mouvement vertical pour déclencher la frappe. Je les ai presque toutes fait tinter sous l’œil amusé de la vendeuse qui souriait sous son bonnet. Cette scène m’a ramené à la Foire aux Moutons de Salon-de-Provence où je m’étais rendu au printemps dernier. Les bergers de la région venaient y choisir de nouvelles sonnailles pour leurs troupeaux, les testant une à une d’un air grave avant de jeter leur dévolu sur celle qui apportera une sonorité complémentaire à leur collection. Une véritable passion les animait, héritage des générations précédentes dont hélas trop peu d’entre eux possèdent encore l’expertise. Tout comme ces pâtres mélomanes, j’ai fini par sélectionner les cloches qui m’ont semblé les meilleures, rêvant de les voir un jour accrochées au cou de bêtes françaises qui ignorent tout de leurs congénères asiatiques !

Nous nous sommes ensuite rendus dans une fabrique de braseros de terre cuite comme tu peux en rencontrer ici dans la plupart des maisons. Ces ustensiles sont également utilisés par les marchands installés sur les trottoirs. Il n’est pas rare de croiser certains d’entre eux portant au bout de leur palanche un de ces foyers miniatures où rougeoient les braises ! Une scène relevée sur un bas-relief du Bayon montre un homme à genoux, fesses relevées, en train de souffler sur le feu d’un petit four quasi identique. C’est pourquoi cet objet de la vie quotidienne requiert à mes yeux une grande importance.

Dans une vaste cour recouverte de morceaux de tôle ondulée, des hommes travaillaient en silence à différents postes. J’ai eu le privilège de pouvoir filmer les phases successives de la fabrication. La présence de la caméra n’a en rien perturbé le rythme immuable des artisans, répétant les mêmes gestes à l’infini. Pas une machine, pas un moteur, les fours naissent en série de la main de l’homme. Les mêmes techniques furent sans doute employées à l’époque angkorienne, seuls les matériaux ont évolué et les dimensions en ont été normalisées. À l’entrée de l’atelier en plein air, un panneau plastifié indiquait les cotes des différentes parties à assembler. Il a été conçu par le GERES (Groupement Énergies Renouvelables, Environnement et Solidarités), organisme basé à Aubagne à l’origine de cette entreprise. Pour cette innovation, lui été décerné le PCIA The Partnership for Clean Indoor Air (PCIA), prix récompensant ses recherches en matière d’économie énergétique, réduction de la pollution et lutte contre les changements climatiques. Depuis 2003, le GERES fabrique, commercialise et diffuse des foyers de cuisson ménagers moins énergivores, diminuant de façon notoire la consommation massive de bois qui menace l’écosystème cambodgien, tout en réduisant considérablement l’émission de gaz à effet de serre. Par ailleurs, cette nouvelle technique a contribué à l’atténuation de la mortalité des femmes et des enfants exposés aux fumées nocives. Enfin, en quelques années, plusieurs millions de dollars ont été économisés par leurs utilisateurs. Une fois de plus, je constate que des initiatives ô combien méritoires permettent au pays de se relever après la période particulièrement dévastatrice programmée par le terrible Angkar, tout en respectant l’environnement. Adapter la technologie moderne au savoir-faire et aux ressources locales demeure la clé de voûte de la réussite. 

J’ai suivi un ouvrier portant une palanche sur laquelle étaient accrochés deux paniers. Il allait chercher de la terre pour ensuite la déverser dans un bassin d’eau glaiseuse. La matière première, une fois malaxée, était déposée sur de grandes feuilles de plastique avant de se voir tassée dans des moules. Des rangées de galettes de terre, formant comme un dallage, séchaient au soleil avant d’être percées de trous réguliers. Elles garniront le fond du foyer qui sera ensuite gainé de métal. Justement, d’autres hommes découpaient et donnaient forme à des plaques de fer banc récupérées sur toutes sortes de bidons usagés. Autour du four de briques, un imposant tas de cendres parait le lieu d’une teinte volcanique. Une vache somnolait, paisible, couchée entre seaux rouillés et bâches de plastique déchirées. Au milieu d’un fatras de jerrycans métalliques, de braseros empilés, entre les bassins de trempage, couraient de jeunes enfants maculés de terre de la tête aux pieds. Ils croquaient goulûment dans des bonbons aux couleurs vives puisés dans de petits sacs qu’ils s’échangeaient en riant. Les plus grands s’essayaient à aider leurs parents, leurs doigts encore malhabiles lissant les pièces achevées. Leur apprentissage commence comme un jeu. À leur tour, ils répéteront les mêmes gestes, jusqu’à acquérir un coup de main de plus en plus sûr. 

Il faut que je te raconte l’équipée la plus originale de cette journée ! Une traversée de la campagne rizicole sur le chaotique Bamboo Train. Il s’agit d’un mode de transport local mis à la disposition des touristes avides de sensations fortes. C’est sur une ancienne voie ferrée datant de la période coloniale française et reliant Phnom Penh à la Thaïlande que circule encore aujourd’hui ce curieux engin. Il est constitué d’un cadre de bois d’environ deux mètres sur trois, garni de fines lattes de bambou. Monté sur une paire d’essieux tout droit récupérés sur des tanks détruits pendant la guerre civile, il est propulsé par un pétaradant moteur de bateau. À l’origine, le norry, comme le nomment les Cambodgiens, était utilisé par les mécaniciens de la voie ferrée pour se déplacer et entretenir les rails. Il n’était pas motorisé et le conducteur le faisait avancer à la force des bras, poussant sur un long bâton de bambou, tel un gondolier des rizières. Aujourd’hui, grâce à son moteur, il peut transporter jusqu’à une tonne et demi de riz ou quinze passagers. Porcs, poules, fruits frais, bois, motos, y sont chargés sans réglementation particulière. Quant aux touristes, par mesure de sécurité, seulement huit sont autorisés à prendre place sur les coussins mis à leur disposition. Les norries lancés à pleine vitesse peuvent atteindre les 30km/heure mais ne possèdent pas de système de freinage ! Il faut donc que leurs conducteurs restent vigilants en cas de traversée inopinée d’animaux car leurs machines ne ralentissent qu’une fois le moteur coupé. 

Au départ de l’ancienne petite gare française complètement délabrée et noircie par la mousson, j’ai pris place sur la fameuse plateforme, assis sur un coussin, les pieds bien calés sur la rampe avant. Je me suis soudain imaginé embarqué sur une nef improbable ou chevauchant un intrépide tapis volant ! Dans un bruit assourdissant de moteur et de métal, le Bamboo Train a pris de la vitesse, secoué d’impressionnants soubresauts, battant la mesure aux soudures régulières des rails. Ceux-ci couraient dans l’herbe folle au milieu des rizières dans un parallélisme aléatoire, tels deux longs serpents ondulant de façon inquiétante. Le conducteur, scrutant l’horizon tel un capitaine, ralentissait à chaque passage délicat, lorsque, par exemple, un pont au-dessus du vide n’était constitué que de larges barres métalliques ! Nous circulions sur une voie unique. Que se passerait-il si nous croisions un autre équipage ? La réponse ne s’est pas fait attendre : lorsqu’un norry en croise un autre, c’est en général le plus léger qui cède le passage. Les deux chauffeurs, sans se presser, font descendre leurs passagers et soulèvent ensemble le plateau pour le poser sur le bas-côté où viennent le rejoindre les deux essieux portés comme des haltères. Il suffit alors de faire avancer l’autre norry en le poussant un peu plus loin et remonter l’engin sur les rails, chacun reprenant ensuite son chemin opposé. Plusieurs croisements vont se succéder, nécessitant la même manœuvre. Je n’aurai jamais à évacuer mon vaisseau. La caméra serait-elle le signe ostentatoire des VIP ? Le mauvais état de la voie ferrée est en grande partie dû aux Khmers rouges qui en faisaient sauter des portions presque chaque jour. Les réparations très rudimentaires, quoiqu’ingénieuses, ont depuis permis à la population locale de continuer à circuler et, par l’apport touristique récent, à tirer quelques subsides du passage régulier des amateurs d’aventure. Hélas, le terminus est programmé puisqu’un vaste chantier de réhabilitation du chemin de fer est à l’étude, mettant fin au légendaire Bamboo Train qui ne pourra rivaliser avec les trains longue distance. Pour le touriste, ce sera la fin d’une belle expérience car, il faut bien le reconnaître, l’intérêt réside plus dans l’originalité du mode de transport que dans la beauté des paysages, entre brousse et rizières. 

Mon norry a terminé sa course folle dans une petite gare fantomatique flanquée d’une briqueterie artisanale. Ses trois fours, jolis dômes de briques rouges rehaussés d’une longue cheminée, émergeaient de véritables collines de cendres gris foncé. On aurait cru un village de huttes érigé sur la Lune ! C’était l’heure de la pause déjeuner, les ouvriers étaient rassemblés sous les toits de tôles. Mon chauffeur m’a accompagné à l’intérieur d’un four éteint. Quelle belle construction ! Les proportions avoisinent celles des pigeonniers que l’on rencontre encore dans certains châteaux en Bretagne. J’ai voulu tester l’acoustique qui me semblait parfaite en entonnant des chants diphoniques, sous l’œil médusé de mon compagnon. De quel hurluberlu avait-il hérité ! 

Des femmes attendaient le passage du Bamboo Train sous des baraquements de fortune pour proposer fruits et boissons fraîches. Je me suis laissé tenter, conscient d’apporter une modeste contribution à leur recherche perpétuelle de moyens de subsistance. Bientôt, la ligne nouvelle les privera de ce petit commerce, il leur faudra en inventer un autre, faisant appel à une faculté d’adaptation toujours en éveil. 

Au retour, j’ai fait arrêter notre bondissant plateau à roulettes sur un pont de pierre qui enjambait une mare couleur café au lait où pataugeaient des pêcheurs. Ils jetaient leurs filets après avoir guetté les plus infimes mouvements de l’onde pour tenter de localiser leurs proies. L’un d’eux, un chapeau de paille à moitié déchiré lui retombant sur les yeux, était juché sur le parapet, drapé dans son filet brun, prêt à sauter dans l’eau à la moindre alerte. Trempé de la tête aux pieds, un tee-shirt beige collé à la peau, il guettait le poisson avec l’acuité du prédateur. De son corps sombre et musculeux, tendu par l’effort, émanait une majesté de fauve et sa parfaite immobilité accentuait son allure sculpturale. Prompt à jeter son épervier dans un vaste mouvement circulaire des plus harmonieux, il disparaissait régulièrement jusqu’au cou dans l’eau crémeuse, tout comme ses compagnons, échangeant avec eux de rares commentaires. Un autre pêcheur déplaçait des nasses de bambou tressé, attendant toujours des prises meilleures pendant qu’un troisième relevait de temps à autre un petit carrelet désespérément vide. Je serais resté des heures à les observer, mais notre norry encombrait la voie et son propriétaire avait certainement d’autres clients à promener. 

Pourtant, je l’ai de nouveau fait stopper lorsque j’ai aperçu, au milieu des rizières, une batteuse en pleine action. Dans la chaleur suffocante de poussière, un groupe d’hommes s’affairait autour d’une grondante machine bleue, enfournant sans relâche les précieuses gerbes. La paille jaillissait alors en souffle continu vers le ciel tandis que les grains coulaient dans des seaux évacués au fur et à mesure. Le paddy ainsi récolté s’étalait sur de grandes toiles fines maintes fois reprisées. Les paysans semblaient surpris de ma visite, mais visiblement heureux que je les filme. Ainsi, leur travail retrouvait une certaine valeur puisqu’il suscitait l’intérêt d’un étranger. L’un d’eux me l’a fait comprendre avec force gestes amicaux. 

Plus tard, la visite de deux forges m’a également permis de belles images. La première, tenue par des Chams, ressemblait à un tas de tôles assemblées de bric et de broc au bord de la piste. Des auvents de bambous soutenus par des perches étaient soulevés tout autour afin d’en améliorer l’aération. En pénétrant sous l’abri, j’y ai découvert une poignée d’hommes travaillant le fer selon des méthodes passablement révolues en Occident. Les marteaux tapant tour à tour sur l’enclume, les gerbes d’étincelles jaillissant de plusieurs foyers ravivés par un gros soufflet, cette scène me rappelait les grands panneaux cartonnés que l’instituteur accrochait autrefois au tableau pour nous décrire les métiers de nos campagnes. Ici, on fabriquait des outils, particulièrement des faucilles affûtées à souhait pour opérer dans les rizières. Une fois terminées, le fil de leur lame finement strié, elles étaient badigeonnées par une femme mutique assise en tailleur sur une table. D’un geste lent, aussi naturellement qu’elle respirait, elle passait un pinceau humecté sur chacune d’elles avant d’en planter la pointe dans une planchette, en un alignement presque artistique. D’autres outils de coupe étaient accrochés sur de longues perches, voués à des usages divers, de la taille du bois à la récolte de la noix de coco.

La seconde forge, au fond d’une cour, s’était spécialisée dans les socs d’araires. Le métal fondu et coulé provenait de pièces de moteur et de bombes de tailles diverses entassées pêle-mêle à l’entrée de l’atelier. Les blocs coulés présentant des défauts, la même opération était répétée encore et encore jusqu’à obtention d’un résultat acceptable. La technique exige un accord parfait entre le moule et le métal en fusion, fruit d’innombrables tentatives, nécessitant des trésors de patience. Pratiques ancestrales de la transformation du fer, depuis la nuit des temps les hommes les ont appris et transmis, donnant parfois lieu à des rituels au cours desquels intervient la protection divine. Au Cambodge, l’acte de forger revêt un aspect démiurgique.

Philay m’a fait découvrir le monastère de Vat Samrong Kong. Dans sa galerie extérieure trônait un tambour sur son support. J’ai testé sa sonorité qui s’est avérée remarquable. Pour cela, j’ai utilisé un bâton de frappe identique à ceux représentés sur les bas-reliefs. Philay me suivait en me donnant toutes les explications qu’il jugeait utiles à mes recherches. À chacune de mes demandes, il répondait par un simple « il y a » ou « il n’y a pas ». S’en suivait un salmigondis de mots français et anglais destinés à satisfaire ma curiosité. Avant que le soleil ne disparaisse, il m’a déposé devant un jardin public où fleurissaient de magnifiques lotus. Je ne me lasse pas de les contempler. Leurs pétales blancs légèrement pointus et bordés d’un rose carné s’ouvrent délicatement sur un cœur jaune piqué de points ocre, en forme de pomme d’arrosoir. Leurs larges feuilles rondes d’un vert bleuté, vasques providentielles, semblent avoir été créées pour recueillir l’eau du ciel. Elles participent à « l’effet lotus » : l’eau glisse sur elles, emportant poussières et particules, les maintenant dans la pureté. Vertu qui rend la fleur omniprésente dans l’iconographie hindoue et le symbolisme bouddhique : pureté du corps, de la parole et de l’esprit flottant sur les eaux boueuses de l’attachement et du désir. Car, contrairement aux autres plantes aquatiques qui flottent à la surface, le lotus s’élève au-dessus de l’eau. Fleur d’ornement ou offrande religieuse, tu la trouves autant dans les autels domestiques que dans les temples. Plus prosaïquement, elle a des vertus médicinales et, si ses graines et rhizomes sont couramment consommés, ses élégants pétales servent de garniture et ses feuilles d’assiettes !

Ce soir, j’ai de nouveau dîné à la terrasse de l’hôtel parmi une quinzaine de clients rassemblés en conversations feutrées autour d’un verre, ou seuls un livre à la main. La nuit tombait doucement, le soleil rouge flamboyait par-dessus les toits. Une brume grise planait sur la ville, faisant oublier la chaleur et la lumière crue de la journée. Insidieusement, nous entrions dans la pénombre. Le modeste éclairage du restaurant permettait à peine de lire le menu ! La serveuse s’était armée d’une longue perche pour allumer les suspensions aux interrupteurs curieusement accrochés près des ampoules autour desquelles virevoltaient des nuées d’insectes affolés. Leur excitation contrastait avec le calme retrouvé dans la douceur du soir. Les bruits s’estompaient, le temps semblait s’être arrêté. Après l’agitation de mes palpitantes rencontres, une bienveillante sérénité m’a lentement envahi. Je me suis régalé d’un poulet au gingembre que j’ai dégusté avec des baguettes. Tu pourras penser que ce ne sont que de petits détails, mais ils donnent une couleur à chaque instant passé dans cette partie du monde qui m’est si chère.

 

Battambang, le 5 décembre 2010

Cher Michel,

 

Le Vat Samrong Kong visité hier offrait de belles proportions, de grands toits superposés en voiles aériennes, et dans son enceinte, un très ancien stupa malheureusement en mauvais état. Au cœur d’un écrin de verdure enchanteur, elle semblait n’avoir subi que peu de transformations. Elle mériterait à bien des égards une rénovation minutieuse. Cependant, au Cambodge, la notion de restauration ou de conservation n’existent pas puisque, pour les bouddhistes, ce qui est mort est amené à renaître. Restaurer signifie que l’on va tout refaire à neuf ! Une réfection aussi drastique permettrait peut-être d’oublier qu’ici, pendant le régime de Pol Pot, le monastère servit de prison et que de nombreux prisonniers y ont été exécutés. 

Le Vat Kdol que j’ai visité ce matin a servi d’hôpital en cette période trouble. Hôpital qui ne dispensait guère de soins puisqu’il servait plutôt de mouroir. Philay m’a raconté y avoir travaillé à cette époque. J’ai senti qu’il ne voulait pas approfondir le sujet et, par respect, me suis abstenu de lui poser des questions. En revanche, il a eu plaisir à me raconter qu’enfant il avait accueilli le général de Gaulle dont il m’a mimé l’imposante carrure de façon comique : « Il… grand avec… moustache ! ». Il se rappelait avoir brandi pour lui une pancarte de bienvenue. 

Le monastère de Vat Kdol est également surprenant par son mélange d’art classique khmer et d’anciens bâtiments coloniaux aux murs couverts de sculptures en ciment très originales. Scènes de guerre ou de la vie quotidienne sans commune mesure avec les bas-reliefs d’Angkor ! Les innombrables personnages témoignent ici d’un passé mettant en scène colons et Khmers aux prises avec leurs contradictions dans un style très naïf. Les moussons successives en ont érodé les contours et ses suintements ocre-bruns soulignent à présent leurs reliefs. Sous la galerie extérieure se trouvaient deux vieux tambours. L’un était accroché à un gros chaume de bambou par un anneau unique, l’autre plus abimé, reposait sur son support. Ce dernier avait la forme d’une baratte. Il m’a particulièrement intéressé car sa peau déchirée m’a permis de voir les longs clous de bambou dépassant à l’intérieur, telles des dents de requin. Le tambour d’Ek Phnom, lui, était couronné de clous de bois qui auraient aussi bien pu orner le chignon d’une belle élégante !

La virée en tuk-tuk dans la campagne alentour a été un vrai bonheur. La piste de latérite s’enfonçait dans des forêts de cocotiers et bananiers sous lesquels s’abritaient, le long des cours d’eau, une multitude de maisons de bois sur pilotis. Je fis stopper Philay à l’entrée d’un pont couvert en bois comme j’en ai rarement rencontré. En contrebas, près de la rivière, une femme lavait son linge entre des pirogues amarrées. Elle entassait les tissus essorés sur une échelle grossière constituée de troncs assemblés en équilibre sur la berge abrupte. Plus haut, des fils à linge tendus près des baraques ornaient la verdure de leurs guirlandes multicolores. Ils m’ont rappelé ce que disait une amie à propos du temps qui passe… « Sur le fil notre vie défile. Au début, une ribambelle de couches, de bavoirs et de petits pyjamas que la brise s’amuse à gonfler. Les années passent, pantalons miniatures et jupettes à fleurs font place aux jeans et tee-shirts bariolés, aux vêtements de sport. Le fil devient trop court, il faut en ajouter un autre. Puis arrive le temps des vêtements de travail, chemises et pantalons droits, aux couleurs plus sombres, plus sages. Enfin, le fil rouille. Plus les années passent, moins on le garnit. La vie est partie étendre son linge ailleurs. Quelques vêtements esseulés, usés, prennent alors la couleur du deuil. À l’aube de coton blanc succède le crépuscule de lainage noir. La vie a passé, aussi rapide qu’une journée de soleil. » 

Plus loin, d’autres ponts plus modestes, seulement constitués de quelques tiges de bambous, reliaient les deux rives. Des troncs creusés de profondes entailles servaient d’escaliers pour descendre jusqu’à l’eau. Paisible vie rurale loin du rythme effréné des grandes métropoles. J’ai filmé quelques magnifiques zébus au teint d’albâtre parées de plusieurs colliers. Outre la cloche de bois classique du même modèle que celles acquises hier, elles portaient une chaîne métallique garnie d’une série de petits grelots de laiton. Ces élégantes parures disparaissaient en partie dans les plis du généreux jabot pendouillant sous leur menton. Un étalon portait également un collier aux motifs géométriques de différentes couleurs cuivrées. Il était solidement attaché sous un auvent. Son impressionnant gabarit, son regard peu amène, cerclé de noir, ainsi que sa mâchoire prognathe suffisaient à dissuader quiconque de l’approcher ! J’ai décidé d’attendre le retour de son propriétaire qui possédait des cloches anciennes. 

Pour patienter, je me suis installé avec Philay sous un baraquement au bord de la piste et ai joué du duduk, mon hautbois arménien, sous l’œil indifférent des bovidés et de leurs petits rassemblés autour d’un tas de foin. Cet instrument, que j’affectionne particulièrement, est fabriqué dans du bois d’abricotier. Son anche double, pièce de roseau aplatie et fendue, lui confère une sonorité très douce, au timbre chaud. Il y a quatre grands types de duduk qui permettent de créer des atmosphères différentes selon le contenu du morceau et le contexte dans lequel il est joué : le plus long, par exemple, est considéré comme idéal pour les chansons d’amour, alors que le plus petit accompagne généralement les danses. Le duduk peut être joué par un soliste, mais la plupart du temps il rassemble au moins deux musiciens. L’un crée le fond musical en tenant un bourdon continu grâce à une technique de respiration circulaire, tandis que l’autre développe des mélodies et improvisations complexes. Depuis quelques décennies, la musique pour duduk perd de sa popularité, notamment en milieu rural d’où il est originaire. Toutefois, celle-ci a été inscrite en 2008 sur la Liste du Patrimoine culturel immatériel de l’Humanité. De moins en moins présent dans les fêtes populaires, le duduk est davantage joué par des professionnels lors de concerts ; on le retrouve dans les bandes originales de certains films et même de jeux vidéo ! Que va-t-il rester du caractère traditionnel de cette musique ? 

Lorsque le paysan est rentré des rizières, il m’a montré les quelques exemplaires de cloches en bois qu’il possédait avec des battants de cinq petits grelots dont certains étaient sculptés. Vraisemblablement peu disposé à me les céder, il a tenté de les marchander par l’intermédiaire de Philay. Je me suis contenté de les prendre en photos sans insister davantage, mon but n’étant pas de déposséder les autochtones de leurs objets traditionnels mais plutôt de les valoriser. 

Le forgeron que j’ai rencontré tout à l’heure travaillait seul sous son abri où j’ai eu le privilège d’actionner un soufflet cylindrique, différent de ceux rencontrés la veille. Assis sur un banc de bois, par une poussée horizontale, je mettais en mouvement un piston, faisant jaillir à chaque pression une gerbe d’étincelles sous l’œil amusé de l’homme de l’art. Forger une pièce requiert un temps infini pour un Occidental habitué à vivre en accéléré ! Il faut la travailler à coups de masse, la remettre au feu, la frapper de nouveau, puis la plonger de nouveau dans les braises… J’ai appris que les soudures étaient constituées de cuivre fondu et de verre. Afin de remercier cet homme affable de me laisser filmer son travail, je lui ai joué quelques improvisations au duduk pendant qu’il façonnait sa pièce. Je l’ai ainsi véritablement accompagné dans la réalisation de son outil. Dans cette modeste forge, nous avons mêlé les percussions métalliques de sa frappe aux modulations suaves de mon instrument. Émouvant moment de partage pendant lequel les sourires ont su dépasser les limites du langage. Dans l’exercice de mon métier, la musique m’a permis d’entrer en relation avec tant de peuples sans avoir recours à la parole ! Elle touche à l’intimité des êtres, au plus profond de leur mémoire, au-delà de toute considération matérielle ou idéologique. La vibration d’une seule note peut bouleverser un individu, où qu’il se trouve, à l’ombre d’un baobab africain ou au cœur de la forêt asiatique. L’instrument de musique est fait de bois, de cordes ou de cuivre, il n’existe que par sa matière. Seul le musicien a le pouvoir de le faire vibrer et d’en tirer les mélodies propres à émouvoir, à rassembler les hommes. Je ne peux me contenter de collecter des pratiques, de recueillir des images qui nourriront les archives. J’ai besoin de cette communion pour continuer à enrichir mon travail. 

Dehors, des vaches ruminaient près d’une antique charrette de bois. Un chapelet de gamins en équilibre sur un vieux vélo sans freins sillonnait la cour en riant. D’autres promenaient un bébé dans une poussette crasseuse. Leurs vêtements étaient tachés, déchirés, leur visage terreux. Pieds nus ou en tongs, vivant dans la poussière ou la boue, leur notion de la propreté est de toute évidence bien différente de la nôtre ! Comment nous-mêmes vivrions-nous dans des conditions matérielles identiques ? Il est amusant de les voir porter des vêtements de contrefaçon aux marques prestigieuses (Nike, Calvin Klein, Pierre Cardin…) réduits à l’état de haillons. Cette vision peut induire une réflexion quant à la valeur marchande de tels articles… 

Le trajet de l’après-midi a été tout bonnement infernal ! Le tuk-tuk bondissait littéralement sur la piste défoncée, entre nids-de-poule et fondrières ! J’étais obligé d’anticiper les secousses en me soulevant du siège à l’approche des énormes trous. Par deux fois, je me suis violemment cogné la tête au toit malgré ces précautions. Agrippé comme un naufragé aux montants de métal, je tentais désespérément de ne pas me faire éjecter du véhicule zigzaguant au milieu des rizières. J’ai pu mesurer la justesse de l’expression « secoué comme un sac de noix » ! 

De nouveau sous le couvert des arbres, j’ai alors découvert des villages comme je n’en avais jamais vus auparavant. J’ai retrouvé nos habitats du Moyen Âge dans toute leur simplicité. Sous les bananiers, les cocotiers et les immenses bambous, les habitants s’affairaient lentement, se reposaient dans des hamacs ou jouaient aux cartes, au billard ou à la pétanque. Ici pas de frénésie, rien ne semblait presser. Un travail peut prendre une heure, une journée, un mois, l’important est d’en venir à bout. Chiens, poules, vaches, canards vaquaient à leurs préoccupations animales autour des maisons de bois. J’avais sous les yeux les scènes de la vie quotidienne de nos forêts françaises d’autrefois, alors très peuplées. À la façon dont on me regardait, j’ai compris que les touristes ne devaient pas s’aventurer souvent jusque-là. Les enfants me saluaient en souriant. J’aurais tant aimé rester quelques temps avec eux ! Comme je te l’ai déjà dit, je ne me sens jamais aussi bien que lorsque je me trouve à ce point retiré du monde !

Les pistes quadrillaient la forêt de façon si rectiligne que toutes se ressemblaient et bientôt, Philay lui-même, s’est perdu ! Il s’arrêtait régulièrement aux carrefours où il trouvait toujours quelqu’un pour le renseigner. Contre toute attente, nous avons soudain débouché sur la nationale à l’entrée de Battambang. J’ai alors eu la curieuse impression d’avoir fait un voyage express à travers le temps. Instantanément, notre tuk-tuk s’est frayé un passage dans le flot continu de la circulation, dans le bruit et l’odeur des moteurs. Saisi par un tel contraste, je me serais presque retourné pour vérifier que la forêt était bien réelle…

Ce soir, j’ai eu la surprise de découvrir, juste au pied de l’hôtel, un chapiteau aux couleurs vives. Une cérémonie de fiançailles se préparait. À l’intérieur, tables et chaises étaient recouvertes de satin mauve. Des tissus jaunes, verts, rouges habillaient l’ensemble de teintes criardes. Des fleurs de tulle rose ou jaune ornaient le pourtour de l’entrée. Un décor on ne peut plus kitsch planté au beau milieu de la ville pour proclamer haut et fort l’importance de l’événement. De ma terrasse sous le toit, j’ai pu observer la préparation du repas. Dans une cour envahie de mauvaises herbes, une cuisine de campagne avait été installée. Une bâche tendue entre des piquets de fortune protégeait du soleil une plateforme de lattes de bambou où se déroulaient les différents préparatifs. Des femmes y épluchaient quantité de légumes tandis que les hommes faisaient cuire le riz dans de grandes cuves en aluminium posées sur des braseros. Le poisson était frit juste à côté, à ras du sol poussiéreux. Le bois rouge était coupé à la hache au fur et à mesure des besoins. Pas question de lave-mains automatique ni de chambre froide ! Sans moyens de conservation, les denrées doivent nécessairement être d’une grande fraîcheur. Mon flair de gourmet ne s’y est pas trompé ! Les fiancés et leurs invités dans leurs vêtements d’apparat s’attablèrent bientôt. Peut-être quelques mélodies nocturnes monteraient-elles jusqu’à ma chambre…

 

Battambang, le 6 décembre 2010

Cher Michel,

 

Cette journée fut pour le moins ascensionnelle ! Les deux temples que j’ai visités étaient situés sur des collines, seulement accessibles par d’interminables escaliers. Ceux de Phnom Banon montaient avec grâce sous les frondaisons. Leurs rampes de pierre sculptées et ornées de nagas permettaient aux visiteurs de s’y appuyer pour reprendre leur souffle. Les trois cent cinquante-huit marches en latérite, étroites et inégales, apparaissaient dans leur totalité dès le début de la montée. Écrasante perspective qui ferait supposer qu’elles nous conduiraient droit au ciel ! Chargé de mes deux caméras, j’ai gravi lentement chacune d’elles, mesurant mes efforts sans avoir recours aux services des « enfants-ventilateurs » qui n’ont pas manqué de se précipiter pour m’aérer de leurs éventails. Interdiction de s’éloigner dans la forêt en contrebas : de petites pancartes rouges marquées d’une tête de mort blanche « Danger !! Mines !! » se voulaient suffisamment explicites avec leurs doubles points d’exclamation. Arrivé au sommet, le souffle court, le front perlant de sueur, j’ai immédiatement ressenti un délicieux bien-être et me suis promené dans les petites cours tout autour du sanctuaire central. J’ai pu profiter du panorama ouvert sur la campagne alentour, plaines et cocotiers à l’infini. Il régnait en ce lieu un calme, une sérénité presque palpables. Des frangipaniers centenaires parfumaient la terrasse de leurs fleurs délicates tout en prodiguant une ombre bienfaisante. Quelques figuiers de Barbarie dressaient leurs « oreilles de Mickey » entre les éboulis érigés en murets sans souci d’alignement. Comme d’autres, le Banon a été victime de pillages massifs et les représentations humaines ont été méthodiquement décapitées. Du temple lui-même, contemporain de ceux d’Angkor, il ne reste aujourd’hui que quelques tours autrefois reliées entre elles par des galeries à présent disparues. De briques et de grès, grises et roses, elles se dressent de tous leurs blocs empilés à la diable entre lesquels tente de s’immiscer une végétation invasive. Malgré leur allure de jeu de construction prêt à s’écrouler, leur silhouette hiératique porte à croire qu’elles resteront debout pour l’éternité. Gagné par l’enchantement de ce temple montagne, devine ce que j’ai fait ! J’ai sorti mon duduk dont j’en ai tiré les sons les plus langoureux qu’il puisse produire. Instant magique où le son a caressé la pierre. Deux jeunes Anglaises ne s’y sont pas trompées et m’ont remercié de leur avoir offert ces précieuses minutes. 

Reprenant notre route, nous avons de nouveau traversé de vastes zones rurales. J’ai demandé à Philay de m’arrêter pour filmer un homme en train de tailler un araire dans un bloc de bois. Accroupi sous un arbre, muni d’une simple hache, il dégauchissait sa bûche. Par une superposition d’images, je l’ai soudain imaginé tout droit sorti d’un bas-relief angkorien ! Au bord des pistes, étalé sur des bâches, séchait le paddy régulièrement ratissé à l’aide de longues raclettes de bois ou simplement foulé aux pieds. Ailleurs, c’étaient les piments qui s’étalaient au soleil, libérant des effluves entêtants. Les galettes de riz translucides, elles, étaient alignées sur de grands treillis verticaux à la manière des cellules photovoltaïques ! Après la saison des pluies, le soleil omniprésent transforme les campagnes en d’immenses séchoirs. 

Nous avons déjeuné au pied du temple de Sampeau et j’ai pu me glisser à l’arrière de la baraque-restaurant afin de filmer la cuisson du poisson sur un feu de bois comme elle est pratiquée par le peuple khmer depuis des siècles. La tenancière du lieu, femme de caractère, m’a proposé les services d’un petit guide de treize ans, m’assurant qu’il me serait bien utile pour la visite des divers temples et des grottes. Soit. L’enfant m’a raconté qu’il était orphelin et élevé par sa grand-mère. Si l’école khmère est gratuite, celle qui dispense les cours d’anglais coûterait trois dollars par mois. Son travail de guide lui permettrait, entre autres, de subvenir à ses dépenses scolaires. À en juger par son vocabulaire, dans quelques années il sera parfaitement bilingue. Il m’a même chanté des chansons américaines en singeant les mimiques des crooners ! Sautant comme un cabri, rien ne semblait le préoccuper davantage que de m’accompagner jusque là-haut. Ainsi nous sommes montés à l’assaut des marches tout en surveillant, dans les arbres, les mouvements nerveux des singes toujours prêts à chaparder ce qui passe à portée de leurs minuscules mains. Au fur et à mesure de l’ascension, apparaissaient dans des trouées de verdure, les toits de tôle des villages rassemblés sous les toupets ondulants des cocotiers. Quelques maisons jalonnaient la montée entre plusieurs escaliers, tous conduisant à l’ensemble de temples érigés sur la plate-forme. De là-haut se dégageait une atmosphère très particulière. Nous avons débouché au-dessus d’une vaste place cernée de hautes parois rocheuses creusées de plusieurs cavernes. D’innombrables statues de Bouddha très colorées se dressaient sur une terrasse de ciment. Des surfaces carrelées çà et là marquaient le passage d’une histoire récente. Était-ce l’ombre de ces sinistres falaises, menaçantes comme un piège qui se referme ? Le souvenir d’un passé encore proche où ce lieu fut le théâtre de la barbarie humaine ? Toujours est-il que je ne m’y suis pas senti à l’aise. Lorsque le jeune guide m’a proposé de me faire visiter les grottes-charniers où les Khmers rouges se débarrassaient des cadavres de leurs prisonniers torturés à mort, j’ai refusé sans hésiter. Assis sur un muret à l’ombre de quelques arbres rachitiques, je voyais les touristes en shorts, portant casquettes et lunettes de soleil, s’engouffrer dans les couloirs sombres de l’horreur. J’étais incapable de les suivre. Trop de sang, de gémissements, d’atrocités sourdaient encore de la pierre. Si à leur tour ces brutes sanguinaires avaient gravé leurs exploits sur des bas-reliefs, qu’aurions-nous découvert aujourd’hui ? Des scènes d’une sauvagerie innommable certes, mais une absence totale d’idéologie. Aucune allégorie possible pour justifier la destruction systématique de ce qui fait la grandeur humaine. Vider un peuple de toute forme d’intelligence, de tout bagage culturel pour le réduire à la bestialité. Torturer, tuer chaque jour d’autres victimes sans aucun état d’âme. Une question me revient sans cesse : « Comment ont-ils pu ? » Jamais aucun animal n’égalerait un tel degré de monstruosité ! Où que je me rende dans le monde, je rencontre les mêmes cicatrices de guerres dévastatrices qui tentent de réduire à néant toutes formes de culture. Certaines richesses auront disparu à jamais dans la tourmente. Pourtant, sous les cendres, le feu couve encore et l’on voit parfois renaître des bribes de savoirs hérités du passé, apparaître d’autres pratiques qui renoueront le fil de l’histoire. Si je ne ressens aucune fascination pour ces exactions inqualifiables, je m’emploie à recueillir tout ce qui a pu y survivre. Témoin de la fragilité des civilisations successives, je mesure chaque jour l’impermanence de toute forme de vie. Les collectages effectués depuis le début de mon interminable quête représentent autant de facettes de ce que l’Homme peut produire au gré de son adaptation aux bouleversements du monde. Les guerres ne sont pas seules responsables de la disparition des savoir-faire. L’évolution naturelle des communautés humaines, les catastrophes naturelles, l’hégémonie de la mondialisation de masse, tout concourt à modifier sans cesse les chemins de la connaissance et de la créativité. Il me faut accepter de voir mourir certaines traditions mais heureusement d’en voir renaître de nouvelles, souvent surprenantes. Je voudrais conserver jusqu’à la fin de ma vie ce pouvoir d’émerveillement qui me fait aborder mon prochain avec un œil neuf, à l’écoute de richesses dont il ignore bien souvent la valeur ! 

J’ai eu le plaisir de discuter avec un groupe de jeunes bonzes. Ils m’ont offert la quiétude qui me manquait. La présence bouddhique occupe de nouveau Sampeau pour mieux signifier la résurgence de sa vocation première. Le Phnom a seulement été victime d’un des nombreux aléas de l’histoire du Cambodge.

Nous n’en avions pas fini avec les escaliers ! En haut des différentes volées de marches, étaient installés des marchands de boissons fraîches. Ils avaient choisi des points stratégiques, souriant aux visiteurs essoufflés et moites qui succombaient à leur offre aussi aimable qu’alléchante. Des enfants jouaient dans une allée, poussant de grands cris enthousiastes. Je me suis arrêté pour les observer. Ils lançaient des billets de banque froissés et utilisaient leurs tongs comme des boules de pétanque ! Une vieille femme allongée dans un hamac devant sa maison, espérait de généreux donateurs. Devant elle étaient accrochés sur un fil les douze signes du zodiaque chinois au-dessus d’une série d’écuelles de plastique destinées à recueillir les offrandes. Encouragé par le gamin, j’y ai déposé la mienne. Pour finir, un jeune bonze m’a montré l’album photo d’une école dont il s’occupe et m’a également incité à lui verser mon obole. Contacts à but lucratifs auxquels je réponds lorsque je croise de vrais regards, que je ressens une véritable empathie. On ne peut évidemment satisfaire toutes les sollicitations. 

Nous avons terminé notre exploration par le monastère monumental perché au sommet de la colline avec sa tour dorée, ses peintures généreuses et ses allées bordées de balustrades comme autant de balcons surplombant les plaines à perte de vue. Seuls les chants d’oiseaux accompagnaient le soleil oblique de la fin de journée. Il était temps de redescendre. Mon petit compagnon s’est montré de plus en plus volubile, mêlant l’anglais au khmer. Toujours souriant, il m’a appris quelques mots, chat : chmaa, singe : svaa, chien : chkaè. En le payant pour son travail, je n’ai pas manqué de le remercier pour sa joyeuse compagnie. Je venais d’apprivoiser un pinson à Sampeau... 

La dernière image que je garderai de cette journée sera celle de deux jeunes garçons installés dos à dos sur les blocs du Prasat Yeay Ten, temple du Xème siècle. Ils me regardaient en silence faire une série de photos de trois magnifiques linteaux miraculeusement préservés. Un petit chien blanc est venu s’asseoir près d’eux. Leur présence attentive n’attendait rien de moi. Ils étaient là, c’est tout.

 

Battambang, le 7 décembre 2010

Cher Michel,

 

Dernière journée à Battambang. Demain, je rentrerai à Phnom Penh pour repartir ensuite vers le Sud-Est du pays, dans la région du Mondolkiri. Je suis satisfait car, en quelques jours, j’ai pu mener à bien mes différentes recherches. Le temps de séjour conditionne le rythme et le contenu de mes investigations. J’aurais tout aussi bien pu rester ici un mois et trouver suffisamment matière à prospection. Le collectage revêt tant d’aspects différents ! S’il faut se garder de l’éparpillement, il est toujours possible d’aborder un sujet sous un autre angle, par de nouveaux contacts, sous une lumière nouvelle. La quantité d’éléments ainsi recueillis peut prendre des proportions impressionnantes. Comme je te l’ai souvent répété, à elles seules mes archives pourraient générer au moins vingt ans de travail ! Le temps d’une vie ne suffira pas à explorer l’infinité de pistes toujours fascinantes relevant de l’ethnomusicologie. À l’exaltation de mes futures découvertes répond la somme immense de travail à accomplir lorsque de retour chez moi, je dois mettre en forme l’ensemble des éléments collectés. Une activité de fourmi qui m’oblige à un repli solitaire avant de partager avec un large public la passion qui m’anime. D’autres destinations sont déjà programmées, ma valise n’est jamais vraiment rangée !

Aujourd’hui, je me suis intéressé aux pratiques de la vie quotidienne khmère. J’ai tourné mes premières images tôt ce matin au marché. Après avoir pénétré sur la place, un tourbillon d’arômes, de couleurs et d’effervescence m’a presque donné le vertige. Quel spectacle ! Sous des parasols de toile grise, des femmes assises sur de minuscules tabourets vendaient à même le sol quantité de poissons de rivière. La plupart, toujours vivants, s’agitaient désespérément dans des bacs de plastique. Avec une admirable dextérité, les marchandes les étêtaient à l’aide de hachoirs sur de simples tranches d’arbres posées sur des bâches ou de larges feuilles de lotus. Avec un grattoir, elles frottaient les corps inertes pour les débarrasser de leurs écailles qui s’amoncelaient à leurs pieds comme des confettis. Certains poissons parvenaient à sauter par-dessus les bords de leurs bassins sans eau. Des récipients d’eau rougie servaient à rincer les outils et les mains. Tout à côté, étaient étalées sur des feuilles de lotus des préparations en bouillies de couleur rose ou ocre. Un bébé dormait dans sa poussette près de sa mère occupée à vider des entrailles, trancher et disposer autour d’elle des portions de chair sanguinolente. Les clients s’accroupissaient pour mieux choisir leurs morceaux parmi la profusion de marchandise. Le poisson a toujours représenté une part importante de l’alimentation chez les Khmers. Dans une cuvette, j’ai découvert deux têtes de chiens trempant dans des abats. Philay m’a précisé qu’elles étaient destinées à une clientèle chinoise, vietnamienne ou coréenne. 

J’ai continué à déambuler dans les allées étroites au milieu d’une foule enjouée. Les étals de légumes, délicieusement parfumés, donnaient envie de tout consommer ! Ils étaient rangés dans un ordre parfait et, après le gris et le noir visqueux des poissons, je fus séduit par tant de couleurs vives, de propreté et de fraîcheur. Des paniers ronds enveloppés de feuilles de bananiers étaient joliment garnis de fines couches de feuilles de bétel disposées en rosaces. J’ai trouvé, dans une bassine, le meilleur miel du monde : celui des montagnes. Une mesure en plastique à l’anse crasseuse était remplie du précieux liquide doré, au milieu de fragments d’alvéoles couverts de mouches agglutinées. Malgré cette présence inopportune, le souvenir de son goût si particulier n’a pas suffi à m’en dégoûter… 

Les rayons de boucherie se trouvaient sous la partie couverte du marché. Des séries de têtes de porcs étaient accrochées comme des trophées de chasse. Curieusement, les cochons semblaient sourire de leur infortune. L’un d’eux, un œil entrouvert, ne me ferait-il pas une bonne blague ? « Tu as vu, je t’ai bien eu ! » Non, assurément ; tout comme ses ancêtres, il finira bouilli dans une marmite posée sur trois pierres… Autre vision curieuse : ces bouquets de petits oiseaux plumés, liés par les pattes comme des bottes d’oignons. Visions très réalistes d’étalages d’animaux de consommation comme on n’en rencontre plus en France. Je me souviens des poulets, la tête pendante, dont il fallait griller les restes de plumes sur le feu de la gazinière avant de les enfourner, ou des pattes de lapin que mon père coupait d’un coup sec et que je gardais précieusement jusqu’à ce qu’elles sentent un peu fort. Contact sensuel avec d’un côté la fourrure soyeuse et les griffes, de l’autre le poil laineux et crépu. Aujourd’hui, les morceaux de viande sont calibrés, souvent rangés en barquettes sans que puisse s’établir le rapport avec l’animal dont ils sont issus. Leur consommation n’entraînerait aucun état d’âme puisque sa mise à mort et son découpage sont totalement occultés. Un Occidental peut s’offusquer des sacrifices perpétués en Asie sans avoir connaissance de la triste fin des bêtes d’élevage dans les abattoirs. Combien d’entre nous seraient encore capables de tuer une bête pour se nourrir ? Il devient difficile d’expliquer aux enfants que la viande hachée de leur hamburger a été prélevée sur une vache !

Plus tard, je me suis retrouvé au beau milieu des rizières, sous la chaleur du soleil à son zénith. Philay m’a déposé là pour rencontrer des paysans qui récoltent encore le riz avec d’anciennes faucilles khmères, pareilles à celles exposées dans les musées parisiens. Cet outil de forme élancée, est constitué d’un manche en bois ou en corne prolongé en une large courbe effilée. En son milieu ressort, comme un ergot, une petite lame dentelée très coupante. Parfois ornés de nagas ou d’incrustations de métal, ces objets usuels ont l’allure de véritables œuvres d’art. Une dizaine d’ouvriers travaillaient courbés en deux, le corps entièrement couvert de larges vêtements, la tête protégée par un chapeau auquel certains avaient ajouté le traditionnel krama pour ne laisser apparaître que leur visage. Des femmes, des hommes silencieux avançaient méthodiquement dans l’immensité des cultures à perte de vue. Ces descendants des guerriers angkoriens ont à présent pour champs de bataille les immenses plaines rizicoles. Armés de leurs faucilles, ils battent la campagne pour nourrir leur peuple. Combien de temps leur faudra-t-il pour venir à bout de la récolte ? Seuls deux d’entre eux utilisaient ces fameuses faucilles que je ne me lassais pas de filmer. J’observais leurs gestes précis, répétés à l’infini, hérités d’un autre âge. Par le bois recourbé, le paysan soulevait une poignée de tiges rabattues au sol et, très vite, retournait son instrument d’un coup de poignet pour les couper avec la lame. Et il recommençait encore et encore : soulever, retourner la faucille, couper. Une fois les gerbes fauchées et alignées, il sectionnait une poignée de tiges qu’il tortillait pour les rendre plus solides et, grâce à ce lien, les ficelait en petites bottes. Celles-ci seront ensuite ramassées et envoyées au battage. J’ai essayé à mon tour d’adopter les mouvements successifs pour mieux en comprendre la fonction. Que du bon sens. Aujourd’hui, cet outil a été remplacé par de simples faucilles plus dangereuses, mais plus rapides à manier. J’imagine qu’avec l’ancien modèle, pouvoir soulever la gerbe à distance avant de la couper permettait de mieux se préserver des serpents. Ce n’est qu’une hypothèse.

J’ai remarqué que tous travaillaient chaussés de simples tongs. Leur salaire avoisinerait les trois dollars par jour. Le précieux riz suffit tout juste à répondre aux besoins du pays. Il représentait déjà la nourriture de base des Khmers médiévaux. Semé en juin, repiqué d’août à octobre, il est récolté en novembre. Les forêts des régions plus reculées sont essartées pour produire une autre variété : le riz de montagne. Afin de compléter cette activité peu rémunératrice, on cultive le piment, on vend des gâteaux au marché… et on prie dieux et déesses de donner de la pluie. 

À l’heure de la pause, nous avons embarqué deux femmes dans le tuk-tuk afin qu’elles nous conduisent jusque chez elles. Elles possédaient une faucille ancienne qu’elles acceptèrent de me vendre. L’objet était ordinaire, couvert d’une légère couche de peinture argentée qu’elles se sont empressé de faire disparaître avec l’aide de Philay. L’objet nécessitera juste un petit nettoyage pour retrouver son aspect d’origine. 

Il nous restait à trouver un fabricant de charrettes à roues rayonnées en bois, identiques à celles représentées sur les bas-reliefs angkoriens, mon objectif étant de rassembler les preuves d’une continuité des pratiques établies entre passé et présent. Ce projet requiert une somme importante d’images au service d’une forme d’archéologie visuelle. Après avoir sillonné moult pistes incertaines, mon guide a stoppé son engin devant une échoppe aux éternelles sachets de friandises et autres bouteilles de soda. Un homme s’est avancé, souriant, écoutant attentivement les explications de Philay. Oui, il fabriquait bien des charrettes mais faute de clients, il a dû cesser son activité voilà trois ans. Le temps de la traction animale semble révolu. Les Cambodgiens achètent désormais des motos ou des motoculteurs à longs guidons qui leur permettent d’atteler rapidement de très lourdes charges. Solution à la fois plus pratique et plus rapide. Nous nous sommes rendus derrière la maison où de l’herbe folle émergeaient quelques pièces de bois abandonnées qui servirent autrefois à cette fabrication aux origines ancestrales. Je suis arrivé un peu trop tard. 

J’ai fait mes adieux à Philay et lui ai prodigué quelques conseils pour soigner une infection pulmonaire tenace. Sa précieuse collaboration m’a permis de recueillir de belles séquences propres à illustrer mon futur film. Je travaille chaque soir à sélectionner de nouvelles prises de vue, écrire le scénario, tester quelques montages. La vie est un éternel chantier !

 

Sen Monorom, le 10 décembre 2010

Cher Michel,

 

Ce matin j’ai été réveillé dès le lever du jour par des cochons qui grognaient, des canards qui cancanaient et des oies qui cacardaient. Hier soir, c’étaient les grillons qui craquetaient ! Un concert riche en vocabulaire et discordant à souhait, qui changeait du vrombissement des motos ! Mais sais-tu que la chauve-souris grince, que le colibri zinzinule et que le dugong barbarouffe ? Curieusement, pour le rossignol, aucun verbe particulier n’est attribué puisqu’il chante, tout simplement. Le rossignol me ramène à Bernard Fort, ce chercheur de génie qui, par une écriture électro-acoustique, invente des mélodies en croisant les partitions de sonorités réelles ou synthétiques avec des chants d’oiseaux ! Te souviens-tu de ce travail « Les oiseaux et la musique » que nous avions édité ? Ce fut encore l’occasion de rencontrer des gens passionnants et passionnés. Les chants d’oiseaux ont de tous temps inspiré les musiciens. J’en avais réuni quelques-uns le temps de cette étude, de Mozart et sa « Flûte enchantée » aux compositeurs provençaux tel le pétillant André Gabriel, en passant par les derniers détenteurs des musiques traditionnelles africaines ou asiatiques. Le sujet était si vaste qu’il m’avait été bien difficile d’en dessiner les limites. Ici, la jungle regorge de toutes sortes de bruits, je vais pouvoir m’en délecter, les capturer et les conserver en prévision d’un hypothétique usage. Je suis comme le sculpteur qui va choisir ses pierres dans une carrière de marbre de Carrare et en rapporte bien plus qu’il ne lui est nécessaire, ne sachant encore ce qu’il en fera naître.

En attendant mon guide, je t’écris de mon petit bungalow à l’entrée d’un village perdu du Mondolkiri, qui signifie « rencontre des collines ». Sen Monorom ressemble à une ville de Far-West au bout de nulle part, comme une fourmilière dans l’herbe jaunie. Sa longue rue rouge de poussière monte entre deux rangées de maisons disparates au cœur d’un vaste plateau désertique. Une imposante statue trône au bout de l’artère principale, face à l’immensité des montagnes. Elle représente un couple de koupreys, bœufs sauvages dont le Cambodge a fait son animal national. Au-delà, quelques villages isolés, la jungle omniprésente. La région surnommée la « Suisse du Cambodge » à cause de ses forêts toujours vertes ne compte que deux habitants au km2 ! Sa capitale, de par son altitude à environ mille mètres, offre au touriste ce qu’il nomme avec ironie « la climatisation gratuite ». Une fraîcheur appréciable loin de la touffeur des plaines. Deux trajets en bus ont été nécessaires pour traverser le pays et rejoindre ces contrées montagneuses. Le premier, entre Battambang et Phnom Penh, n’a duré qu’une demi-journée. J’ai somnolé devant des paysages qui ne diffèrent guère d’une province à l’autre : mêmes rizières inondées, mêmes habitats sur pilotis, mêmes petits commerces au bord des routes. Cela m’a donné l’occasion de repenser à toutes nos régions de France si typées, qui nous offrent une diversité étonnante le temps d’un voyage. Qu’ils soient d’Auvergne, d’Alsace, du Pays Basque ou de Bretagne, les paysages et l’habitat conservent une identité forte et un charme qui, bien que j’y sois habitué, ne cessent de me ravir. Quoi de plus différent qu’une forêt landaise et un massif alpin ? Qu’une ferme de l’Aubrac et un mas provençal ? Tu connais mon amour pour Paris. Là-bas aussi, plusieurs mondes se côtoient d’un quartier à l’autre. J’ai toujours autant de plaisir à flâner dans les ruelles escarpées de Montmartre, à descendre les Champs Elysées, à me perdre dans le quartier chinois… Tu vois, je suis à l’autre bout de la terre et je pense à Paris. Quand de nouveau je m’y rendrai dans le froid de l’hiver, j’aurai la nostalgie de la langueur moite des soirées cambodgiennes ! 

Dans ce premier bus, j’aurais pu reprendre les réjouissants « Exercices de style » de Raymond Queneau ou l’art de raconter en quatre-vingt-dix-neuf versions différentes la même scène insignifiante décrite par le passager d’un autobus. Il m’aurait suffi d’observer mes voisins pour imaginer le modèle original puis le décliner à l’envi jusqu’à en épuiser toute les saveurs. Une anecdote aurait tout à fait convenu à ce jeu. Lors d’un bref arrêt, deux jeunes vendeuses de fruits à la sauvette se sont précipitées vers les passagers dès leur sortie. Elles ont ensuite eu l’audace de grimper dans le car pour tenter de se délester de leur marchandise. Pour les punir de cette initiative malheureuse, le chauffeur les a piégées en refermant les portes. Il les a embarquées jusqu’à la prochaine ville qui m’a semblé très éloignée. Elles ont fait le voyage debout dans l’allée centrale, calmes et résignées, calculant sans doute le malencontreux manque à gagner à déduire de leurs maigres bénéfices. Déposées sans ménagements sur un trottoir, elles ont dû se débrouiller pour rentrer chez elles. Peut-être ont-elles adopté la même tactique dans un autre bus passant en sens inverse ?

En fin de journée, je me suis rendu au Marché Russe de Phnom Penh. Visite épuisante puisque le moindre achat donne lieu à d’interminables marchandages. Dans la pénombre étouffante du marché couvert, les mêmes articles en série sont proposés aux touristes et les vendeuses alpaguent quiconque s’approche un tant soit peu de leur étalage. S’ensuit un discours en anglais fort bien rôdé avec force minauderies destinées à faire fléchir le client méfiant. J’ai retrouvé l’air libre de la rue avec l’impression de ressortir d’une souricière ! Le quartier grouillait d’animation mais je pouvais musarder sans risquer de me faire épingler par une marchande d’écharpes en fausse soie ou de statuettes hideuses. Je suis retourné au magasin d’antiquités où je m’étais déjà rendu cet hiver. La commerçante a allumé quelques néons grésillants afin que je puisse examiner les articles susceptibles de m’intéresser. Dans les vitrines, j’ai découvert mille objets fabuleux de l’époque angkorienne. J’en ai longuement examiné certains pour m’assurer de leur authenticité. L’Asie excelle en imitations et autres contrefaçons ! J’ai toujours quelques scrupules à acheter ces pièces issues du patrimoine khmer. De quel droit dépouillerai-je le pays de son passé ? L’image de quantité d’étrangers pilleurs de temples m’encourage à penser qu’il faut maintenir ces objets là où a commencé leur histoire. Un jour, une amie a partiellement balayé mes réticences en me rappelant l’usage que j’en ferais, puisque qu’ils seraient présentés dans le cadre de mes recherches, plutôt qu’échoués sur l’étagère d’un salon prétentieux. S’ils attisent la convoitise d’amateurs d’art, ils peuvent tout aussi bien servir à mieux faire connaître la grandeur de la civilisation khmère, ce à quoi je me consacre actuellement. Le pas est toutefois difficile à franchir. J’ai donc tout simplement choisi de photographier quelques objets de bronze. A ressurgi l’énigme des grelots d’éléphants dont de très beaux spécimens emplissaient les rayons alors qu’ils restent invisibles sur les bas-reliefs. D’où viennent-ils ?

Avant de reprendre le second bus pour Sen Monorom, il fallait que je change un peu d’argent. Rien de plus simple. Sur les trottoirs trônent de petits comptoirs de plexiglas derrière lesquels une femme se tient à ta disposition. Les taux varient d’une guitoune à l’autre. Lorsqu’avec l’une d’elles l’affaire est conclue, elle te tend la somme requise après l’avoir comptée avec une rapidité étonnante. L’opération se déroule au vu et au su de tous les passants, les innombrables liasses de billets de banque exposées derrière leur vitrine comme les sandwiches d’un fast-food ! C’est ahurissant. Incrédule, je me suis retourné pour vérifier l’indifférence des badauds. Imagine une scène similaire dans les rues de Paris ! Je ne me suis pas contenté d’échanger de l’argent mais aussi quelques mots, soucieux de maintenir un contact humain, comme pour me consoler de l’anonymat des distributeurs de billets de nos banques françaises. J’ai souri en découvrant sous la lampe du comptoir un large morceau de scotch roulé en anneau. Dans la nuit, des nuées de moustiques attirés par la lumière viennent s’y coller en escadrons affolés. Piège on ne peut plus simple et pourtant si efficace ! 

Le deuxième voyage entre Phnom Penh et ici a duré huit heures ! J’ai eu tout le loisir de regarder le paysage. Les immenses rizières se distinguaient entre elles par la maturation des différentes parcelles. Certaines étaient encore inondées, d’autres d’un vert éclatant attendaient le repiquage, pour d’autres encore, de couleur jaune pâle, avait commencé la récolte. Jaillissant de ce patchwork végétal, des palmiers à sucre dessinaient au bout de leur interminable tronc des plumeaux sphériques vert foncé dans le bleu du ciel. L’arbre est largement exploité pour sa sève qui fournit entre autres le sucre et le vin de palme. Ses nombreuses ressources en font une plante providentielle. Grimper à son sommet par un simple chaume de bambou cranté nécessite une grande agilité et génère malheureusement nombre d’accidents. Devant les maisons trônaient de magnifiques charrettes de bois au long timon relevé en boucle et orné d’un pompon. Quelques heures plus tard sont apparues les impressionnantes plantations d’hévéas et celles, plus modestes, de manioc et de poivriers. Des zones défrichées lardaient de grandes traînées de terre rouge le vert sombre des gigantesques forêts comme autant de blessures. Les grandes concessions sont vendues aux Chinois, aux Vietnamiens sans que la population locale en tire quelques dividendes. Abattage forestier illégal, braconnage, tout concourt à détruire la forêt. Les grands mammifères disparaissent : tigres, léopards, éléphants, gibbons ainsi que les fameux koupreys. Pour endiguer le phénomène, la région, relayée par de nombreux organismes étrangers, se tourne à présent vers l’écotourisme. Si l’afflux touristique génère davantage de pollution, cette nouvelle activité encourage par ailleurs les habitants à préserver un cadre naturel exceptionnel très attractif. 

Au fur et à mesure, les habitations se sont faites plus rares, noyées dans les nuages de poussière de latérite. Puis la route a commencé à monter, à tourner au milieu de forêts aux bambous impressionnants. Les passagers se sont alors animés, commentant à voix basse les paysages nouveaux s’offrant à eux. Plus nous grimpions, plus le bus s’essoufflait. Lentement, il continuait malgré tout sa pénible ascension. La route a désormais été goudronnée jusqu’à Sen Monorom, ce qui me laisse imaginer ce qu’ont été les expéditions précédentes, particulièrement en saison des pluies ! Lorsque je suis descendu du car, un jeune guide m’a aidé à trouver un hébergement dans un bungalow moderne surplombant une vallée verdoyante. En traînant ma valise sur la piste, je regardais nos ombres s’étirer sur les talus dans la lumière orangée du soir. Une fraîcheur nouvelle me faisait presque frissonner. 

J’arrête là mon message car mon guide vient justement de frapper à la porte. À ce soir.

Je viens de passer une journée merveilleuse. Le guide rencontré hier s’est débrouillé pour trouver une voiture avec chauffeur et nous sommes partis tous les trois vers la forêt où se déroulait une fête organisée pour la Journée Internationale des Droits de l’Homme des Nations Unies. De nouveau, les pistes rouges et poudreuses semées d’ornières traîtresses. Après bien des cahots à faire grincer la voiture comme un vieux navire, nous avons enfin rejoint les sous-bois. Les habitants des villages alentour appartenant principalement à l’ethnie Phnong étaient rassemblés à l’ombre des grands arbres, tous accroupis ou assis par terre devant une tribune improvisée avec sonorisation et chaises en plastique. La plupart arborait un krama bleu distribué pour la circonstance. Des musiciens se sont succédé ainsi que des danseuses costumées pour le plus grand plaisir d’une assemblée silencieuse mais néanmoins attentive. Le bruit infernal d’un groupe électrogène m’a fait renoncer à tout enregistrement. Il ne me restait plus qu’à prendre rendez-vous par l’intermédiaire de mon guide qui a fait comprendre aux organisateurs l’importance de ma demande. J’ai alors été invité à les rejoindre plus tard pour déjeuner dans leur village. En attendant la fin de la manifestation, je suis descendu jusqu’à de magnifiques chutes d’eau. Sur les berges, des familles pique-niquaient à l’ombre. Une attraction leur était proposée : se faire photographier en costume local. Un enfant avait revêtu un pagne tissé et endossé une petite hotte de bambou tressé. Il se laissait prendre en photo près des flots bouillonnants sous le regard amusé de ses parents. Quelle n’a pas été ma surprise lorsque j’ai découvert sous une toile tendue entre deux arbres une minuscule imprimante reliée à une batterie de voiture ! Un véritable laboratoire de photos-minute ! Des femmes vendaient des fruits et des sachets de poivre odorant près de bébés endormis dans des hamacs. Plus haut, des baraques abritaient d’autres petits marchands qui proposaient leurs productions. J’ai effectué quelques achats, soucieux de donner une valeur à leur travail de fourmi. J’ai ainsi acquis une corne de buffle dont le vendeur m’a longuement expliqué l’usage. De ces peuples de la forêt ne survivent que quelques minorités ethniques que la déforestation galopante non contrôlée a fait voler en éclat. L’assimilation à la culture khmère moderne et à la mondialisation continuent leur travail de destruction à un rythme de plus en plus rapide. Que restera-t-il demain de leurs traditions basées sur le culte des esprits ? Implorant encore les génies de la forêt ou de la terre par des offrandes, ces communautés sont à la fois victimes de discrimination de la part des Khmers des plaines et de la pression foncière les privant de leurs terres ancestrales. Une ségrégation déjà très offensive à l’époque de la construction des temples puisque ces moïs comme les nomment les Vietnamiens, étaient réquisitionnés pour fournir une main-d’œuvre soumise… qui s’empressait de regagner les forêts profondes une fois le travail accompli. J’ai une profonde admiration pour les Phnongs de tous temps persécutés et qui ne trouvent leur salut qu’au cœur de la jungle. Mais pour combien de temps encore ?

Les villages portent un numéro pour les différencier. Celui où nous nous sommes rendus ressemble en effet à tous les autres. Je me suis déchaussé pour grimper à l’échelle d’une maison sur pilotis afin d’accéder à la terrasse couverte au milieu de laquelle trônait une bouilloire en fer blanc. Nous étions plusieurs, assis en tailleur sur le plancher balayé avec soin, rassemblés autour du responsable de la Church World Service, ONG religieuse comme il en existe beaucoup en Asie du Sud-Est. Derrière certains de ces organismes se dissimulent parfois des sectes prosélytes. Comment faire la part des choses ? L’aide apportée au pays est trop précieuse pour les soupçonner toutes ! La France, liée au Cambodge par l’histoire, reste très présente, plus particulièrement dans les domaines de la santé et de l’enfance, que ce soit par l’intermédiaire d’importantes ONG, d’associations ou d’initiatives privées. Les actions sont diverses sans être toujours couronnées de succès. Justement, hier, pendant que j’étais occupé à me rechausser sur les marches de ma guest-house de Phnom Penh, j’ai rencontré une institutrice française à la retraite, en plein désarroi. Venue de Perpignan offrir ses économies à un orphelinat, elle a commencé par faire du ménage dans des bâtiments envahis de détritus et a voulu rémunérer un pensionnaire afin qu’il s’acquitte régulièrement de cette tâche. Force a été de constater que son offre n’a pas été suivie d’effet. Son argent n’a pas suffi à changer les habitudes des résidants qui ne sont pas sensibilisés aux mêmes priorités. La meilleure volonté du monde ne résiste pas à la confrontation de modes de vie trop différents. Sa désillusion était touchante. « Je vais leur acheter du poulet… », murmurait-elle comme pour se consoler elle-même. « Ils ne mangent pas souvent de viande, n’est-ce pas ? » Je l’ai approuvée, sentant bien qu’il fallait la réconforter sans toutefois la maintenir dans ses seules bonnes intentions. Pour avoir bien souvent aidé des populations en Afrique comme en Asie, j’ai pris la mesure des limites de nos actions humanitaires, sans parler de la corruption qu’elles engendrent. Il ne faut pas pour autant baisser les bras, mais bien cerner notre marge de manœuvre et adapter nos dons aux structures en place. Lorsque quelqu’un désire rejoindre une ONG, ma question est toujours la même : « Que vas-tu y chercher pour toi ? » 

Les femmes préparaient le repas dans une autre pièce et chacun de leurs déplacements faisait vibrer la structure de la demeure. J’ai toujours rêvé d’habiter une maison sur pilotis, aussi faudrait-il que je m’habitue à ces légers tangages intempestifs ! Enfin est arrivé celui que j’attendais : un jeune musicien grand et maigre, aux cheveux très noirs. Nyel Chè est aveugle de naissance. Conduit par son cousin, il s’est installé près de nous avec un instrument très original qu’il a lui-même fabriqué : une planche de bois garnie sur chaque face d’un jeu de dix-huit cordes métalliques avec des boîtes de conserve pour caisses de résonance ! Des rangées de chevilles de bois de tailles différentes permettent de régler la tension des cordes. Un trésor d’ingéniosité aux performances étonnantes. Encore une fois, j’ai vérifié que la fabrication des instruments de musique est liée au milieu, à ses richesses animales, végétales et minérales. Par exemple, les populations semi-nomades de la forêt disposent d’un instrumentarium éphémère fabriqué selon les besoins du moment tandis que celles des déserts utilisent principalement des ustensiles de cuisine (calebasses, mortier, moulin à café…). Parmi les populations sédentaires au mode de vie traditionnel, on pourrait schématiser en discernant les instruments des pouvoirs rituels et ceux des gens du commun : en Afrique Noire ont aurait respectivement le fer et le bois et en Asie du Sud-Est le bronze et le bambou. Le modernisme introduit des éléments nouveaux dans leur composition, comme ici ces boîtes de fer blanc recyclées. 

Très simplement, il a commencé à jouer, encouragé par le groupe qui, visiblement, l’entoure de toutes ses attentions. Lorsqu’il a chanté, son visage s’est métamorphosé en une multitude d’expressions d’une intensité rare. Il vivait littéralement les paroles de ses chansons, passant du sourire radieux à la tristesse douloureuse. De lui se dégageait un pouvoir presque magnétique. J’étais impatient de pouvoir le filmer. Mais bientôt, les femmes nous ont invités à rejoindre une autre partie de la maison pour prendre le repas collectif. Au bas de l’échelle d’accès, j’ai de nouveau abandonné mes chaussures au milieu d’une quantité impressionnante de paires de tongs ! Mon guide et son chauffeur ont tout naturellement pris place avec le groupe autour de la grande natte où étaient étalés des plats de riz et de légumes à disposition des convives. Nous étions une quinzaine assis en tailleur dans la pénombre de la pièce seulement éclairée par les portes ouvertes. J’ai tenté de communiquer en vietnamien avec l’un des hommes du village mais nos langues respectives étaient trop différentes. 

La maison de la musique est une longue baraque au sol de terre battue. Sa porte est constituée de lattes de bois verticales que l’on a retirées une à une afin de ménager une ouverture suffisante pour faire pénétrer la lumière. Quelques bancs et tables entouraient un vaste espace libre. Au mur étaient accrochées de vieilles affiches jaunies aux messages chrétiens résolument simplistes. Nyel Chè était là, prêt à interpréter quelques chansons en s’accompagnant de son incroyable cithare. Pour les besoins de ses compositions, il a pris tour à tour la voix d’un homme ou d’une femme pendant que mon guide me chuchotait les traductions. Dehors s’ébattaient des porcelets à l’air facétieux. À mes pieds un chaton aux yeux verts dilatés observait une énorme araignée traversant un carré de soleil. Pour remercier notre musicien, je lui ai offert une guimbarde des Hmong du Vietnam. J’ai lentement guidé ses gestes avant qu’il ne s’y essaye sous les rires de l’assistance. Je suis persuadé qu’il ne mettra pas longtemps à maîtriser l’instrument.

De mon taxi, j’ai regardé défiler les différents villages dans le crépuscule. Une vague de nostalgie m’a envahi quand j’ai observé leurs habitants. Je venais de quitter un microcosme où la communauté phnong, à travers sa musique, semblait résister au temps. Mais devant moi rejaillissait soudain la réalité du vingt-et-unième siècle. Habitats, motos, vêtements, objets usuels, Coca-Cola, la mondialisation a fait son œuvre ici comme ailleurs. Comment demander à ces peuples de demeurer hors du modernisme, de refuser tout essor économique ? Ils aspirent comme chacun à plus de confort, plus de facilités. Si je déplore la disparition inéluctable de leurs traditions, tentant sans relâche d’en conserver les traces, j’ai pleinement conscience de leurs besoins en adéquation avec notre époque. En France, je me heurte à la même problématique : on ne peut attendre des Bretonnes de mon village de Saint Guénolé qu’elles rechaussent les sabots de bois, enfilent leurs coiffes et aillent en chantant laver leur linge au lavoir ! Il faut compter sur la ferveur de communautés désireuses de sauvegarder l’essence-même de leur identité par la pratique de la musique et de la danse traditionnelles. Car la culture musicale, contrairement aux actes de la vie quotidienne, peut encore trouver sa place dans une société submergée par des emballements techniques dont elle commence à mesurer les désastres. Modestement, avec les moyens dont je dispose, j’encourage de telles actions comme, tu t’en souviens, la création du Musée de la Musique d’hier et d’aujourd’hui à Bobo-Dioulasso au Burkina Faso. Il m’est apparu comme une évidence d’initier, avec le concours des populations, des programmes de préservation et de restitution des patrimoines immatériels. La tâche est immense et je ne peux l’accomplir que grâce à leurs détenteurs, souvent les ultimes représentants de pratiques qui avaient pourtant traversé les siècles… 

Peut-être la fin du jour favorisait-elle la mélancolie ? La poussière rouge de la piste était si fine qu’elle demeurait longtemps en suspens. Perçant ce brouillard incandescent, surgissaient des silhouettes fantomatiques, presque irréelles. Une fillette portant une hotte sur le dos, un attelage de bœufs aux reflets dorés, des motos avec ou sans phares apparaissaient un bref instant avant d’être de nouveau happés par le nuage safrané. Au-dessus de Sen Monorom, par-delà la brume ocre, le ciel s’étirait en longues traînées bleues et roses. 

 

 

Sen Monorom, le 11 décembre 2010

Cher Michel, 

 

Il faut que je te décrive ma curieuse soirée d’hier au Bananas Restaurant ! Il faisait nuit noire quand je suis ressorti pour dîner. Grâce à ma petite lampe à dynamo, j’ai suivi à tâtons une route qui descendait décidément bien loin de la ville. Jusqu’où m’emmenait-elle ? Le timide faisceau blanc de ma torche tressautait au rythme de mes pas dans l’épaisse obscurité. Par l’ouverture de quelques maisons, je voyais des familles rassemblées autour de petites télévisions posées à même le sol. Aucune autre lumière ne pouvait me guider : ici, l’électricité est bien trop rare. Lorsqu’enfin j’ai aperçu une pancarte accrochée de guingois à une clôture de bambou, j’ai compris que j’étais enfin arrivé. Il me suffisait de pénétrer dans un jardin exubérant tapi sous les bananiers. La nuit exaltait le mystère de cette petite jungle. Par un étroit sentier jalonné de quelques lampes blafardes, je suis arrivé devant la porte d’une maison de bois traditionnelle. Une ombre jaillissant tout à coup de l’épaisse végétation m’a souhaité la bienvenue et m’a invité à entrer. Je m’attendais à une salle de restaurant et ne découvris qu’une modeste salle à manger. J’étais chez Tania : à gauche, un petit bar, à droite, le coin cuisine et, trônant au milieu de la pièce, une longue table de bois entourée de quelques chaises dépareillées. Les cloisons étaient garnies d’une impressionnante bibliothèque en version anglaise. Posé sur une étagère, un ordinateur distillait une musique discrète, son écran traversé de fulgurances colorées aux géométries psychédéliques. « Que voulez-vous boire ? » me demanda l’hôtesse des lieux. Me remettant de ma surprise, j’ai commandé une canette de bière Angkor, ma préférée. Elle s’est servi la même chose et, pendant que je m’asseyais à table, est allée se percher derrière le bar, puis a allumé une cigarette. Elle m’observait. Je ne pouvais voir son regard caché derrière des lunettes rondes et légèrement opaques, hublots de paquebot sur lesquels se reflétait la lumière du plafonnier. J’ai soudain eu l’impression d’être tombé dans la case d’une bande dessinée ! Tania m’a appris qu’elle était Anglaise et qu’avant d’arriver à Sen Monorom, elle avait longtemps vécu en Hollande, puis au Cambodge à Sihanoukville où elle avait encore un pied-à-terre. Elle maîtrise quatre langues ! Son français revêtait le charme d’un parler flegmatique dans un savant mélange d’intonations et d’idiomes propres à recréer un langage original. Le choix de ses mots, influencé par diverses cultures, rendait la conversation très imagée et pleine d’humour. Émanant de la pénombre, sa voix rauque produisait un étrange effet apaisant. Elle finit par me présenter le menu, simple feuille imprimée, pour immédiatement me conseiller de choisir une soupe de poulet. Soit. Tout en commentant l’actualité, elle enfila un long tablier, noua sa chevelure grise par un élastique et sortit une boîte du vieux congélateur. Ses gestes s’enchaînaient avec une telle nonchalance que je commençais à douter de manger quoi que ce soit ! Une fois la casserole posée sur le réchaud, elle regagna sa place derrière le bar où elle alluma une nouvelle cigarette. Tout en me posant des questions sur mon métier, elle continua à se raconter. Cuisiner est sa passion. C’est pourquoi elle a cessé son activité de tenancière de guesthouse il y a trois ans pour ouvrir son restaurant. On y déguste des plats de sa composition, mais elle recherche ardemment les anciennes recettes khmères d’avant la Révolution pour remettre au goût du jour une cuisine traditionnelle tombée en désuétude. Prise d’une soudaine frénésie, elle a ouvert plusieurs livres sur la table en m’expliquant avec gourmandise les mélanges délicieux qu’elle a expérimentés, les saveurs qui la faisaient vibrer, visiblement heureuse de pouvoir partager son enthousiasme. J’en salivais de plaisir ! De quoi m’inciter à faire pour elle des recherches sur le sujet quand je retournerai à Phnom Penh. Enfin, la soupière est arrivée sur la table.

« Ne la cassez pas ! C’est la troisième que je me fais livrer ! Avant que la route ne soit goudronnée, les pistes étaient si mauvaises que mes soupières arrivaient toujours en morceaux ! Ici, pendant la saison des pluies, à cause des pistes impraticables, j’étais totalement coupée du monde. Il n’y avait aucune communication. À présent, il y a le téléphone, Internet et des bus réguliers. Malgré tout, nous sommes encore très isolés. »

J’ai jeté un regard circulaire dans la vaste pièce en l’imaginant cloîtrée au milieu de ses livres pendant des semaines, sous les déluges de la mousson. Où les achète-t-elle ? « Je fais de temps en temps des expéditions à Bangkok. J’y trouve du choix. C’est aussi de là-bas que viennent mes chiens. » Ses deux bouledogues anglais, furieusement prognathes, m’ont gratifié de leurs grognements affectueux comme pour marquer leur approbation. Ils se déplaçaient d’un air las, leurs pattes torses disparaissant sous leur énorme tête, il faut le reconnaître, parfaitement disgracieuse. On aurait dit les chiens articulés que l’on voit parfois opiner du chef sur les plages arrière des voitures. D’autres animaux beaucoup moins sympathiques traversent parfois sa maison comme le cobra qui, d’après elle, ferait autant de victimes que les mines anti-personnelles. « Le seul moyen de le maintenir à distance, c’est de disposer des blocs WC à l’entrée de la cuisine ». Un dessert plus appétissant m’attendait au réfrigérateur : un pudding de riz. « J’ai reçu un jour des Anglaises pour un réveillon de Noël. J’ai eu le malheur de leur demander ce qui leur ferait plaisir. Un pudding de riz ! », s’est-elle exclamé les yeux au ciel ! Depuis, elle continue à en faire par nécessité mais visiblement sans en tirer aucun plaisir. J’étais juste un peu en avance sur la date pour déguster son petit gâteau confit à souhait !

À cause de la nuit, je n’ai pas eu le loisir d’admirer le lac au bord duquel Tania a bâti sa maison. J’ai pris congé d’elle avant de traverser de nouveau le jardin bruissant d’insectes nocturnes. Le croiras-tu ? Je revenais d’une autre planète. 

Ce matin, je suis retourné dans village de la veille pour rencontrer un vieil homme qui jouait encore de la cithare à lanières soulevées, entièrement fabriquée en bambou. Une occasion que j’attendais depuis quinze ans ! Cet instrument peu sonore a été remplacé depuis quelques décennies par une cithare aux cordes en acier, bien souvent des câbles de freins de vélo. Pourquoi a-t-elle disparu ? Comme beaucoup d’instruments de ce genre, son volume sonore n’est plus suffisant. De nos jours, on a besoin de décibels. Quand j’observe les bas-reliefs d’Angkor Vat ou du Bayon représentant des scènes de cirque avec une harpe, une paire de cymbales ou une cithare monocorde, j’ai parfois du mal à imaginer que ces instruments pouvaient rester audibles au milieu d’une manifestation aussi bruyante. On n’attendait sans doute pas autant qu’aujourd’hui des mélodies qui accompagnaient les divertissements. La puissance sonore était réservée aux chœurs. 

J’ai eu beaucoup de chance car le groupe de musiciens rencontré hier devait se produire ailleurs. Sa prestation ayant été annulée, il se trouvait de ce fait disponible. Nous nous sommes tous retrouvés à la maison de la musique où chacun a revêtu son costume traditionnel pour les besoins du tournage. Parmi eux, deux messieurs très vieux et très maigres dont l’un aurait environ quatre-vingts ans et l’autre quatre-vingt-dix. Ils n’en étaient plus vraiment sûrs eux-mêmes. Le plus âgé jouait de cette fameuse cithare, l’autre d’un orgue-à-bouche constitué d’une calebasse percée, hérissée de six longs tuyaux de bambou. Ils se sont tous deux pliés avec complaisance à une séance de photos à l’extérieur avant de s’exécuter. Une fois mon précieux enregistrement terminé, trois femmes et notre nonagénaire se sont assis sur un banc, sous une série de quatre gongs à mamelon en leur centre qu’ils avaient pendus à une poutre par des ficelles. Leurs mains à la peau sombre les frappaient en cadence à l’aide d’un battant de bois à l’extrémité renflée et enrubannée de caoutchouc. Les rais de lumière entre les planches disjointes ravivaient les teintes vives de leurs costumes, leur visage grave traduisait à la fois leur concentration mais aussi la solennité de leur interprétation. Si on n’entendait que l’enchaînement des percussions, eux percevaient au plus profond de leur être la réminiscence de ces mélodies ancestrales et riches de sens. 

Ils se sont ensuite disposés debout en demi-cercle au milieu de la pièce pour jouer un morceau complexe avec six gongs de cuivre à la surface plane martelée d’innombrables petits impacts. J’étais sidéré devant leur virtuosité : frappant du poing, chacun devait intervenir au bon moment pour jouer sa note, élément sonore de la mélodie globale ! Le jeu était plus ou moins difficile suivant la place de chacun. Cette organisation musicale et son exécution demeurent aux antipodes de la conception égotique de l’Occident. Je l’ai compris quand ils ont interrompu leur morceau dans les éclats de rire en intervertissant les rôles de deux d’entre eux. Ils ont très vite repris leur frappe séquencée avec un sérieux qui forçait le respect. Pourtant, cette musique « paysanne » est dédaignée par les citadins qui lui préfèrent des compositions modernes très sentimentales. Je l’ai particulièrement constaté à travers les émissions de télévision. Les chansons ne parlent que d’amour déçu, de séparation, s’adressent à une belle entraperçue, sur des accompagnements on ne peut plus sirupeux. Un tel mépris pourrait précipiter la disparition totale de ces pratiques musicales ou, dans une moindre mesure, les classer définitivement dans un patrimoine folklorique vidé de sa substance.

Chacun s’est dispersé le temps du déjeuner et, resté seul dans la baraque, j’ai soudain senti le sol et les cloisons vibrer en rythme. Boum, boum, boum ! Un bruit sourd parvenait du dehors. Sorti pour comprendre d’où il pouvait bien provenir, je découvris mon ancien de quatre-vingt-dix ans en train de piler le manioc, frappant régulièrement son immense pilon dans un mortier monoxyle. Sa vigueur m’a sidérée. Était-il aussi âgé qu’il le disait ? À mon tour j’ai tenté de reproduire les mêmes incroyables coups de boutoir, mais n’ai réussi qu’à m’attirer son sourire indulgent. Sa femme était accroupie à l’arrière de la maison dans une pièce sans lumière où ne pénétraient que quelques rayons de soleil. Avant de raviver le feu qui couvait entre ses trois pierres, elle a coupé des feuilles en lamelles avec une patience infinie, sous l’œil intéressé d’un porcelet gourmand. Pendant des heures elle sera occupée à préparer le repas à même le sol. Chercher la nourriture et la cuisiner occupe le plus clair du temps des femmes. 

L’après-midi a été consacré à enregistrer une quinzaine de chansons composées et interprétées par Nyel Chè. Bien installé sur un banc, son inénarrable instrument calé sur les genoux, il attendait patiemment que je dispose les micros et procède à quelques essais. Il s’est ensuite exécuté presque d’une traite avec la même ferveur que la veille. Moment fabuleux. Mon guide me traduisait les paroles de chaque morceau après chaque interprétation afin que je puisse prendre des notes. Ce jeune homme est un véritable génie. Je lui ai proposé de faire graver un CD de l’enregistrement et de lui en faire parvenir une cinquantaine d’exemplaires par l’intermédiaire de mon guide. Il pourra ainsi les vendre lorsqu’il se produira en public. Une fois l’interprétation terminée, je l’ai interviewé et lui ai fait entendre sous un casque le résultat de son travail. Il était fou de joie ! Cette rencontre étonnante restera un de mes plus beaux souvenirs.

 

Sen Monorom, le 12 décembre 2010

Cher Michel,

 

J’ai assisté ce matin à une scène tout à fait emblématique des rapports très codifiés qui existent entre habitants des villes et minorités ethniques. J’étais attablé au restaurant pour le petit-déjeuner et m’amusais de la joyeuse compagnie d’un mainate qui, depuis sa cage, me tenait une conversation en khmer. J’ai d’ailleurs été ébahi lorsqu’il a imité à la perfection le démarreur d’une moto ! Me tournant vers la rue, j’ai vu s’approcher une vieille paysanne, un foulard noué autour de la tête. Elle portait sur le dos l’une de ces hottes en bambou tressé typiques de la région. Elle s’est arrêtée à l’entrée du restaurant, a déposé à terre son chargement et a attendu en silence. Le patron est alors sorti du fond de sa boutique pour venir la rejoindre. Avec déférence, elle lui a proposé quelques légumes. Il les a examinés avec attention, sans se départir d’une certaine condescendance. Lui, du haut des trois marches de l’escalier, elle, accroupie dans la poussière du trottoir. Ces trois marches symbolisaient à elles seules la ségrégation qui existe encore aujourd’hui entre communautés. 

Trois degrés d’incommunicabilité. 

Trois échelons que cette brave femme se garderait bien de gravir. 

Trois malheureuses bandes de ciment aussi infranchissables que des murs. 

Seulement trois marches entre deux mondes. 

Elle a finalement vendu une fleur de bananier et quelques tubercules pour un demi-dollar. Combien de kilomètres avait-elle parcouru depuis le lever du jour pour un si maigre gain ? 

Le patron a de nouveau disparu au fond de la salle pour réapparaitre quelques instants après seulement vêtu d’une serviette de bain nouée autour de la taille. Il sortait apparemment de la douche et, après s’être habillé derrière le comptoir, s’est coiffé avec soin dans le reflet de ses vitrines de vaisselle. Il est ensuite venu s’enquérir de mon prochain départ, son jeune serveur sur les talons. Celui-ci m’a gratifié d’un large sourire alors que, jusque-là, il se contentait de me servir sans grand enthousiasme. Plusieurs jours auront été utiles pour établir le contact. Il faut reconnaître que la clientèle habituelle de l’établissement n’est pas toujours délicate. À présent que la piste est goudronnée, les restaurants comme les guesthouses sont pris d’assaut chaque week-end par des citadins aisés, pour la plupart de Phnom Penh, venus prendre l’air. S’y mêlent les membres d’ONG écologistes de tous pays, des chercheurs et des routards, seuls ou en groupes discrets qui, comme moi, observent avec attention ce microcosme protéiforme. Les jeunes employés soumis à des horaires à faire pâlir un syndicaliste font leur possible face à ces marées humaines polyglottes. La salle est profonde et entièrement ouverte sur la rue. Le carrelage du sol lavé le matin se retrouvera au soir couvert de poussière et jonché de serviettes en papier froissées. Chaises et tables en bois rouge sont si massives que les déplacer nécessite une force herculéenne. Une fois assis, tu n’oses plus bouger ! Je me suis amusé à suivre les allées et venues du serveur qui, dès la commande du client enregistrée, enfourche sa moto pour aller acheter les ingrédients nécessaires ! Il a été littéralement subjugué par ma petite lampe à dynamo dont je lui ai fait la démonstration. Comme un enfant devant un sapin de Noël ! Je ne pouvais la lui laisser : « I need it ! » J’ai poursuivi une conversation surréaliste avec le mainate tout en observant les scènes de la rue. Juste en face, une jeune fille était occupée à servir de l’essence à un motard à l’aide d’une pompe à main branchée sur un bidon. J’ai regardé passer des motos et leurs remorques aux chargements invraisemblables. Le plus impressionnant d’entre eux était sans nul doute une pyramide de bidons de plastique savamment arrimés à l’aide de cordes. Dans nos pays occidentaux, la marchandise qui circule est invisible puisque dissimulée à l’intérieur de fourgons, camions, wagons, ou conteneurs. Ici, tu sais qui transporte quoi et comment !

Le guide et le chauffeur m’ont emmené dans un village où m’attendait une belle… éléphante poudrée à souhait d’un fond de teint en pure latérite ! L’animal attitré aux promenades était harnaché d’un magnifique bât artisanal en rotin et bois, fixé sur un tapis d’écorce battue. J’ai escaladé l’échelle d’une plateforme de bois contre laquelle l’éléphante est venue placer son énorme tête en émettant des grognements à la limite des infrasons. Elle semblait ronronner comme un gros chat. Poser le pied entre les deux bosses de son crâne pour atteindre le siège m’a fait comme d’habitude une curieuse impression. Tu ne marches pas sur la tête d’un animal sans ressentir une certaine gêne. Sauf peut-être ces chasseurs de grands fauves qui prennent plaisir à se faire photographier écrasant celle de leur victime de leur gros godillot. Pour les Cambodgiens, l’éléphant est symbole de douceur et de paix. Il est aussi promesse de bonheur : pour en bénéficier, rien de plus simple, il te suffira de lui offrir quelques tiges de canne à sucre et… de passer sous son ventre ! Les jeunes mamans s’y risquent parfois, leur bébé serré contre elle. Son urine, gage de sainteté, pousse ses adeptes à s’en enduire les mains et le visage. Cela te rappellera sûrement ma mésaventure de l’hiver dernier lorsque j’étais en train de filmer une éléphante en la suivant de près et qu’elle m’a littéralement aspergé d’un puissant jet d’urine. Tu en avais bien ri, mais au moins j’ai été sanctifié, d’une façon certes un peu brutale mais assurément efficace ! 

Animal de trait, véhicule de guerre, l’éléphant a également été utilisé comme exécuteur. Il était dressé pour piétiner les victimes selon différentes méthodes visant à faire plus ou moins durer l’agonie. Je préfère le voir représenté sous les traits de Ganesh, dieu hindou de la sagesse et de l’intelligence. Sur les bas-reliefs d’Angkor, les éléphants de combat sont parés de riches harnachements, arborant fièrement de solides défenses. Ils dégagent une impression de puissance absolue. À l’époque angkorienne, ils furent honorés par la construction de la fameuse Terrasse des Éléphants où certains sont représentés de face, un bouquet de fleurs de lotus au bout de leur trompe. Ils font partie des rares animaux guidés par leurs émotions, leur conscience de la mort étant particulièrement troublante.

Pendant une heure, j’ai traversé, sur le dos de cette femelle placide, un paysage de savane comme j’en ai souvent rencontré en Afrique. Le plateau couvert d’herbe jaunie était hérissé de quelques rares arbustes. L’éléphante s’arrêtait parfois pour en déterrer un avec sa trompe. Celle-ci adoptait des gestes aussi précis que ceux d’une main. Elle croquait ensuite quelques branches ou racines jusqu’à ce que le mahout lui signifie, par quelques coups de genoux derrière les oreilles, que l’arrêt-buffet était terminé. Un éléphant mange environ deux cents kilos de nourriture par jour ! La raréfaction de la forêt a généré un double problème : d’un côté celui de la protection de l’animal victime de la disparition de son habitat naturel et de l’autre, celui de la préservation de la végétation dont il est si friand. Responsable de la destruction des arbres particulièrement dans la savane, il se montre en revanche très actif quant à leur régénération en zones forestières. Certaines essences d’arbres dépendent de lui pour assurer leur extension : en ingérant leurs fruits, il en dissémine les graines dans son crottin. Utile ? Nuisible ? En Afrique du Sud, un Parc National qui avait encouragé sa protection et sa reproduction a provoqué une trop grande concentration de l’espèce, mettant en danger la biodiversité. Un abattage sélectif serait à présent envisagé. Dans le Mondolkiri, le nombre de dresseurs et de propriétaires d’éléphants est aujourd’hui extrêmement réduit. Leur travail dans la forêt largement défrichée et désormais protégée n’ayant plus lieu d’être, la motorisation s’étant largement développée pour les travaux agricoles, une régulation des naissances de pachydermes a été instaurée. D’après mon guide, les mâles toujours affectés à diverses tâches, seraient séparés des femelles lâchées en forêt où elles continueraient à vivre selon leur modèle matriarcal. Si malgré ces précautions un éléphanteau naissait, son propriétaire serait contraint de payer une forte amende aux villageois et, rejeté par la communauté, devrait partir avec le bébé éléphant. Ces mesures bouleversent les habitudes de vie des dresseurs comme de leurs animaux. 

Les cornes d’appel des éléphants sont toujours fabriquées. Si on en a conservé le savoir-faire, en revanche la communication sonore avec l’animal, elle, s’évanouit. Pourtant, le mahout a besoin d’échanger avec son éléphant. Lors de la capture d’un éléphanteau, des prières, des chants, des musiques sont proférés. Pendant le dressage, à la fin de celui-ci, lors d’accidents ou pour les éviter, d’autres pratiques rituelles ponctuent l’étroite collaboration entre la bête et son maître. Tout ce patrimoine oral se perd. Je constate par ce nouvel exemple que la disparition véritable d’une culture découle de celle de ses multiples pratiques.

De retour au village phnong, j’ai salué ma corpulente compagne et son mahout, puis les ai longuement regardés s’éloigner. Étonnant duo uni par des liens qui échappent à nos sociétés modernes où le travail en symbiose avec les animaux devient rare. Resté seul au milieu de la piste, j’ai pu tout à loisir promener ma caméra entre les maisons typiques aux formes allongées, arrondies à leurs extrémités et couvertes de toits de palme descendant presque au sol. Encore une fois, j’ai retrouvé ici l’habitat français du Moyen Âge ! J’ai pu pénétrer dans l’une d’elles et, une fois le regard adapté à l’obscurité, j’en ai découvert l’agencement : de chaque côté, une longue plateforme fixée sur des piliers ; au-dessus, un grenier où étaient entreposées en rangs serrés les jarres de cérémonie. Au centre de la pièce, sur le sol en terre battue, mijotaient des légumes dans une gamelle noircie sur un feu entouré de ses trois pierres. Différents ustensiles étaient accrochés aux armatures de bambou. La présence de mâchoires d’animaux calcinées, de fruits, de racines, destinés à protéger les habitants des démons ou répondant à d’autres croyances, témoignaient de leur pratique du culte animiste. À l’entrée de la cahute se tenait un groupe d’enfants. Deux fillettes pilaient le manioc pendant qu’une autre vannait du riz dans un large tamis de palme tressée. Agissaient-elles ainsi par nécessité ou ma présence leur dictait-elle de se mettre en scène ? Je me posais la question lorsque j’ai vu débouler un minibus libérant une volée de jeunes gens bruyants qui ont envahi le village comme une invasion de criquets. En un quart d’heure, s’interpelant bruyamment, ils ont mitraillé de leurs appareils photo et caméscopes tout ce qu’ils ont pu traquer d’insolite avant de remonter dans leur bus climatisé et disparaître aussi vite qu’ils étaient arrivés. L’incursion avait été si violente que le silence, revenu instantanément, prodiguait un réel soulagement. Devant une autre maison, une jeune femme très maigre entourée de ses quatre enfants était assise par terre, occupée à vider des calebasses. Sa lassitude semblait immense. Pourtant, elle m’a laissé la filmer sans crainte ni hostilité. Elle aussi devait se prêter avec complaisance à la curiosité des visiteurs qui doivent certainement rapporter quelques subsides au village. J’en ai eu confirmation lorsqu’une vieille femme en appui sur son bâton est sortie de sa maison pour s’accroupir au soleil. Elle attendait là, le front ceint d’un bandeau tissé de minuscules perles jaunes et rouges. Ses oreilles largement percées, autrefois garnies de cylindres d’ivoire, étaient à présent ornées d’une paire de grands anneaux de métal d’où pendaient des pompons rouge vif. Presque aveugle, édentée, elle m’a tendu une main tremblante pour se laisser filmer. Je n’ai hélas pu communiquer avec elle, mon guide ne comprenant pas sa langue. 

J’ai continué à explorer les abords du village soudain traversé par un troupeau de buffles. Eux ne faisaient assurément pas de la figuration ! Je me suis rapproché doucement pour examiner les cloches qui pendaient à leur cou, mais un grand mâle aux cornes dissuasives a calmé d’un coup ma curiosité. Comme partout ailleurs, les animaux circulent en toute liberté entre les habitations : chèvres, cochons, poules, canards vaquaient à leurs occupations dans l’indifférence générale. Pour protéger les jeunes pousses des potagers de leur appétit vorace, on les a rehaussées dans des jardinières montées sur pilotis. Les arbustes en devenir doivent leur survie à des barrières faites de branches croisées. Sur un poteau séchait une sacoche d’ordinateur près de laquelle était accrochée une calebasse. Deux époques se côtoyaient sous le soleil. La préservation des ressources semble désormais relayée par des organismes extérieurs. Un puits a d’ailleurs été installé par l’ONG Action Against Hunger. Comment vivent ces ethnies à cheval entre deux mondes, celui de leurs ancêtres et celui hérité de notre siècle ? La question de leur identité les soucie-t-elle autant que de trouver de quoi se nourrir chaque jour et se soigner ? Où est la part d’authenticité d’un tel village une fois les touristes repartis ? Pour en savoir davantage, il me faudrait rester plus longtemps parmi eux. 

J’ai passé mon dernier après-midi dans la jungle ! Le chauffeur nous a embarqués sur une piste récemment déviée mais à peine défrichée. Creusée de profondes ornières, hérissée de grosses pierres et traversée de racines, elle s’est avérée un véritable piège pour la voiture dont le châssis a fini par frotter dans de sinistres craquements. Mon guide m’a alors conduit à pieds par un sentier aux odeurs d’herbe brûlée. Je l’ai brusquement fait stopper lorsque j’ai capté des chants d’oiseaux sans autres bruits parasites. J’ai alors placé micros et caméra sur leurs trépieds au milieu de hautes herbes. Le casque sur les oreilles, j’ai pu bénéficier d’un magnifique concert en direct ! Le sentier descendait dans la forêt parmi des arbres aux troncs immenses habillés de lianes tordues à souhait, tels de longs serpents gris. L’une d’elle était particulièrement ressemblante, enroulée au pied d’un arbre. De nuit, j’y aurais assurément vu un python ! J’ai retrouvé la même végétation tropicale exubérante traversée l’hiver dernier dans le Ratanakiri. J’ai alors repensé à la période sombre des Khmers rouges où résonnaient dans ces mêmes forêts les plaintes modulées des sifflets d’assaut. Trois tubes métalliques juxtaposés comme une flûte de Pan reproduisaient le son d’un accord simple d’orgue électronique. Une stridulation caractéristique capable de glacer d’effroi l’adversaire. Ignorant mes sombres pensées, mon guide me montrait toutes les curiosités du chemin et je le sentais de plus en plus détendu, comme s’il retrouvait son élément naturel. Toujours vêtu de ses vêtements de ville, il avait tout de même échangé ses chaussures pointues en cuir contre des baskets. Devant un arbre à résine, il m’a fait une démonstration en enflammant la sève avec son briquet par une large entaille pratiquée dans l’écorce. La fente rectangulaire à la gueule fumante et noircie serait-elle la boîte à lettres du diable ? 

Enfin, nous sommes arrivés au bord de l’eau, face à une triple cascade. Quelques touristes qui avaient choisi d’effectuer un trekking de deux jours avec des éléphants prenaient du repos après un bain revigorant. Parmi eux, un couple de français m’a assuré avoir vu travailler des éléphants au débardage, signe que cette activité perdure encore. Après le départ du groupe, j’ai pu profiter de la beauté du lieu. Le bruit assourdissant de la cascade couvrait le chant des oiseaux. Mon guide a disparu sous les frondaisons pour rejoindre un petit autel où brûlaient quelques bâtons d’encens. À son tour, il a prié et déposé son offrande. La plateforme où il s’était agenouillé était adossée à la roche et prolongée par un plongeoir fait d’une simple planche. Concentré sur mon enregistrement, j’ai tout à coup entendu dans le casque les jaillissements caractéristiques d’un corps qui barbote. J’ai alors découvert mon compagnon hilare au milieu des bouillonnements ! Sous son pantalon de Tergal se cachait un caleçon de bain… Visiblement heureux de me faire partager ses prouesses, il est monté très haut dans un arbre et est redescendu par une liane. Il avait subitement retrouvé un visage aux expressions infantiles. Peut-être attendait-il que je le rejoigne ? Non, décidément, je n’ai pas une âme de Tarzan ! Comme je m’en étais douté, il venait là étant enfant. Il m’a raconté qu’un jour, avec son frère, ils étaient tombés nez à nez avec un troupeau de cochons sauvages. Le chef de la harde qui devait peser ses cent cinquante kilos les défiait du regard. Ils ont jugé plus prudent de prendre la fuite pour se réfugier dans un arbre. Les bêtes ont effectivement chargé et les deux garçons ont été contraints de rester perchés dans les branches toute la nuit ! 

Après avoir remonté l’étroit sentier, nous sommes ressortis de la forêt, surpris par la lumière orangée du crépuscule. Dans la savane aux reflets pourpres, de rares cabanes isolées témoignaient de la présence de quelques paysans se déplaçant au gré des essarts. Dernière vision d’une vie paisible où l’homme tente de survivre entre la menace d’une nature foncièrement hostile et celle, non moins préoccupante, d’une exploitation intensive. 

Demain, je quitterai le peuple khmer avec à la fois la satisfaction d’avoir recueilli quelques preuves de ce qui fit sa grandeur et l’inquiétude de voir se diluer si rapidement les pratiques traditionnelles héritées de son passé angkorien. Je sais d’ores et déjà que ma tâche n’est pas terminée. Bientôt je reviendrai…

« Il est bon de savoir quelque chose des mœurs de divers peuples, afin de juger des nôtres plus sainement, et que nous ne pensions pas que tout ce qui est contre nos modes soit ridicule et contre raison, ainsi qu’ont coutume de faire ceux qui n’ont rien vu. » René Descartes (1596-1650).

 

Phnom Penh,

Cher Michel,

 

La saison des pluies est en avance cette année. La chaleur écrasante du début de journée, aux environs de 40°, est chassée par de gros nuages noirs annonciateurs d’orages quasi-quotidiens. Dès mon arrivée, j’ai rechargé mon téléphone portable car je dois recontacter un nombre incalculable de correspondants laissés en attente pour quelques semaines. Le premier appel reçu ce matin a été démoralisant. J’ai appris que la prestation que nous devions assurer pour l’UNESCO le 27 juin à Siem Reap vient d’être annulée pour la seconde fois ! Moi qui suis revenu pour cette occasion ! Je suis à la fois furieux et atterré. Trop de désistements successifs me mettent les nerfs à l’épreuve. Comment peut-on travailler sérieusement si les engagements sont seulement unilatéraux ? J’ai beau me raisonner, je ne décolère pas. Anne Lemaistre, directrice de l’UNESCO au Cambodge, en est la première désolée et comprend mon désarroi. Elle m’a promis d’intercéder en ma faveur, m’a parlé d’une autre possibilité, mais je n’y crois guère. Je préfère ne pas trop me réjouir et attendre d’autres précisions. 

Comme tu l’as remarqué, je ne suis pas enclin à me laisser aller. Je n’ai guère attendu pour me rendre jusqu’au Marché Russe avec un kong peat (carillon circulaire de neuf gongs) enroulé autour de l’épaule. Sous les yeux amusés des commerçants du quartier, je me suis rendu chez mon antiquaire habituelle afin de changer deux gongs dont la sonorité ne me convenait pas. L’harmonie de l’instrument suppose un accord parfait entre les différents éléments. À mon arrivée, la vendeuse a immédiatement allumé quelques néons blafards, remis en route les grands ventilateurs et m’a gratifié d’un large sourire. L’électricité est ici un luxe : entre deux clients, les échoppes demeurent dans l’ombre et la touffeur. Les familles vivent au fond de la boutique, mangent sur une natte ou un coin de table, dorment dans des hamacs de fortune. Je me suis glissé dans l’étroit passage aménagé entre les rangées d’antiquités véritables ou supposées telles… Bouddhas, cloches de bronze, poteries, statuettes, outils agricoles, sont entassés sous un voile de poussière que j’imagine savamment entretenu en gage de garantie ! L’air était plus rare tout au fond du réduit. Le front ruisselant, j’ai expliqué ma requête. Par chance, j’ai trouvé dans le fouillis d’un placard poussiéreux deux petits gongs un peu plus justes. Il est toujours difficile de retrouver une harmonie satisfaisante en reconstituant ce genre d’instrument. Chaque série de gongs est fabriquée en fonction d’une unité sonore qui lui est propre. Une fois les gongs dispersés, il devient quasi impossible de rétablir cette union originelle. Je dois me contenter de m’en rapprocher au mieux, sachant que l’on peut en modifier un tant soit peu l’accord par une charge de cire mélangée à du plomb. 

J’en ai profité pour étudier de nouveau quelques grelots de bronze en prévision du futur musée de la musique dont je t’ai déjà parlé. Aux dernières nouvelles, Patrick m’a expliqué que le chantier était momentanément interrompu et ne reprendrait qu’en juillet. Il doit me faire faire une visite du futur bâtiment qui, pour le moment, n’est matérialisé que par une succession de cloisons. Je sens qu’il a hâte de m’exposer le projet plus en détails. Ma rencontre avec lui et sa femme Oum Sophea Pheach, cet hiver, a été déterminante. D’origine Cambodgienne, Pheach est revenue au pays après des études en France. Elle a alors consacré dix ans de sa vie à aider les victimes de la guerre civile et notamment les orphelins. En 2002, elle a créé Golden Silk, une ferme-atelier de tissage, afin de faire revivre les splendeurs de la soie dorée, dans sa plus pure tradition. Son énergie et sa détermination sont impressionnantes ! Patrick l’accompagne dans son extraordinaire entreprise qui semble ne jamais devoir cesser de s’étendre. Nous sommes animés par une même passion. Ma quête rejoint la leur dans le désir de redonner vie aux incroyables richesses de la civilisation angkorienne. C’est donc tout naturellement que « nous nous sommes trouvés ». Patrick et Pheach ont accueilli mon travail avec enthousiasme. Ce musée de la musique nous apparaît comme un complément logique à la fabrication de la soie dorée. Dès demain, je vais leur rendre visite et nous reprendrons le cours de notre aventure commune. Notre rêve se repaît de notre folie !

Je viens de déjeuner avec Marie, de Sok Sabay, une autre femme extraordinaire dont je t’ai déjà fait le portrait. Elle dirige un centre d’accueil pour enfants maltraités depuis de nombreuses années. Nous nous étions rencontrés lorsqu’elle était venue avec plusieurs groupes d’enfants visiter mon exposition à l’Institut français. Un gros souci de santé l’a abattue juste avant mon départ pour la France. Outre l’épuisement physique, elle semble rattrapée par le découragement, résultat d’un don d’elle-même au-delà des limites humaines. Elle a tant fait, tant subi, tant lutté qu’à présent son organisme ne supporte plus un quotidien où la cause qu’elle défend bec et ongles dévore toute énergie. La saturation l’amène à des réflexions désenchantées qu’elle n’aurait probablement pas laissé l’atteindre il y a quelques mois encore. Les missions humanitaires au Cambodge, comme dans d’autres pays où j’ai eu l’occasion de travailler, permettent de soulager la misère humaine, de rendre une dignité à ceux qui ont tout perdu, de sauver des vies… Mais prendre la défense des plus faibles requiert une force de caractère hors du commun. Hormis la lourde charge que représente la gestion de situations dramatiques, il faut sans cesse louvoyer face à des systèmes profondément corrompus. Marie est amère. Mais debout. Pour tous les enfants qu’elle accueille, elle continue à se battre comme une lionne protège ses petits. Je la sens cassée mais encore si combative ! C’est pourquoi je lui ai répété toute mon admiration. Elle a ri, a repoussé mes compliments d’un gracieux revers de main et détourné mon attention sur un enfant endormi dans un hamac :

« Tu vois ce petit ? Il s’appelle Noan. Il est chétif car il refuse toute nourriture. L’acte de manger semble réellement au-dessus de ses forces. Nous avons tout essayé. Il ruse de plus en plus pour éviter la cuillère pleine ! Plus nous insistons, plus il se bloque. Même l’indifférence feinte ne fonctionne pas. Que faire ? Nous voulons bien sûr le sauver. Mais où finit la raison et où commence la folie ? À quel moment nous fait-il traverser la ligne jaune pour nous entraîner dans son fonctionnement irrationnel ? Il est vivant, il semble vouloir communiquer, il ne nous reste qu’à attendre qu’un événement déclenche un processus de survie qui viendrait vraiment de lui et pas seulement de notre équipe. »

Ce soir, j’ai retrouvé mon petit restaurant préféré. J’aime installer des habitudes d’un voyage à l’autre. Elles me permettent de créer des liens, de me reposer en toute confiance sur des personnes sûres et agréables. Sous les pales grinçantes du ventilateur, j’ai repensé à Marie et ses pensionnaires. Tout naturellement, l’image de Chen Sopheak, le jeune orphelin que j’ai initié à la harpe pendant de longs mois, m’est revenue. Son cheminement, depuis notre rencontre, laisse désormais augurer une réussite vertigineuse. Les nouvelles que je reçois régulièrement de ses tuteurs me le confirment. La musique l’a sauvé d’un sordide destin. Si je n’ai fait qu’actionner quelques leviers, j’ai surtout immédiatement cru en lui. Me voilà infiniment heureux de la tournure que prend son initiation. Où en est-il aujourd’hui ? J’ai très envie qu’il me surprenne encore…

 

Phnom Penh, le 31 mai 2013

Cher Michel,

 

C’est avec grand plaisir que je reprends cette correspondance laissée en suspens depuis mon long séjour au Cambodge de l’année dernière. En effet, pendant ces dix-huit mois, nous n’avions que de brefs échanges et je t’avoue que nos rendez-vous épistolaires m’ont manqués. J’y reviens avec d’autant plus de bonheur que je sais à quel point tu les apprécies également. Comme je te l’ai expliqué, à défaut de m’installer définitivement dans ce pays qui m’est si cher, je vais à présent partager ma vie entre la Bretagne et Siem Reap afin de mener à bien un projet qui ressemble à l’œuvre d’une vie, ou de plusieurs si l’on considère l’ampleur de la tâche !

Me voilà de nouveau en pays khmer pour six semaines durant lesquelles je dois concrétiser nombre de projets élaborés ces derniers mois. J’ai conscience que je ne pourrai tout régler mais je sais aussi que ma liste n’est pas exhaustive et que d’autres pistes vont se dessiner. Ici, il faut apprendre à fonctionner différemment. Le pragmatisme n’est pas toujours de mise, je ne dois pas oublier de faire la part belle à l’aléatoire. Je l’ai bien souvent constaté : alors que je ne parviens pas à mes fins par une méthode logique et raisonnée, un événement inattendu surgit et m’apporte la solution sur un plateau. Une voix semble me murmurer : « Mais pourquoi t’acharnes-tu de cette façon ? Regarde, tout est là à portée de main ! » C’est pourquoi je dois adapter mon regard occidental à la pensée asiatique où les croyances n’ont d’égal que le bon sens. Il n’en reste pas moins vrai que je dois fournir une somme de travail considérable pour parvenir au degré de perfection que je m’impose. Mon niveau d’exigence garantit le sérieux de l’entreprise. On ne reconstitue pas l’instrumentarium angkorien sans de solides convictions ! Une reproduction la plus fidèle possible doit à la fois répondre à des critères esthétiques conformes aux modèles des bas-reliefs, pratiques par le choix des matériaux et surtout, offrir un son parfait qui en fera un véritable instrument de musique comme il le fut du temps de la gloire d’Angkor. 

J’ai passé des mois à courir le pays afin de relancer la fabrication de quantité d’instruments identifiés. Les difficultés ont été multiples, entre la recherche des matériaux de base et du savoir-faire qui, hélas, n’a pas survécu à la destruction massive durant la révolution des Khmers rouges. En seulement quelques années, un peuple a été vidé de son identité, de sa culture. Le Cambodge est devenu une coquille vide sans mémoire. Aujourd’hui, grâce à de nombreuses ONG, le pays se reconstruit sur ses ruines, même si des pans entiers de son passé ont irrémédiablement disparu. Mon propre travail se cristallise sur une époque très ancienne, puisque je tente de faire renaître la musique dans une période de l’Histoire comprise entre le VIIe et le XIIIe siècle. À ce jour, j’ai réussi à faire reconstituer une trentaine d’instruments différents, tout en participant à la formation de musiciens capables de les jouer. Aussi beaux soient-ils, ces instruments ne sont pas destinés à dormir derrière les vitrines d’un musée, mais bel et bien de nous relier, avant tout par leur sonorité, aux pratiques musicales angkoriennes. Pouvoir de nouveau entendre ces ensembles tels qu’ils animaient autrefois les cérémonies, les combats ou tout simplement la vie quotidienne a longtemps été un grand rêve. L’organisation Cambodian Living Arts me suit depuis dans cette aventure et notre collaboration s’affirme de jour en jour. Lorsque je suis rentré en France au printemps, un premier orchestre a commencé à répéter à Siem Reap avec les instruments reconstitués. J’ai hâte de découvrir où ils en sont. 

Il m’a fallu également beaucoup d’énergie pour faire connaître mon travail de recherche auprès des instances dirigeantes. Jusque-là, malgré tous mes efforts, je n’ai pas eu l’impression d’avoir réussi à faire comprendre l’enjeu de mes découvertes. Propositions et contre-propositions ont été mon lot durant tous ces mois. Le manque de crédits est demeuré la principale raison de refus à tous les projets qui m’avaient été suggérés dans le feu de l’enthousiasme. Combien de déceptions ai-je dû surmonter ! J’ai tout de même eu le plaisir, souviens-toi, de créer une première exposition accompagnée de conférences et d’ateliers à l’Institut Français en novembre dernier avec la visite de Son Altesse Royale la Princesse Norodom Buppha Devi et le Directeur de la Communication du Premier Ministre de l’Inde. Grand honneur, grand bonheur. Je garde le souvenir ému de tous ces élèves passionnés qui ont défilé avec leurs professeurs, ces Khmers jeunes ou vieux qui m’ont remercié, des larmes dans les yeux, ces félicitations et encouragements qui m’ont été prodigués autant par des personnalités internationales que par de petites gens. Chaque matin, je me rendais le cœur léger à l’Institut, heureux de retrouver toutes ces belles installations et d’inviter les visiteurs à me suivre dans un univers qui m’apparaissait toujours aussi magique. Pourtant, jusqu’aux tout derniers jours avant le vernissage, mon équipe et moi étions encore à souder, coller, teinter les supports dans la frénésie des ultimes préparatifs. La mise en place avait été méticuleuse mais l’exposition avait belle allure. C’est pourquoi je fus si triste de la démonter. Lorsque j’ai fait part de mon vague à l’âme à un ami, il m’a décrit la mélancolie d’un lendemain de représentation théâtrale. « Cela me rappelle quand je faisais du théâtre amateur avec des jeunes. Nous donnions une unique représentation. Le lendemain matin, je revenais dans les coulisses et les loges pour récupérer costumes et accessoires abandonnés dans l'ivresse de la soirée. Je retrouvais tous ces objets, ces vêtements que j'avais mis des mois à rassembler. Ils gisaient là, éparpillés et avaient soudain perdu leur âme et leur utilité. Je n'entendais plus le joyeux babil de « mes » petits comédiens gais comme des pinsons avant d'entrer en scène. Il me restait à trier des amas d'accessoires, de décors, les charger dans le coffre de la voiture avant de les restituer ou les jeter. Le plus étrange était le silence... » Je me suis retrouvé dans cette description de lendemain de fête. Car ce fut réellement une fête. J’espère en vivre d’autres aussi intenses !

Aujourd’hui, je retrouve Phnom Penh comme je l’ai laissée il y a à peine trois mois. Je ressens la même impression que lorsque je revois un film ancien que j’ai beaucoup apprécié. J’avais gardé en mémoire une ambiance globale, des lumières, des odeurs et soudain les images me reviennent une à une avec une précision et une acuité réjouissantes. Mon séjour en France est instantanément oublié ! La folie de la circulation me happe, le bruit étourdissant de la ville me rassure comme le rugissement d’un monstre protecteur. 

 

Siem Reap, le 1er juin 2013

Cher Michel,

 

J’ai voyagé une bonne partie de la journée entre Phnom Penh et Siem Reap. À cause de l’imposant volume de mes bagages et compte-tenu de leur fragilité, j’ai préféré prendre un taxi. Je reconnais que c’est un déplacement plus confortable. Quoique… Six heures pendant lesquelles le chauffeur n’a cessé de slalomer entre motos et voitures ! Il n’a ralenti que lorsque la route présentait des déformations trop dangereuses ! La halte de la mi-journée m’a permis de reprendre pied dans la poussière d’une bourgade surchauffée. J’ai profité de l’arrêt pour acheter dans une quincaillerie quelques cordes en palme tressée. Elles sont de plus en plus rares, remplacées par des cordages de nylon moins esthétiques et surtout anachroniques par rapport à l’usage que je leur réserve. 

Sous une bâche tendue, une femme s’affairait autour d’une rangée de gamelles en aluminium. J’ai soulevé un à un les couvercles pour découvrir ce qui mijotait. Mon choix fait, je me suis installé à l’ombre des toiles aux bords effilochés. Sur la table, j’ai retrouvé l’habituel pot d’eau bouillante où trempent les couverts, le distributeur de minuscules serviettes en papier, quelques cure-dents. On m’a servi dans des assiettes en plastique à peine rincées dans une cuvette posée à même le sol. La toile cirée collante, le pichet de thé glacé couvert de poussière et les mouches n’ont pas suffi à me décourager ! J’ai dégusté sans retenue un savoureux poulet au gingembre. Une jeune femme installée sous un parasol publicitaire vendait des insectes grillés. Je n’ai pas encore réussi à goûter à cette étrange nourriture. Tout au long de la route, j’ai découvert dans les campagnes des pièges à criquets. Ils sont constitués d’un écran en plastique transparent tendu entre quatre tiges de bambou et barré d’un tube de néon. À sa base, un petit bassin rectangulaire rempli d’eau recueille les insectes dont le commerce semble prospérer, essentiellement grâce à une clientèle thaïlandaise.

Le temps de déposer mes bagages à la Lovely Guesthouse de Siem reap, j’ai sauté dans un tuk-tuk et me voilà déjà reparti chez Patrick et Pheach. Un orage grondait autour de leur grande maison pendant que je reprenais possession des quelques instruments laissés en exposition dans leur salon. Je les ai redécouverts avec la même joie qu’un enfant devant un sapin de Noël ! Harpes, tambours, gongs trônaient dans un lieu d’un grand raffinement. Dans les vitrines, plusieurs robes de soie créées par un célèbre styliste m’ont de nouveau charmé. Je ne saurais te dire à quel point je suis ému par tant de grâce. 

Tous trois avons repris non sans une certaine avidité le cours de nos projets. Ils m’ont demandé quelques nouvelles de la France comme on se renseigne sur l’état d’un malade. Il est vrai que vu de là-bas, notre pays inspire plus d’inquiétude que de fierté. La question « comment va la France ? » me paraît de plus en plus embarrassante. Dénigrer sa patrie n’est jamais constructif mais comment passer sous silence les profonds dysfonctionnements largement relayés par l’opinion internationale ? La présence française au Cambodge a laissé une empreinte indélébile, bénéficiant encore aujourd’hui d’une certaine aura. La page de l’Indochine est tournée, la France s’englue dans un système et une économie à bout de souffle, une démocratie mise à mal par trop de scandales financiers, une Europe aux mains des lobbies qui a raté son envol. Un constat qui me désespère à chaque fois que nous abordons le sujet. Lorsque nous regardons d’ici notre pays, le mal nous apparaît encore plus évident. Comment ne pas comprendre l’élan massif de tous ces jeunes, diplômés ou non, qui partent tenter leur chance à l’étranger ? Et nos autorités qui s’enorgueillissent du nombre de Français expatriés… Elles devraient plutôt s’en inquiéter !

Les sujets graves évacués, nous avons abordé les différentes phases de notre projet de musée. Lorsqu’il en parle, Patrick a le visage illuminé par les images qu’il s’est déjà inventées. Pour lui, tout est en place, il ne reste qu’à exécuter les plans ! Pheach sourit d’un air entendu, consciente d’être le maître d’œuvre de cette fabuleuse entreprise. Pragmatique, opiniâtre, elle dirigera les travaux avec la formidable énergie et le solide bon sens qu’elle a jusque-là déployés avec succès. Tous deux se complètent dans la réalisation de leurs rêves. Le mien est devenu le leur dans l’exaltation de l’accomplissement d’un grand dessein. Sans eux, je n’aurais jamais imaginé créer un musée. Sans moi, ils n’auraient pas envisagé ce nouvel essor culturel pour leur établissement. Je ressens une nouvelle fois la joie profonde de partager avec mes pairs l’extraordinaire dynamisme d’un projet commun. Nos énergies se conjuguent et se nourrissent mutuellement autour d’une idée qui, au départ, nous était apparue totalement utopique. À présent, nous ne cessons d’enrichir notre légende de nouveaux concepts tout aussi délirants les uns que les autres ! Et pourtant, nous ne pouvons qu’y croire ! Je leur livre une phrase qui semble parfaitement nous convenir : « N’oubliez pas d’être un peu fêlés pour laisser passer la lumière ! »

 

 

Siem Reap, le 2 juin 2013

Cher Michel,

 

Ce matin je me suis rendu au Sofitel sous une pluie diluvienne. Le tuk-tuk est passé entre les lourdes gouttes d’une pluie tropicale bienfaisante. La distance étant modeste, j’ai pu apprécier sa tiède brumisation sans maudire le ciel comme je le fais souvent en Bretagne ! 

J’ai découvert le grand hall de l’hôtel dans duquel mon exposition va être mise en place pour le mois de juin. Nous avons étudié les supports, les éclairages, mesuré les espaces, défini la taille des tirages photo qui accompagneront les instruments. Nous avons convenu d’une soirée d’animation à l’occasion de la Fête de la Musique. Je dois imaginer son déroulement avant de soumettre ma proposition à la direction. Je suis très satisfait du lieu qui mettra en valeur les instruments. Je n’ai que quelques jours pour rassembler les éléments à présenter et terminer la fabrication de quelques accessoires restés en chantier. 

C’est justement ce que j’ai fait dès cet après-midi chez Patrick et Pheach. Un gros tambour a souffert du climat humide et sa peau s’est couverte de moisissure. Sous un soleil assassin, je l’ai brossé au-dessus d’un bassin d’eau verdâtre où se dandinaient nonchalamment quelques carpes. J’ai installé mon atelier de bricolage sur la grande terrasse en bois à clairevoie sous l’œil interrogateur des deux bergers allemands. La cithare-crocodile en bois brut nécessitait une couche de cire liquide à étaler au pinceau. Cet objet est une véritable réussite. Le fabricant n’avait qu’une photo à l’échelle 1 pour le reconstituer. Je suis très satisfait de son travail. Le bois encore très jaune va se patiner avec le temps. 

J’ai passé plusieurs couches de peinture dorée sur l’embout d’une harpe et les extrémités d’un carillon de gongs. Lorsque la fabrication des instruments aura atteint un certain niveau de qualité, de véritables feuilles d’or remplaceront la peinture. J’envisage déjà les améliorations à apporter à chaque reconstitution, autant dans sa présentation que dans ses capacités musicales. Il fallait dans un premier temps amorcer leur fabrication afin de rectifier les défauts qui ne manqueraient pas de se révéler au fur et à mesure de leur pratique. Si certains instruments me semblent d’ores et déjà de bonne facture, beaucoup nécessitent des modifications. Plutôt que de me décourager, ces faiblesses me stimulent. La recherche de la perfection, tu l’as souvent constaté, reste ma principale motivation. Comme un sculpteur, je reviens sans cesse autour d’une œuvre en devenir, le ciseau à la main, prêt à améliorer une courbe, un volume jusqu’au moment où il faut savoir estimer que le travail est terminé avant que le mieux ne devienne l’ennemi du bien. 

Sur les bas-reliefs, un tambour en sablier est représenté accroché par ses extrémités à un long support recourbé, tel la lettre Ω. J’ai fait cintrer une canne de rotin afin de lui offrir ce profil caractéristique. D’après ce que j’en devine, cette bandoulière rigide posée à cheval sur l’épaule du musicien est agrémentée de petits grelots. Après avoir fait tremper des lanières de cuir pour les assouplir, je les ai entrecroisées et tendues autour du rotin tout en enfilant deux rangées de grelots parallèles. Travail minutieux qui nécessite également une certaine force puisqu’il faut maintenir le cuir bien serré au fur et à mesure du montage. Moi qui me suis toujours considéré comme un piètre bricoleur, je dois t’avouer que je prends un certain plaisir à ces travaux manuels. Très certainement parce qu’ils sont plus passionnants que de changer le joint d’un robinet ou de coller du papier peint ! 

Le fondeur de bronze à qui j’ai confié depuis plusieurs mois la fabrication de petits tambours n’a toujours pas livré ma commande. Il me l’avait promise pour ce soir, mais j’ai deviné que c’était encore une ruse pour gagner du temps. Comme je m’en doutais, il n’est pas venu. À de rares exceptions près, ces habitudes semblent répandues. Non seulement les artisans ignorent les délais, mais leur travail manque de précision et comporte des erreurs. On m’assure qu’avec un acompte tout sera terminé selon mes directives dans les deux semaines mais lorsque je reviendrai quatre mois plus tard, rien n’aura avancé ! Pourtant, lors de la première rencontre, je stipule bien que je leur offre du travail à long terme, ce que je trouve plutôt motivant. Le premier objet s’avère généralement bien réalisé, mais les suivants laissent à désirer. Il m’arrive de signaler de gros défauts qui seront camouflés sans être réellement corrigés. Sans parler des plans que j’avais établis avec minutie qui sont parfois égarés. Je me heurte à un problème récurrent : en voulant faire appel à des artisans khmers qui, à mon sens, doivent être les premiers intéressés à cette reconstitution d’envergure, je ne rencontre pas la compétence nécessaire. À cause de la guerre, il n’y a plus ni artistes ni savoir-faire. Mon souhait a toujours été de faire renaître ces talents sur la terre du Cambodge afin que le peuple khmer se réapproprie ce pan de leur culture musicale dans son intégralité, depuis la fabrication de l’instrument jusqu’au jeu musical. Me tourner vers d’autres pays multiplierait les frais et les contraintes d’export. Vais-je devoir remettre en cause mes choix initiaux ? Je sais déjà que, pour le moment, la fabrication des trompes de guerre en cuivre ne peut se faire qu’au Népal. Pour celle des tambours, mon regard se tourne vers l’Inde. La solution serait-elle de faire venir des artisans-formateurs au Cambodge ? J’y songe de plus en plus. 

 

 

Siem Reap, le 3 juin 2013

Cher Michel,

 

Aujourd’hui, j’ai installé une nouvelle annexe du « chantier bricolage » dans la chambre de la guesthouse. J’aurais préféré travailler dans le patio mais le bruit y est infernal. Deux chantiers de construction encadrent le bâtiment et dès sept heures du matin, scies électriques, marteaux, perceuses et grues de levage plongent le quartier dans un vacarme assourdissant. Les nuages de poussière rouge retombent seulement sous les averses de la mousson. Siem Reap bourgeonne de toutes parts. Les immeubles poussent comme des champignons dans une frénésie encouragée par la fréquentation croissante des sites d’Angkor. 

Le tourisme de masse risque de tuer la poule aux œufs d’or.

La journée s’est terminée de façon magique. Je suis retourné chez Patrick et Pheach et, le soir venu, nous nous sommes installés dans leur grand salon. J’ai pris ma plus belle harpe, l’ai accordée et me suis agenouillé devant l’impressionnante statue de bronze de Suryavarman II, le constructeur du plus grand temple hindou du monde : Angkor Vat. Lui rendre hommage m’a profondément bouleversé. Patrick et Pheach m’ont accompagné par leur présence attentive dans cette cérémonie impromptue. Les notes cristallines montaient au-dessus de nous en envolées satinées, vers celui qui fut si longtemps vénéré. Depuis le sol, sa divine silhouette me dominait avec bienveillance. La sculpture le représente assis dans une pose altière digne des plus grands rois, l’index de sa main gauche pointé en direction d’Angkor Vat. Je ne sais combien de temps nous sommes restés là, recueillis, avec la musique pour seule offrande. Lorsqu’enfin j’ai cessé de jouer, nous avons voulu partager notre émotion, mais les mots nous ont manqué. Nous venions de vivre avec Suryavarman II une prière intime portée par le son de la harpe. 

Il faisait maintenant nuit noire. Les grandes portes de bois de la salle étaient ouvertes sur l’exubérance des plantes tropicales qu’on imaginait plus grandes encore dans l’obscurité. Des insectes stridulaient de tous côtés. À leur tour d’animer par leur chant aigu les espaces désertés par les humains. Les grenouilles n’étaient pas en reste ! Elles se répondaient d’un bout à l’autre de la terrasse où nous avons installé un banc pour boire un verre de jus de goyave dans la fraîcheur enfin retrouvée. Moment de grâce. 

Lorsque mon téléphone a sonné, j’ai eu l’impression d’être réveillé en sursaut. L’appel était important : Anne Lemaistre m’apprenait que les responsables de l’UNESCO et le gouvernement me proposaient de faire jouer les musiciens le 18 juin à Phnom Penh. En remplacement de notre participation à la cérémonie de clôture du 37e Comité international de l’UNESCO initialement prévue à Siem Reap, nous animerions la cérémonie d’ouverture de dans le cadre de ce même comité au Palais de la Paix de Phnom Penh. Les délais étant très courts, cela demande réflexion. La nuit porte conseil…

 

Siem Reap, le 4 juin 2013

Cher Michel,

 

La pluie tambourinait sur le toit de tôle de « mon » petit restaurant. Un ciel blanc et métallique, un vent soudain, tout annonçait l’orage. À présent, nous voilà au cœur de la tormenta, comme disent les Espagnols. La nuit tombe et je mange une soupe bien à l’abri. Un crapaud buffle, ivre de bonheur humide, beugle régulièrement comme un veau. Je me sens parfaitement heureux. Entendre la pluie tomber quand on est au sec procure un bien-être incomparable. Cela me rappelle les nuits sous la tente, le « ploc, ploc » des gouttes sur la toile et la tiédeur du duvet. Pour agrémenter ce moment de quiétude, je viens de jouer au billard sous un petit néon blanchâtre. Non, je n’ai pas fait de réels progrès depuis nos dernières parties !

Aujourd’hui, je me suis rendu à la soierie Golden Silk de Patrick et Pheach. Comme j’aime cet endroit ! Les différents bâtiments des ateliers se fondent dans une nature sauvage passablement domptée mais que l’on sent prête à reconquérir son territoire dès que l’on aura tourné les talons. La plantation de mûriers occupe une grande parcelle régulièrement entretenue sans pesticide. Précieux garde-manger pour les bombyx mais aussi espace concédé à la biodiversité. Là-bas, tout est pensé, chaque nouvelle initiative est dictée par le bon sens. Depuis mon dernier passage, j’ai déjà constaté de notables changements. C’est enthousiasmant. Une terrasse domine à présent le site, un espace restauration peut désormais accueillir les groupes. Justement, une équipe de cuisiniers et de serveurs d’un grand hôtel s’activaient pendant que Patrick et Pheach animaient une visite pour les clients arrivés entretemps par autocar. 

De mon côté, j’avais de quoi m’occuper. Je devais opérer un tri dans les caisses et les cartons entreposés depuis mon départ pour la France, afin de sélectionner les objets nécessaires à l’exposition du Sofitel. Il faisait très chaud sous le hangar de bois, mais j’étais trop concentré sur mon travail pour m’en soucier. J’ai retrouvé avec étonnement des instruments que j’avais oubliés. J’en ai tellement vu passer ces derniers mois que je n’ai retenu que les plus caractéristiques. Comme je m’y attendais, le climat humide a favorisé la prolifération de moisissures sur certains d’entre eux. Encore du nettoyage en perspective ! Le plus fastidieux a été de classer les supports métalliques et leurs socles de bois d’après leurs références à la fois étiquetées et enregistrées dans mon ordinateur. Chacun d’eux a été fabriqué pour un instrument particulier. À moi de retrouver lequel ! Une fois les instruments et accessoires soigneusement entassés, il restait à les charger dans le camion.

« Ne t’inquiète pas, m’a dit Patrick. J’ai des hommes forts dans mon personnel. Ils vont s’en occuper. Viens plutôt voir notre futur musée ! »

Il était visiblement impatient de me le montrer. Nous sommes descendus dans une excavation du terrain d’où émergeaient une série de murs cloisonnant un demi-cercle en quartiers d’orange. « Là, c’est l’amphithéâtre, là c’est l’expo, ici il y aura des projections, là on peut faire des conférences… Il faudra renforcer ce mur-là, puis celui-là aussi. » Je lui ai demandé s’il avait des plans. Il a eu un sourire d’enfant, ses yeux bleus pétillant de malice. « Oui… dans ma tête ! » 

Comment ne pas lui faire confiance ? Golden Silk est très vite devenu un lieu où souffle l’esprit khmer. Toute action vise à préserver, à transmettre dans un réel respect des hommes et de la nature. Les employés travaillent avec dignité. En leur offrant un métier, un toit et un salaire, ces familles bénéficient d’une qualité de vie que beaucoup n’ont pas la chance de rencontrer au Cambodge aujourd’hui. Mais ce qui me fascine le plus, c’est le raffinement avec lequel tout est conçu. Je te parlais des magnifiques robes de soie dans des vitrines. Dans la boutique du site, d’autres sont exposées au milieu d’objets rares et d’un mobilier de grande classe. Si le musée est à l’image de ce que j’ai déjà sous les yeux, comment ne pas moi aussi trépigner d’impatience ! Patrick et Pheach ont l’audace qui me manquait. Je suis maintenant convaincu qu’ensemble nous allons entreprendre de grandes et belles choses. Notre dernière trouvaille ? Organiser un spectacle son et lumière avec des musiciens installés sur une embarcation au milieu du baray (bassin comme sur les sites des temples, bien que d’une taille plus modeste !). Sur les berges illuminées de torches et de bougies, une procession martiale avec trompes et tambours ferait trembler les étoiles dans des barrissements d’éléphants et des rugissements de tigres. Tu imagines la puissance d’une telle féérie ! J’en rêve. 

Demain, je vais rencontrer le groupe de jeunes musiciens et leur maître Man Men. Je vais revoir mon jeune protégé Sopheak.

 

Siem Reap, le 5 juin 2013

Cher Michel,

 

C’est finalement Chun, mon fidèle chauffeur de tuk-tuk qui m’a amené jusqu’au village de Man Men. Je n’avais qu’un vague souvenir du trajet par des pistes défoncées qui se ressemblent toutes. 

Les musiciens m’attendaient sur leur lieu de répétition, une terrasse de bois couverte sur pilotis. Les côtés ouverts donnaient un peu d’air. Ils ont étalé des nattes où nous avons pris place au milieu des instruments. Devant la maison d’à côté, une jeune fille fouillait dans l’abondante chevelure d’une vieille femme. Une autre, le crâne rasé, trônait dans un fauteuil en osier, tenant fermement un manche à balai à la peinture rouge écaillée, telle une reine appuyée sur son sceptre. Plus loin, une autre femme se lavait tout habillée sous le robinet de la fontaine collective. Quantité de tongs de toutes tailles, de toutes couleurs gisaient çà et là, jetées à la volée dans la poussière. Incontestablement, ma venue suscitait la curiosité des habitants du village, en particulier celle des enfants qui s’agitaient en tous sens pour attirer mon attention. De l’autre côté de notre plate-forme, une autre maison sur pilotis aux cloisons de palme tressée abritait un capharnaüm indescriptible entre seaux de plastique, vêtements, chaussures, détritus. Un chien et quelques poules s’étaient réfugiés dessous pour se protéger du soleil. J’ai imaginé la pluie diluvienne s’infiltrer en cascades par les nombreux trous de la toiture. 

Chun m’a servi d’interprète sans que je puisse vérifier s’il restituait fidèlement tout ce que je lui demandais de traduire. Ses phrases étaient sensiblement plus brèves que les miennes ! Les musiciens ont commencé à jouer. Le rythme était correct, les joueurs de trompes s’en sortaient plutôt bien. Lorsque les harpistes se sont préparés, j’ai découvert avec stupéfaction que la table d’accordage d’une des harpes était grossièrement badigeonnée d’une épaisse couche de peinture blanche parsemée de taches bleu ciel ! Des traces blanchâtres maculaient par endroits le manche et les cordes. J’ai demandé l’explication d’un tel gâchis. Sopheak a avoué qu’il avait voulu la décorer… Il pensait bien faire. Par l’intermédiaire de Chun, j’ai calmement expliqué à tous que les instruments avaient été conçus dans la plus pure tradition khmère et qu’il était impensable de les décorer ou les transformer au gré des goûts de chacun. Cet incident va me pousser à être vigilant vis-à-vis des autres musiciens qui pourraient bien ressentir les mêmes élans artistiques. Il y va de la crédibilité de cette vaste entreprise... et de ma parole de chercheur ! Il me restait à remporter l’instrument pour tenter de lui rendre son aspect initial. Mais en attendant, il fallait accorder les harpes, exercice long et fastidieux que les musiciens ne maîtrisent pas encore. J’ai passé beaucoup de temps l’oreille collée près des cordes à leur faire entendre la note exacte, en me mettant au diapason de la cithare monocorde. Les harpes se désaccordent très vite. Il faut sans cesse réajuster. Pour compliquer l’affaire, les chevilles en bois qui ont été fabriquées ne sont pas d’une grande qualité. J’ai expliqué à Man Men comment les améliorer. Les jeunes ont patienté jusqu’à ce que je leur fasse comprendre d’un signe de tête qu’ils pouvaient jouer. J’imagine qu’ils me trouvent pointilleux. Je dois maintenir un niveau d’exigence minimum afin que tous prennent l’habitude de jouer dans des conditions optimales. Certains apprennent très vite. Je les surprends souvent à observer chacun de mes gestes avec attention. Leur inculquer les bons réflexes dès le départ assurera, je l’espère, la qualité dans la durée. 

Afin d’illustrer mes conseils, je leur ai montré des images depuis mon Mac. Toute la troupe s’est tassée autour de moi, les yeux rivés sur l’écran. Par moments, je mimais les gestes précis, soufflais dans une trompe, faisais tinter les cymbales, immédiatement imité par les intéressés. En l’absence d’une langue commune, les mains viennent au secours de la parole. Pendant toute la durée de mon intervention, leur maître, Man Men, s’est maintenu à l’écart, silencieux, dans un rôle d’observateur. J’ai demandé s’il y avait une chanteuse dans le village. Celle qui m’avait été présentée à mon dernier passage n’était pas d’un niveau suffisant. On est allé chercher une timide jeune fille qui a dû s’exécuter sans poser de questions. Elle est jolie, a une voix claire et juste. Il faudra juste qu’elle prenne un peu d’assurance pour donner plus de force à son chant. Voilà encore un problème résolu ! Dehors, les gens du village se bousculaient bruyamment autour de l’escalier de bois, les enfants grimpaient un peu partout sur les rambardes. Les conditions n’étaient pas idéales pour répéter ! 

Lorsque j’ai quitté les lieux, mes impressions étaient mitigées. Les instruments ont déjà beaucoup vieilli en quelques mois. À cause du climat, peut-être du manque de soins, ils se sont très vite détériorés. Je comprends que dans la poussière et l’humidité de ces maisons de bois, leur stockage n’est pas aisé. Mais par ailleurs, j’ai bien souvent constaté que les Khmers n’ont pas naturellement l’idée de prendre soin des objets pour les conserver. Ont-ils le souci de la préservation sur le long terme ? J’y pense à chaque fois que je vois du linge sécher sur des fils de fer barbelés. Les familles sont pauvres et pourtant les femmes y accrochent les vêtements qui vont immanquablement se déchirer sur le fer acéré. Pour un Occidental, cela paraît inconcevable. Ce qui est précieux mérite des soins. Est-ce une question d’échelle de valeur ? C’est pourquoi je suis assez inquiet pour tous ces instruments. Dans quel état vont-ils être dans six mois, dans un an ? 

Brinquebalé dans le tuk-tuk qui m’a ramené en ville, j’ai réfléchi à tout ce que je venais de voir et d’entendre. Je ne peux donner au groupe que des conseils pratiques. Les répétitions ne sont pas de mon ressort. La difficulté est de leur faire acquérir un bon niveau et qu’ils le conservent. Je leur ai expliqué que s’ils étaient sérieux, ils seraient de plus en plus sollicités et qu’ils pourraient correctement gagner leur vie. Ce soir, ils me semblent encore bien loin de cet avenir prometteur. Si les musiciens semblent motivés, ils ne sont pas prêts pour la prestation du 18 juin à Phnom Penh. Il ne reste que douze jours ! Je ne veux pas les entraîner vers un échec annoncé. 

Je viens de téléphoner à l’UNESCO pour leur faire part de mes conclusions et leur signifier mes réticences quant à une prestation que les musiciens ne pourront assurer dans de bonnes conditions. On me demande de réfléchir encore et de ne pas annuler la performance. Je suis stupéfait. Depuis deux ans, je me bats pour ce projet. Tout a été organisé, a été écrit et rien n’a été retenu. Je constate amèrement que sur cinq manifestations pourtant officiellement validées, quatre ont été annulées ! Et maintenant, il faudrait être prêt en seulement dix jours ? J’avais pourtant détaillé tous les besoins liés à une telle entreprise. À croire que les organisateurs découvrent seulement maintenant l’ampleur des préparatifs. J’ai demandé à faire répéter les musiciens ailleurs que dans leur village où les conditions me paraissent très difficiles. Quelques jours dans les locaux de Cambodian Living Arts à Phnom Penh seraient nécessaires avant la représentation. « Il faut étudier le budget » ai-je entendu une fois de plus. Mégoter ainsi pour un si grand projet, cela dépasse l’entendement. 

Point positif de la journée : le fondeur de bronze et le sculpteur ont livré leurs commandes respectives. Une belle tête de Garuda va trouver sa place en haut du manche d’une harpe. Mais avant, je vais devoir la parer d’une jolie teinture dorée.

 

Siem Reap, le 6 juin 2013

Cher Michel,

 

Laisse-moi te recopier le court passage d’un livre que je dévore en ce moment :

« J’avais le sens de l’application et celui du travail bien achevé qui servent de carburant aux enfants timides. Ceux-ci, en effet, perçoivent prématurément que, pour eux, la perfection ne sera pas un but, mais la routine d’une simple méthode de travail. L’âne, né avec le bât sur le dos, n’imagine pas qu’il puisse vivre sans fardeau. » (d’après François BASCHET, Mémoires sonores, édition L’Harmattan, 2007)

Cet extrait illustre parfaitement ce que je ressens actuellement, courbé sur mon ouvrage du matin au soir. En effet, après avoir couru en vain les magasins de musique pour y faire presser mon DVD « Sounds of Angkor » à un prix raisonnable, j’ai jeté l’éponge pour reprendre mon atelier de finitions. Pinces coupantes, ciseaux, scotch, ficelle, cutter, papier de verre, chiffons… le bureau s’est transformé en établi !

La peinture dorée que j’ai étalée ne faisait pas l’affaire : pâteuse, laissant des traces, elle enlaidissait à chaque coup de pinceau la jolie tête de nâga. J’ai dû retourner au magasin après avoir compris que cette peinture était destinée aux surfaces métalliques. Et hop, j’ai sauté à l’arrière d’une moto dop, mon petit pot dans la poche. Il est difficile de dénicher le produit adéquat suivant les conseils souvent nébuleux du vendeur. Je ne suis pas encore satisfait du résultat, mais vais m’en contenter en imaginant la finesse des feuilles d’or qui un jour remplaceront avantageusement mon badigeonnage. Il me reste à ajouter deux petits yeux noirs pour parfaire le travail. 

Les travaux manuels permettent à l’esprit de vagabonder à souhait. Pendant que je m’active, idées et réflexions de tous ordres s’entrecroisent, à l’image des cordelettes et autres lanières de cuir entassées sur le bureau de ma chambre. 

Demain matin, j’ai rendez-vous avec Sopheak de Cambodian Living Arts afin de vérifier quelques formalités et convenir d’un modèle de costume. Comme tu peux le constater, elle se nomme également Sopheak, prénom très répandu dans le pays, autant masculin que féminin. Non seulement elle est jolie et infiniment gracieuse, mais elle fait preuve d’une remarquable compétence. J’apprécie énormément son professionnalisme. Face aux errements ubuesques de divers partenaires auxquels j’ai parfois à faire, pouvoir lui faire confiance et compter sur son efficacité m’apparaissent comme une grande chance. 

Les costumes devront être simples, en totale cohérence avec les représentations visibles sur les bas-reliefs et surtout polyvalents, car ils seront utilisés tour à tour par plusieurs musiciens de taille et de corpulence différentes. Sans oublier celui de la chanteuse ! J’ai déjà une petite idée du genre de vêtement à réaliser. Le choix des tissus et le savoir-faire de la couturière devraient finir de donner corps à mon ébauche. 

 

Siem Reap, le 8 juin 2013

Cher Michel,

 

Impossible de t’écrire hier soir : un gros orage m’a dissuadé d’allumer l’ordinateur. 

Bien m’en a pris car une coupure de courant a subitement plongé le quartier dans le noir. La lampe frontale bien placée entre les deux yeux, je me suis octroyé une soirée lecture ! Ce livre de François Baschet est une véritable mine de pensées profondes assorties d’une bonne dose d’humour. Je m’en délecte.

Avant d’être condamné à l’obscurité, j’ai juste eu le temps de terminer la restauration de la harpe « relookée » par Sopheak. La peinture grossièrement étalée sur sa table d’accordage a heureusement disparu en totalité, mais j’ai découvert que son manche était fendu. Certainement le résultat d’une action combinée entre la tension des cordes et le travail naturel du bois. Une fois de plus, la colle forte est venue à mon secours. Le commerçant du coin de la rue doit se demander à quoi j’emploie les nombreux tubes soudain disparus de ses rayons ! Un produit moderne pour des reconstitutions anciennes, certes. Il ne s’agit là que de maintien de pièces entre elles et non pas d’une quelconque participation à l’esthétique ou au jeu de l’instrument. L’utilisation de produits ou matériaux actuels ne se font pas sans un minimum de réflexion. Il m’importe de trouver la bonne méthode, tout en respectant l’objet finalisé. J’ai de nouveau trempé mon pinceau le plus fin dans le petit pot de dorure afin de parfaire la réfection. Grâce à ces quelques réparations, le désastre n’en est plus un.

Le matin, comme prévu, la jeune Sopheak m’a emmené sur sa moto pour acheter du tissu au marché. Grâce à sa présence, pas d’interminables marchandages au bout desquels on ne sait qui, du vendeur ou de l’acheteur, fait réellement une bonne affaire. D’autant plus que les étals présentent souvent les mêmes produits, tous avec la fameuse garantie « good price for you ». Dans les allées étroites et étouffantes du marché couvert, les clients potentiels sont alpagués, courtisés, parfois bousculés. Ils se fraient un passage dans ce ventre moite et grouillant, parmi une profusion de marchandises si variées qu’il en oublierait presque ce qu’il est venu chercher ! J’ai à présent suffisamment d’expérience dans ces lieux de tentation pour ne plus me laisser étourdir. Je dirais même que j’ai un certain plaisir à me faufiler entre les rayons, particulièrement ceux de quincaillerie, où je finis toujours par dénicher exactement le fil de fer ou les vis que je cherchais. Combien de fois n’ai-je pas trouvé la solution à un problème rien qu’en arpentant les allées ! Cette fois-ci, l’heure n’était pas à la flânerie et la mission a été rondement menée ! Il nous restait à livrer les tissus à la couturière en lui laissant nos instructions. Aucune difficulté pour elle qui a l’habitude de créer des costumes de spectacles.

Tout devait être déjà prêt hier soir, mais les intempéries ont eu raison de ma curiosité. J’étais convaincu que le travail serait bien fait. J’en ai eu confirmation aujourd’hui.

L’après-midi a été consacré à une nouvelle répétition avec le groupe de musiciens de Man Men. Je leur ai demandé de venir au temple de Vat Bo afin de travailler plus au calme. Nous avons eu l’autorisation d’investir un vaste hall où nous avons étalé quelques nattes sur les carreaux de marbre luisant. Les jeunes venus de leur village à moto étaient proprement vêtus et bien coiffés, comme à chaque fois qu’ils se rendent en ville. Ils se sont vite concentrés sur ce que je leur expliquais par l’intermédiaire d’une jeune interprète anglais-khmer. Mais l’essentiel du travail relevait de la technique pure. La clarté de l’exemple a rapidement remplacé les mots. Le plus fastidieux a de nouveau été l’accordage des harpes, pour lequel Chen Sopheak s’est encore une fois montré le meilleur. Autre leçon : leur apprendre à démarrer chaque morceau de façon synchronisée. Man Men, comme à son habitude, est resté en retrait. Il observait tous nos faits et gestes avec attention et humilité. 

Pour les besoins de quelques prises de vue, j’ai demandé à interrompre pour un moment les travaux très bruyants du futur temple attenant. Les ouvriers se sont exécutés sans hésitation. La lumière était médiocre, mais je tenais à garder les images de cette répétition marquant le début d’une longue série. Lorsque j’ai éteint la caméra, par un brusque retour à la réalité, j’ai découvert le ciel terriblement sombre. Le tonnerre commençait à gronder au loin. Il fallait laisser le groupe repartir avant la pluie. Avant de les quitter je leur ai fait traduire notre rêve fou de procession nocturne autour du bassin carré de Golden Silk. Ils ont souri, prêts à croire à cette fabuleuse aventure. Je souhaite sincèrement leur faire vivre un tel moment. Puis ils ont rangé les instruments dans leur housse de velours et ont enfourché leurs motos deux par deux. Un sourire, un petit signe de la main et les voilà partis. Au loin, brillait le globe doré de la cithare monocorde filant vers les nuages noirs. 

Ce matin, je suis passé chez la couturière. Tout était prêt comme promis. Les costumes étaient encore présentés sur des bustes, celui des musiciens comme celui de la chanteuse. Quelle émotion ! Pour les hommes, la jeune femme a créé un sarong court, couleur brique, maintenu à la taille par une bande de coton blanc torsadé que l’on retrouve également croisé sur le torse en guise de bouclier de protection. L’avantage de ce costume, outre sa simplicité, est qu’il s’adapte à n’importe quel gabarit. Du plus frêle au plus en chair (rare dans ce pays !), du plus menu au très grand (tout aussi rare !). Pour la chanteuse, un long sarong grenat et, autour de la poitrine, un tissu noué en une cascade de plis harmonieux avec un gros nœud au-dessus du cœur, le tout agrémenté d’une ceinture dorée. J’en étais ébloui. Je commence à me demander si je n’étais pas couturier créateur dans une vie antérieure tant la vue de vêtements sur leur buste de bois me fait à chaque fois tressaillir ! 

Lorsque je suis arrivé en milieu de matinée au village de Man Men, une surprise m’attendait. Un groupe d’étudiants américains était installé sur la terrasse couverte avec les musiciens. Bâches et tentures avaient été tendues pour les préserver de la chaleur déjà très lourde. De ce fait, je ne les ai découverts qu’une fois entré sous l’abri. Et là, grande joie, je retrouve Jeff Dyer, jeune chercheur américain rencontré lors de mon exposition à l’Institut français de Phnom Penh. Je voulais justement le revoir ! Ces retrouvailles inattendues nous ont autant fait plaisir à l’un qu’à l’autre. À sa demande, j’ai improvisé pour ses étudiants une mini-conférence sur les instruments présentés. Même si la touffeur semblait en abattre certains, ils étaient très attentifs. Ce moment partagé a servi d’introduction à l’événement qui se préparait : l’orchestre allait traverser le village en une procession tonitruante. Une première mondiale ! Une vague de joie a soudain traversé toutes les personnes présentes, des musiciens aux spectateurs en passant par les villageois ébahis. Chaque instrumentiste a pris la place que je lui ai indiquée dans la file. Au signal, trompes et gros tambour ont résonné donnant le rythme de la marche. L’orchestre de parade militaire du roi Suryavarman II, le bâtisseur du temple d’Angkor Vat ressuscité ! J’ai couru d’un bout à l’autre du cortège. La caméra ne pesait plus rien, je volais presque ! Ce fut pour moi un grand moment, l’aboutissement d’un des rêves de ma vie. Bien sûr, il y aura d’autres représentations de ce genre, avec des musiciens plus expérimentés, un cadre plus prestigieux, mais c’était aujourd’hui la première fois qu’ils se produisaient en déambulant, qui plus est dans leur village. Même si je ne pouvais partager avec eux mon enthousiasme par les mots, ils ont bien compris le grand bonheur qu’ils m’avaient offert. À cet instant précis, je les ai vus comme les pionniers d’une ère nouvelle pour la musique khmère. Ne souris pas, je suis très sérieux !

Après quelques essais de costumes plutôt concluants, j’ai filé vers le monastère bouddhique de Vat Athvear où j’avais rendez-vous avec un autre groupe. Dans ce lieu enchanteur se cache un petit temple angkorien tout juste arraché à la végétation tentaculaire. Ses ruines se dressent de leur masse sombre au milieu d’une vaste clairière où se balancent quelques palmiers aériens. Au détour des galeries chancelantes, quelques femmes finement sculptées n’ont rien à envier à celles d’Angkor Vat. Je ne manque pas de m’y promener à chacun de mes passages, même si aucun instrument de musique n’y est représenté ! 

Grâce à la présence attentive de la jeune Sopheak et de ses précieuses traductions, j’ai pu longuement échanger avec le maître Ling Srei dont le répertoire est spécialisé dans les musiques de funérailles. Quelques mises au point ont été nécessaires avant de répéter. J’ai filmé les différentes mélodies interprétées par les trois musiciens. Les joueurs de hautbois avaient quelques difficultés à souffler à travers le petit losange taillé dans une coquille de noix de coco que je leur avais demandé d’adjoindre à l’embouchure de leur instrument. Représentée sur les bas-reliefs, cette pièce serait pour moi une simple protection. En cas de choc, le fût du hautbois ne pourrait pas s’enfoncer dans la bouche du musicien. Une théorie dictée par le bon sens. Pour finir, nous avons de nouveau organisé un défilé. Je me suis joint à la procession pour aider à porter le kong thom en l’absence des autres participants. Le soleil ardent avait chauffé à blanc le sol poussiéreux de l’extérieur de la terrasse couverte où nous étions installés. La plante des pieds en feu, chacun a tenu son rôle jusqu’au bout ! 

Depuis le début de notre entretien, j’avais remarqué un garçon d’une douzaine d’années perché sur un vélo trop grand pour lui. Il assistait à cette rencontre avec une attention particulière. Bientôt il s’est adossé à un pilier, comme aimanté par notre présence, sans toutefois oser s’approcher. Visiblement, il ne perdait pas une miette de ce qui se déroulait devant lui. J’ai chargé Sopheak de lui demander la raison de ce vif intérêt. J’ai compris qu’il prenait des cours de musique au village et qu’il serait content d’intégrer le groupe à l’avenir. Il s’appelle Malsei. 

D’autres jeunes nous ont bientôt rejoints. Je leur ai expliqué que nous aurons besoin de plus en plus de musiciens et qu’ils joueront tous ensemble, sans souci de concurrence, en échangeant mutuellement leur savoir-faire. La polyvalence de tous permettra de répondre à une demande que j’espère diversifiée, autant dans le répertoire que sur le territoire. Une solidarité que tous peuvent facilement comprendre. Dans leur fonctionnement actuel, le maître de musique n’est rémunéré que pour son déplacement. Lorsque les musiciens commenceront à gagner de l’argent, ils lui reverseront un pourcentage sur leurs recettes. Si le maître tombe malade, l’association Cambodian Living Arts règle les frais médicaux. 

Je viens de terminer de monter la séquence de la procession de ce matin. Je me repasse les images sans m’en lasser ! À chaque fois, je cherche le détail, le son qui m’aurait échappé. Mais surtout je prolonge le bonheur de ce moment magique. Sais-tu que je songe à former un orchestre uniquement composé de percussions ? À l’époque d’Angkor, il en existait trente-six sortes !

 

Siem Reap, le 9 juin 2013

Cher Michel,

 

Grande journée d’installation ! Dès sept heures, mon ami Chun m’a conduit à l’hôtel SOFITEL. J’ai souhaité sa présence car il est toujours de bon conseil. En chemin, caressé par la brise encore tiède, je me suis laissé bercer par le ronronnement du moteur de sa moto. Au petit matin, j’ai toujours aimé observer depuis le tuk-tuk la ville déjà rythmée par les occupations dominicales. Les sportifs sillonnaient les allées des parcs. Certains d’entre eux, rassemblés en groupes bien alignés, se contorsionnaient en une synchronisation imparfaite, mais néanmoins sérieuse. Nous avons dépassé un restaurant ambulant. De son toit bâché pendaient des chapelets de petites saucisses rondes et écarlates. L’homme casqué conduisait la moto sur laquelle est accrochée la boutique, pendant que la femme, assise à l’arrière, était tournée de côté, entretenant les braises d’un barbecue de tôle découpé dans un vieux bidon. Quelques brochettes odorantes fumaient sous son œil attentif. Je suis toujours étonné de tous ces gens qui s’activent sur leur moto comme s’ils étaient immobiles ! Les déplacements, pour nous occidentaux, sont souvent considérés comme dangereux et donc soumis à un arsenal de règles de sécurité. En Asie, tout le monde s’entasse sur des motos : familles nombreuses, livreurs surchargés, commerces ambulants circulent en tous sens. Leur mouvement perpétuel semble aussi naturel que celui des abeilles autour de leur ruche ! Et nous voilà effarés rien qu’à la pensée de ce qu’il adviendrait d’eux en cas d’accident. Si nous leur posions la question, je pense qu’ils se contenteraient de nous sourire avec indulgence.

Le camion chargé de tout le matériel en provenance de Golden Silk était déjà arrivé quand Chun me déposa sur le parking. Nous avons été invités à contourner le somptueux bâtiment pour accéder par l’entrée des livraisons. Bientôt, tout fut aligné de chaque côté d’un long couloir desservant les cuisines. Il fallait ensuite déballer instruments et supports. Mais avant tout, accompagné de Gaëlle, mon interlocutrice, j’ai refait le tour des différents modules afin de convenir de la place de chaque élément. Les expositions itinérantes doivent pouvoir s’adapter à des lieux très divers, avec leur lot de bonnes surprises comme de déconvenues. Ici, je dois dire que je suis comblé. L’écrin est superbe. 

Comme je m’y attendais, la mise en place a été longue et minutieuse. Une fois le plan défini, les agrandissements photographiques ont été collés, puis les instruments disposés sur leur support respectif. Sur fond blanc, ils étaient encore davantage mis en valeur grâce à des éclairages directionnels. Que de satisfaction !

Durant ces manœuvres et nos incessants va-et-vient, les clients traversaient le hall et s’arrêtaient quelques minutes devant notre installation en cours. Ils brandissaient leurs IPad et autres IPhone avant même de savoir de quoi il s’agissait, avant de repartir, d’un pas nonchalant, vaquer à leurs occupations ! Cette immédiateté fébrile à la fois m’interpelle et m’effraie. Une autre scène a retenu mon attention. Dans un espace salon, une dizaine de touristes chinois étaient assis en cercle. Pourtant, aucun d’eux ne se parlait, ni ne se regardait. Leur attention était concentrée sur quelques centimètres carrés d’écrans tactiles et lumineux, bien loin de ce qui pouvait se passer à côté d’eux ! Si on ne voyait pas ce qui accaparait ainsi leur attention, leur silence aurait pu paraître étrange. J’eus soudain eu envie de provoquer un bruit de tous les diables pour les sortir de leur léthargie ! Mais nous nous trouvions dans un lieu qui ne me permettait pas ce genre de plaisanterie…

Une fois le travail achevé, je suis allé me promener dans les magnifiques jardins de l’hôtel avant que le soleil ne disparaisse. Une longue passerelle aux rambardes blanches et carrelée de terre cuite enjambait un grand bassin où s’étalaient des nappes de nénuphars. Elle conduisait à un joli patio sur pilotis ou bien aux chambres disposées en demi-lune tout autour du parc, que l’on devinait à peine derrière les rangées de palmiers. La fraîcheur de l’eau et de la végétation luxuriante rendaient la chaleur moins accablante. Toutes les gammes de vert se répandaient en feuilles de toutes formes, de toutes tailles. Une myriade de fleurs au parfum suave rivalisait de délicatesse. Ma préférée demeure celle du frangipanier. Fleur de culte par excellence, on rencontre la fleur de frangipanier ou plumeria dans de nombreux temples. Elle représente par ailleurs l’un des symboles nationaux du Laos et, dans le folklore malais, son odeur enivrante est associée aux vampires ! 

Au milieu des bosquets, jaillissaient les arbres du voyageur, ces étranges plantes en éventail dont les feuilles s’épanouissent en queue de paon. Elles semblaient contempler leur reflet dans le bassin aux eaux sombres. Une vieille barque traditionnelle en bois brut, indispensable élément du décor, flottait paresseusement contre la berge d’en face. Elle témoignait à elle seule de la présence humaine dont on pourrait douter tant les végétaux dévorent l’espace, toutefois d’une manière habilement orchestrée. Sous les arcades de la galerie, les tables du petit déjeuner étaient déjà dressées en attente de convives, non loin d’une armée de parapluies mis à disposition en cas de déluge soudain. 

Lorsque j’ai regagné le hall climatisé, j’ai surpris Chun en train d’offrir une visite commentée de l’exposition aux employés de l’hôtel ! Gaëlle m’a confirmé que, depuis ce matin, les membres du personnel défilaient dans son bureau pour lui faire part de leur joie : « Les autres expositions ne les intéressent pas autant. Cette fois, ils sont très émus. » À travers les instruments de musique, une partie de l’histoire du peuple khmer, tant de fois opprimé, leur était soudain restituée. Un homme d’entretien est venu me remercier, les yeux brillants de larmes. Sans attendre, j’ai proposé d’organiser une visite guidée rien que pour les employés. Rendez-vous a été pris à un moment de la journée où le maximum d’entre eux sera disponible. 

La nuit est tombée très vite. Comme chaque soir dans cet établissement, vint le moment de tamiser l’éclairage. Une petite cloche retentit, des bougies furent allumées les unes après les autres, puis la lumière a doucement baissé. Alors, la magie a opéré. Les instruments se sont comme envolés dans la blancheur de leurs présentoirs. Ils ont tout à coup pris du relief. J’ai quitté les lieux, fatigué par cette longue journée, mais ô combien satisfait.

Un coup de téléphone m’a tout à l’heure fait sortir précipitamment de la douche. C’était le directeur de l’hôtel qui, à peine rentré de déplacement, tenait à me féliciter et me remercier. Une invitation à déjeuner est à prévoir. Cette perspective m’enchante. 

Je t’écris ce soir depuis mon restaurant habituel. Pour fêter cette belle réussite, j’ai commandé ma pizza préférée et suis allé chercher une bière pression au bar d’à côté. Une partie de billard en solitaire s’impose après que trois grands Hollandais taillés comme des Vikings auront fini leur partie. Des airs de jazz courent sous les tôles sombres et les nattes tressées du toit. Un gros ventilateur brasse poussivement l’air plus frais de la nuit. Félicité.

 

Siem Reap, le 12 juin 2013

Cher Michel,

 

Depuis trois jours, j’ai dû remettre à plus tard notre correspondance afin de répondre à différentes sollicitations. Tu as certainement remarqué comme parfois, après une période de calme, les événements se précipitent. Je sais ce que tu vas penser : que je ne rencontre que rarement des périodes de calme et qu’en général, cela ne me réussit pas ! Je reconnais que je ne suis pleinement heureux que dans l’intensité de mon travail, « les doigts dans la prise ». Un comportement un brin pathologique, certes, mais qui me fait accomplir de belles choses. Une motivation à toute épreuve me procure l’énergie dont j’ai besoin. Plus rien ne compte que l’objectif fixé. Et les objectifs se multiplient sans fin ! Les rencontres, surtout, favorisent l’émergence de nouvelles idées, comme avec Patrick Gourlay en qui j’ai trouvé un alter ego dans la réalisation de nos rêves les plus fous. 

Pas plus tard qu’avant-hier, j’ai rencontré deux vieux musiciens au monastère de Vat Prei, près de Golden Silk. Rescapés du massacre des Khmers rouges, ces honorables maîtres de musique ont formé des jeunes pour jouer le pin peat. J’ai immédiatement songé à créer sur place un nouveau pôle de compétence qui répondrait aux besoins de spectacles de Golden Silk, situé à une trentaine de kilomètres de Siem Reap. Il faut d’ores et déjà prendre en compte les différents déplacements des musiciens. Pour cela, la création de plusieurs groupes répartis sur des territoires bien précis me semble la meilleure solution. 

L’un des deux anciens, monsieur Kuot, soixante-seize ans, jouait dans un ensemble funéraire kong skor avant la révolution. Comble du bonheur, il sait fabriquer la cithare en terre, jeu enfantin qui existait probablement à l’époque angkorienne. Il m’a également assuré avoir connaissance de musiciens jouant encore du skor sampot, tambour du pauvre utilisé pendant la période Khmers rouges et dont la membrane n’est autre qu’un sampot, pagne traditionnel du Cambodge. Tu vois, d’autres horizons s’ouvrent encore !

La visite commentée pour le personnel du SOFITEL a été un moment de chaleureux partage. Presque autant d’hommes que de femmes étaient présents au rendez-vous. Tous attentifs, même si certains mots anglais semblaient leur échapper. Ils répétaient après moi le nom khmer de chaque instrument, corrigeant à l’occasion une prononciation que je m’appliquais pourtant à rendre fidèle ! Leurs magnifiques sourires ont été ma récompense. Ils vont eux aussi, je l’espère, devenir acteurs dans la transmission de ce renouveau culturel. 

La journée s’est terminée en compagnie de Patrick Gourlay. Il m’a emmené au cœur du quartier touristique déguster un yaourt glacé « Snow Yogurt », spirale crémeuse et parfumée enroulée dans un gobelet de carton. Courte pause pendant une grosse averse avant de sillonner les ruelles bordées de boutiques de souvenirs. Nous avons chiné chez plusieurs antiquaires. Parmi les objets en tous genres et les rangées de Bouddhas en métal, bois, résine, ou plastique, j’ai trouvé dans une vitrine poussiéreuse un grelot dont je n’aurais su dire s’il était vrai ou faux. J’ai expliqué à Patrick mes critères d’authentification… pour mieux lui en démontrer les limites. 

Je viens de finaliser le petit film de présentation à diffuser en boucle dans le grand salon du SOFITEL. La harpe malencontreusement repeinte par Chen Sopheak a maintenant retrouvé fière allure. Elle trône sur le bureau de ma chambre. En la regardant, je me suis dit qu’il faudra rappeler à tous les participants que l’image globale du projet m’appartient. De ce fait, chaque partenaire devra respecter mes choix en n’intervenant pas sur des instruments dont l’aspect final restera fidèle à mes reconstitutions. J’ai donné quelques instructions en ce sens à la jeune Sun Sopheak de Cambodian Living Arts. 

Demain nous partirons à Phnom Penh pour le Congrès UNESCO. J’ai insisté sur le fait que les musiciens ne devaient oublier ni leur laissez-passer, ni leurs instruments dont ils devront prendre grand soin. Nous avons obtenu l’autorisation de répéter la veille au Palais de la Paix. L’idée de déambuler en procession a également été acceptée. Deux très bonnes nouvelles.

Une tempête tropicale s’est abattue sur la ville en fin d’après-midi. Sun Sopheak, venue me faire signer la demande de laissez-passer, a dû abandonner sa moto dans la cour de ma guesthouse pour repartir dans un tuk-tuk fermé de bâches battant au vent. J’ai vu l’engin criblé d’énormes gouttes disparaître dans des gerbes d’eau. 

Je rentre à l’instant d’un dîner avec Patrick dans un restaurant coréen. Pour te décrire en quelques mots l’établissement, je dirais que c’est un self-service à domicile, à volonté et à la carte ! En effet, de petits tapis roulants sur lesquels sont posés divers mets serpentent entre les tables en un ballet ininterrompu. De nombreuses familles assises autour d’une marmite d’eau bouillante plongent, à l’aide de baguettes, légumes ou viandes de leur choix cueillis au passage. Un concept original qui, apparemment, remporte un certain succès. J’ai profité du spectacle de cette clientèle affamée vidant frénétiquement les trains de petites assiettes défilant à sa hauteur. Derrière moi, une rangée de clients installés le long d’un bar m’a offert la vision d’une série de bouches ouvertes remplies dans un mouvement synchrone et perpétuel, comme celles de poules nourries à la chaîne ! Ce qui ne m’a pas empêché de me régaler… et d’en faire autant ! 

J’ai laissé quelques instants cette lettre de côté pour aller installer mes micros sur la terrasse. Un incroyable concert de grenouilles et de crapauds buffles vient soudain d’envahir la nuit. Jamais je n’ai assisté à une cacophonie d’une telle ampleur ! Le casque sur les oreilles, je suis resté figé dans le noir, cerné de toutes parts par cette vague sonore des plus inattendues. Peut-être cet enregistrement sera-t-il diffusé lors des futures cérémonies nocturnes de Golden Silk ?

 

Siem Reap, le 14 juin 2013

Cher Michel,

 

Une jeune journaliste du Phnom Penh Post est venue m’interviewer. Je lui ai montré les deux harpes en cours de finitions. Elle m’a posé toutes sortes de questions auxquelles j’ai tenté de répondre le plus brièvement possible. Rester concis est un exercice difficile lorsqu’on nous demande de nous exprimer sur notre passion ! Devant son réel intérêt, je n’ai pas hésité à lui fournir moult détails techniques. À ce propos, je vais t’en donner également puisque tu me l’as demandé.

J’ai actuellement reconstitué cinquante-quatre instruments, d’autres sont en cours de fabrication. Pour former les orchestres, je me base essentiellement sur les représentations des bas-reliefs, informations confirmées grâce à un minutieux recoupement avec des éléments recueillis dans les écrits lapidaires. Il ne manque que la musique ! Le répertoire traditionnel ayant probablement peu varié à travers les siècles, je m’appuie sur des musiques encore présentes – mais pour combien de temps ? – dans les villages des différentes provinces ou bien dans les lieux de culte. J’ai ainsi constaté que les bouddhistes utilisent certains instruments propres aux musiques de guerre ! Cela t’étonne ? L’explication est cohérente : eux aussi doivent se défendre et lutter contre les poisons mentaux. 

Tu me demandes qui entretiendra et réparera les instruments en mon absence. Pour le moment, je n’ai pas de réponse. Cela me préoccupe un peu, mais je sais que la solution finira par émerger un jour ou l’autre. Nul n’est irremplaçable ! 

J’ai repris le cordage des deux harpes au fond du couloir de la guesthouse où j’ai davantage de place pour étaler au sol tout mon matériel. Je m’écorche les doigts à nouer serré les cordes, sachant qu’il faudra renouveler l’opération car elles ont toujours tendance à se détendre.

La harpe du VIIe siècle est munie de cordes en fibres de palmier fabriquées par un paysan des environs de Siem Reap. Elles ont suffisamment de vertus pour que je demande à cet homme de s’esquinter les mains à les tresser. Très solides, elles ont une teinte qui se marie aussi bien avec le bois du corps de la harpe qu’avec la peau de serpent tendue sur la table d’harmonie. Tout comme pour les harpes birmanes, j’applique le principe de nouage (très ferme) le long du manche. 

Quant à la harpe des XIIe-XIIIe siècles, visible au temple du Bayon, je la garnis de cordes de microfibres de Nylon tressées à la façon de la soie ancienne. Celles-ci sont maintenues par des chevilles en bois de rose que l’on distingue nettement sur les bas-reliefs. Chacune des cordes au diamètre différent est fixée de façon croissante. Avec l’expérience, j’ai fini par les étalonner afin d’obtenir une couleur sonore régulière sur l’ensemble de l’instrument, ainsi qu’une puissance acoustique significative. Comme je t’en ai déjà parlé, j’ai réalisé des tests de résistance sur la soie blanche de Chine. Je voudrais à présent tester la soie dorée de chez Golden Silk originellement venue de l’Assam, au Nord-Est de l’Inde. Utilisée pour tisser les vêtements à l’époque angkorienne, elle devait sans doute servir aussi pour les cordes de harpe. Qu’en penses-tu ?

Il n’existe aucune trace d’échelle d’accords concernant les harpes. Il semblerait qu’elle ait été équiheptatonique (sept intervalles équidistants). Même si elle est mathématiquement existante, cette équidistance varie selon les régions du Cambodge ! Comme dans bien d’autres endroits du monde, les fabricants d’instruments se basent essentiellement sur les dimensions corporelles. Par exemple, la largeur d’un doigt ou deux entre chaque clé pour créer une échelle à intervalles équivalents. Il s’agit d’un rapport constant modulé selon l’entendement des musiciens et des chanteurs. Aujourd’hui, la Thaïlande et le Cambodge sont devenus le conservatoire des échelles musicales de l’Inde ancienne dont on a retrouvé les noms sanscrits. Ceux-ci, à l’origine inconnus au Cambodge, ont certainement été importés de l’Inde. 

J’espère avoir répondu à tes questions…

Je ressens une grande fierté à présenter mon travail en compagnie des musiciens au Palais de la Paix de Phnom Penh. C’est l’aboutissement de belles relations entretenues avec l’UNESCO. Dès le début, sa directrice, Anne Lemaistre, a cru en ce projet. Elle en a largement parlé autour d’elle, encourageant ses relations à aller voir mon exposition de l’année dernière à l’Institut français. C’est également grâce à elle que j’ai pu expliquer mon travail lors de la réunion du Comité International de Coordination pour la sauvegarde des temples d’Angkor en juin 2011. Elle avait alors proposé un concert pour la cérémonie de clôture du CIC en décembre 2012 qui, rappelle-toi, avait été annulé à cause des funérailles du roi Norodom Sihanouk. « Le roseau plie mais ne rompt pas ». Anne Lemaistre n’a pas baissé la garde et a obtenu que nous nous produisions cette fois à la fin du mois de juin, à l’occasion de la cérémonie de clôture de la 37ème session du Comité du Patrimoine Mondial de l’UNESCO. Raison pour laquelle je suis revenu il y a maintenant deux semaines. Lorsque, le jour même de mon arrivée, elle a appris la nouvelle annulation de notre prestation, elle s’est battue comme une tigresse ! Sa force de persuasion a eu raison des restrictions budgétaires du gouvernement et des derniers obstacles protocolaires. Nous allons donc nous produire le soir de la cérémonie d’ouverture à défaut de celle de clôture ! J’ai pour elle et sa remarquable opiniâtreté une profonde reconnaissance. 

 

Phnom Penh, le 15 juin 2013

Cher Michel,

 

Le minibus qui m’a ramené à Phnom Penh a foncé durant six heures sur une route rectiligne, souvent défoncée et sous une pluie diluvienne. Malgré tout, le chauffeur n’a pas daigné ralentir son train d’enfer, jouant tant et plus du klaxon. À croire qu’il incitait même les gouttes à lui livrer passage ! L’eau a de nouveau envahi les campagnes d’énormes rigoles café au lait entraînant dans leur courant des amas de sacs plastique. En Asie, beaucoup de mets sont vendus dans des sachets : fruits coupés, friandises, insectes grillés, jus de fruits… Ils sont ensuite jetés au bord des routes ou sous les maisons jusqu’à ce que la pluie les emporte plus loin. 

Les enfants qui jouaient jusque-là dans la poussière pataugeaient à présent dans la boue. À l’horizon, un ciel d’encre tranchait sur le vert tendre des nouvelles pousses de riz. Les parcelles de rizières se remplissaient sous l’œil indifférent des vaches blanches qui, ayant cessé de brouter, restaient immobiles sous les trombes. Il pleuvait comme de grosses larmes d’éléphant. 

J’ai eu droit à l’arrêt obligatoire dans un restaurant chinois, gargote crasseuse où je refuse à chacun de mes passages de m’attabler tant l’hygiène me semble douteuse et la cuisine médiocre. Pourtant, je ne suis habituellement pas très regardant envers les bouibouis locaux ! Pendant que les autres passagers consommaient leur plat chaud, j’ai foncé au marché acheter des cordes de fibres de palmier. 

Je viens de découvrir un article du Phnom Penh Post qui m’a poussé à m’interroger sur l’éventuelle récupération de mon travail par quelques indélicats. La personne interviewée dans l’article s’attribue l’initiative de mes reconstitutions ! Je dois sans doute me préparer à voir mes recherches servir la renommée de gens malhonnêtes. Que le peuple khmer s’approprie tout ce que j’ai recréé a toujours été mon souhait. En revanche, si après tant d’efforts, de réflexions, de dépenses, quelqu’un reprend à son compte le résultat de ce gigantesque travail, là je ne suis pas d’accord. Le pire est qu’en plus il profère des âneries ! J’ai mis un point d’honneur à tout reconstituer le plus fidèlement possible, dans un souci d’exactitude et d’authenticité, en m’appuyant scrupuleusement sur les innombrables recherches que tu me vois effectuer depuis des années. J’essaie de me rapprocher au mieux de la vérité historique en illustrant de façon concrète mes conclusions. C’est pourquoi il m’est si difficile de constater erreurs ou approximations énoncées sans vergogne par des profiteurs. Puisque certains semblent vouloir s’octroyer les mérites de mes découvertes, il va me falloir rester vigilant. Je publierai régulièrement images et documents expliquant le résultat de mes recherches. La convoitise est décidément un bien vilain défaut !

 

Phnom Penh, le 16 juin 2013

Cher Michel,

 

Je viens de déguster le meilleur petit déjeuner de la capitale ! C’est ce que j’ai affirmé à Christian, propriétaire de la guesthouse. Je m’apprête à me rendre au siège de Cambodian Living Arts pour une première répétition. Comme il me reste un peu de temps pour paresser dans le patio, je vais te relater une aventure qui m’est arrivée l’hiver dernier lorsque j’habitais encore à Phnom Penh. Je ne crois pas te l’avoir déjà racontée. 

J’étais retourné à Siem Reap pour rencontrer le vénérable Pin Sem au monastère de Vat Bo. Au cours d’une conversation très cordiale, il m’apprend que l’un des meubles vitrés de son musée contenant des objets angkoriens d’une valeur inestimable a été forcé et vidé de presque tout son contenu. Ne demeurent que les pièces les plus éloignées des portes, moins faciles à attraper. Bien qu’affligé par cette perte inestimable, il n’en laisse rien paraître. Il me vient alors une idée et je lui demande de me montrer les photos des objets dérobés. Après les avoir rapidement examinés, je les identifie sans peine. Pour les avoir maintes fois observés, manipulés, ou photographiés, ils me sont devenus familiers. Je constate qu’ils n’ont pas été choisis au hasard, ce qui confirme mon intuition de l’endroit où ils pourraient se trouver : une boutique, ou plutôt une arrière-boutique d’antiquités du Marché Russe. 

De retour à Phnom Penh, dès la descente du bus, je fonce à l’endroit du supposé recel. Les objets sont bien là, sauf trois d’entre eux, non achetés par l’antiquaire ou déjà revendus à un client. Je profite de cette visite éclair pour les examiner en détails, afin de comparer formes et points de corrosion. Il faut avant tout m’assurer qu’ils sont parfaitement identiques à ceux qui ont été dérobés.

Sans attendre, preuves à l’appui, j’avise le Ministère de la Culture. Les responsables veulent au préalable vérifier les faits en l’attente d’une demande officielle de la part du vénérable de Vat Bo. Ils envisagent d’organiser une opération de récupération. Le lendemain matin, je suis convoqué au même Ministère en présence des chefs de la police, en particulier la police criminelle. J’ai l’impression de vivre une aventure de Tintin ! Des discussions en khmer s’éternisent sans que j’y comprenne grand’ chose. Enfin, le directeur du Patrimoine Matériel me demande si je suis sûr de moi. Aussi bravache que Tintin, je lui réponds : « Si je me trompe, je vous autorise à me couper la tête ! » Devant tant d’assurance, tous me prennent au sérieux et une intervention est organisée pour le lendemain matin. Entre-temps, je retourne au magasin accompagné d’un expert du Musée National pour authentifier une nouvelle fois les objets (je tiens à ma tête !) et tenter de retrouver ceux qui manquent. Quelques photos prises à la dérobée vont compléter un mini-dossier permettant de comparer les éléments volés à ceux de la boutique. Comme prévu, la police débarque chez l’antiquaire en présence des médias. L’affaire est rondement menée. Deux voleurs sont arrêtés et envoyés en prison avec libération sous caution. Quant aux objets récupérés, ils ont été déposés au Musée National avant restitution. Ils y sont encore à ce jour.

Il est temps que je file à mon rendez-vous. À ce soir !

En me rendant aux bureaux de Cambodian Living Arts (CLA), je me suis arrêté à la résidence où j’ai vécu l’année dernière. J’ai revu avec plaisir les gens qui ont accompagné mon quotidien d’alors : la réceptionniste, le chauffeur de tuk-tuk, la femme de ménage. Eux aussi semblaient heureux de me revoir. Je garde une certaine nostalgie de cette période où, dans un bel appartement calme et ombragé, sont nées les prémices de la fabuleuse histoire que je continue à écrire aujourd’hui et encore longtemps j’espère ! 

Les quatorze musiciens étaient tous là avec leurs instruments, la chanteuse assise parmi eux. Deux maîtres de musique de CLA se sont joints à nous : Sinat Nhok, jeune virtuose un peu dans la lune avec qui j’ai déjà eu plaisir à travailler et Suon Sopheak, (encore un !), très menu, le visage impénétrable comme tendu par sa queue de cheval. Ils allaient être mes interprètes du jour. 

La salle était bien éclairée, climatisée, relativement silencieuse. Nous bénéficiions de bonnes conditions pour répéter. Tous étaient très concentrés. Nous avons passé beaucoup de temps à accorder les harpes avec la cithare monocorde, pendant que les percussionnistes finissaient leur nuit, allongés sur le plancher. Lorsque nous jouions, tout le monde était attentif. Dès que nous reprenions l’accordage, tous s’égayaient ! J’avais d’autant plus de difficulté à repérer la bonne note que certains ne pouvaient s’empêcher de m’accompagner au tambour ou aux cymbales. Sans parler des portables ou Smartphones qui sonnaient de façon intempestive ! Lorsque j’ai sorti mon Mac pour leur donner des exemples concrets, ils sont arrivés autour de moi comme une volée de moineaux, sans doute plus attirés par l’outil technologique que par les musiques traditionnelles. 

Enfin, ils ont interprété la musique de guerre. J’en ai eu la chair de poule. Le son était inouï ! Les percussions résonnaient si fort dans la pièce aux hauts plafonds que la peau d’un tambour entreposé près de moi en vibrait toute seule ! Les employés des bureaux des différents étages ont passé la tête par la porte entrouverte, intrigués par ce soudain tintamarre. Suon Sopheak a réglé la chorégraphie des différentes interventions, indiquant à tous, rythme et gestuelle. Avant de reprendre chaque morceau, ils se conseillaient entre eux, sans aucun mouvement d’humeur. Je les regardais avec étonnement s’échanger les instruments pendant mes indispensables apartés avec les interprètes : les harpistes s’essayaient aux tambours tandis que les percussionnistes attrapaient une harpe ou une trompe. Ils jouaient visiblement pour le plaisir, hors des morceaux imposés. Le croiras-tu ? La répétition a duré quatre heures sans aucune pause !

L’après-midi, tout le monde était à l’heure pour reprendre le travail. J’ai dû retendre la peau d’un tambour. Les musiciens ont observé tous mes gestes. Cela m’a rassuré car ils doivent devenir autonomes, si possible polyvalents. J’ai filmé quelques séquences à conserver en archives car il est primordial de garder un souvenir du début de cette épopée ! Nos moyens sont encore modestes, mais j’espère bien que dans un futur proche ce groupe sera considéré comme le précurseur d’un important courant culturel. 

J’ai pris place dans la procession afin de mieux comprendre la déambulation et ses éventuelles difficultés. Un des jeunes musiciens, fils de Man Men, devait jouer du gros tambour. Malgré les instructions de Suon Sopheak, il ne parvenait pas à un résultat satisfaisant. J’ai alors demandé à Chen Sopheak (le harpiste) de nous montrer comment lui s’y prendrait. Le résultat a tout de suite été parfait. L’autre musicien en a pris ombrage et a quitté précipitamment la salle, son sac sur le dos. J’ai fait comme si je n’avais rien remarqué. Plus tard dans l’après-midi, le jeune homme est revenu. Silencieux, il a gagné le fond de la salle, est resté un moment debout, puis, comme s’il avait voulu vérifier que personne ne lui était hostile, a fini par s’asseoir un peu en retrait. Au moment d’essayer les costumes, il s’est précipité pour aider ses camarades, visiblement content de reprendre sa place dans le rang en les faisant profiter de son savoir-faire. Il a été convenu que nous nous retrouverions demain matin pour la suite des répétitions. 

La nuit est maintenant tombée. Je rentre à l’instant d’un bar pour touristes au design moderne et aux lumières vulgaires. J’y ai rencontré un Français, Christophe, fabricant de couteaux et d’armes khmères. Cet autre passionné possède une grande connaissance des techniques de forge, raison pour laquelle je voulais le rencontrer. Très vite, nous avons partagé nos savoirs respectifs. Nous étions intarissables ! Comme il s’étonnait de la forme de certains couteaux traditionnels, je lui ai expliqué qu’elle est toujours en adéquation avec le geste. Chaque objet a sa fonction et donc son profil. Je l’ai encouragé à conserver ces armes qu’il juge curieuses car toutes ont forcément leur histoire. Il m’a parlé du Pays basque dont il est originaire. Nous avons découvert dans un éclat de rire que sa femme était issue du même métissage que moi : nos origines oscillent entre Bourges et le Pays bigouden ! Tous deux vivent depuis sept ans au Cambodge. Comme Patrick, comme moi, ils s’y sont installés pour réaliser leurs rêves. Autres dimensions, autres possibles… Peu de place pour les découvreurs en France, peu de chances de mener à terme leurs investigations. Le peuple khmer est demandeur. Après la période fébrile de la découverte des temples, est venue celle du tourisme de masse, vecteur de nombreuses dégradations. Vient maintenant le temps de la restitution : offrir aux Khmers leurs véritables références sans le filtre grossier du tourisme, en privilégiant l’authenticité historique. La voie s’ouvre lentement. Patrick, Christophe et moi, comme d’autres certainement, sommes soucieux de rester en cohérence avec le passé, chacun dans son domaine. Nous espérons voir émerger d’autres disciplines pour donner de l’ampleur à ce mouvement. Afin que la grande histoire des temples renaisse à travers la petite histoire des savoir-faire. 

 

Phnom Penh, le 17 juin 2013

Cher Michel,

 

Cela m’a fait plaisir d’avoir de tes nouvelles hier soir. Internet facilite grandement les échanges. Par les quelques photos que je viens de t’expédier, tu pourras te rendre compte de l’allure de la troupe ! La fin de la séance de travail d’aujourd’hui a été consacrée à des prises de vues dignes des plus grands studios ! La salle s’est vite transformée en cour de récréation. Tous adoptaient un air grave pour les photos de groupe, puis riaient de bon cœur en prenant des poses délirantes lorsqu’ils se photographiaient entre eux. J’apprécie de les voir tout à tour sérieux au travail et spontanément enjoués dans les moments de détente. Nous pouvions nous permettre ce moment de distraction puisque la répétition initialement prévue ce soir au Palais de la Paix a été reportée à demain matin… à six heures !

L’habillage a été plus rapide que la veille. Les garçons s’entraidaient, s’enroulant dans les pièces de tissu tendues, torsadant les bandes de coton blanc de protection magique. On les aurait crus jouer la scène d’un rite traditionnel ! Ils étaient joyeux, comme libérés. À présent que leur jeu est au point, ils semblent avoir évacué toute inquiétude. La musique qu’ils commencent à bien maîtriser finit par les porter. C’est du moins ce que j’en déduis car la barrière de la langue nous empêche malheureusement de communiquer. 

J’ai assisté à une scène qui m’a touché. Te rappelles-tu du jeune musicien vexé qui avait quitté la salle hier ? Je l’ai vu tout à l’heure se diriger vers Chen Sopheak, le harpiste et lui tendre les deux bâtons du gros tambour. Son geste était chargé de symbole : en les lui remettant, il lui signifiait qu’il acceptait de le voir prendre sa place. J’en ai été ému. Même si j’essaie parfois d’être moins dithyrambique à propos de « mon » Sopheak pour ne pas attiser les jalousies, j’ai l’impression que ces jeunes sont tout à fait capables de gérer leurs relations dans le cadre du travail, sans l’intervention d’une quelconque autorité. Rien de pire que d’avoir à régler des discordes entre artistes susceptibles et égocentriques ! Mais qui sait ? Si un jour le succès leur tourne la tête, ne feront-ils pas à leur tour des caprices de divas ?!

Une jeune employée de CLA est venue distribuer à chacun son argent pour régler les frais de transport et d’hôtel. Elle s’est assise par terre au milieu du groupe et, le plus naturellement du monde, a extrait d’un petit sac en plastique des liasses de billets qu’elle a étalés au sol par petits tas. Puis elle a fait remplir à chacun un formulaire avant de lui remettre son dû. Tout simplement. J’ai été satisfait de constater que tout se déroulait dans les règles.

Pendant la distribution, j’observais le groupe évoluer en costumes aussi naturellement que s’il s’était agi de leur accoutrement quotidien. Les ceintures de protection blanches contrastaient sur leur torse sombre où apparaissaient parfois des tatouages traditionnels, certains eux aussi de protection magique. J’ai fini par les imaginer tout droit sortis des bas-reliefs ! C’était saisissant. Le rêve s’est effacé lorsqu’ils ont renfilé leurs chemises et pantalons du XXIe siècle. Brusque retour à la réalité. Je leur ai conseillé de ne pas trop veiller ce soir car demain matin, ils devront être sur le pont au chant du coq !

 

Phnom Penh, le 19 juin 2013

Cher Michel,

 

Pourquoi les journées ne font-elles que 24 heures ? Te relater celle d’hier va me demander beaucoup de temps, mais je ne résiste pas à te la raconter en détails tant elle fut magique. 

Le jour se lève à peine quand j’arrive devant le Palais de la Paix. Peu de circulation sur les grandes artères qui déverseront bientôt leurs flots pétaradants à travers la capitale. La façade de l’imposant bâtiment est encore éclairée de projecteurs orange, la rendant encore plus massive derrière sa rangée de drapeaux. Bientôt, trois tuk-tuks viennent se garer juste devant moi. Ils semblent lourdement chargés. Et pour cause ! En descendent tous les musiciens et leurs instruments. Ils ont même réussi à caser le gros tambour ! Leur ponctualité m’impressionne car elle n’est pas forcément de rigueur au Cambodge… 

Nous entrons en file indienne sous l’immense porche officiel, mais des agents de sécurité nous redirigent vers l’entrée de service à l’arrière du bâtiment. Passage sous les portiques électroniques, fouille des vigiles. Heureusement, tout le monde a son laissez-passer. Je sens les jeunes impressionnés. La montée aux étages par l’ascenseur est peut-être une première pour certains. Le gros tambour y entre difficilement, porté en travers de l’épaule par l’un des musiciens. Puis c’est la traversée du gigantesque hall, entièrement blanc, au sol lisse et brillant (un détail qui aura son importance tout à l’heure). Lustres dorés et rampes de lumière vive se reflètent dans le marbre du dallage. Le long du mur sont alignés les drapeaux des pays représentés lors de ce nouveau comité. Enfin nous voilà dans la salle où nous nous produirons ce soir. Yun Theara, en charge de la musique au Ministère de la Culture et des Beaux-Arts, nous accueille. Il est venu assister à l’ultime répétition pour nous prodiguer ses éventuels conseils. Pendant que je lui explique le déroulement du spectacle tel que je l’ai imaginé en tenant compte des indications officielles, les jeunes enfilent leur costume en silence. Ils semblent prendre la mesure de la solennité de l’endroit. Au fond de la salle, un service d’ordre omniprésent nous surveille et communique bruyamment par talkie-walkie. Je réussis à leur faire comprendre que j’ai besoin d’un moment de silence pour tourner quelques séquences. Ce soir, je ne disposerai pas d’autant de liberté, puisque deux cents personnes sont attendues, sans compter journalistes et photographes. Les hommes en costume sombre se taisent quelques instants… avant qu’une autre équipe ne les rejoigne pour déplacer des tables en les traînant bruyamment ! J’ai beau leur demander de ne plus entrer par la porte monumentale, ils passent par derrière les rideaux. De guerre lasse, je finis par m’adapter aux exigences de l’organisation, demandant aux musiciens de rejouer les mêmes morceaux plusieurs fois. Au cours de mes voyages à travers le monde, j’ai parfois rencontré des conditions de tournage autrement plus « rock and roll » !

Lorsque les musiciens entament la musique martiale, le son grave des trompes s’envole vers les hauts plafonds. Ils défilent d’un pas hiératique autour de la salle sous l’œil médusé des vigiles. J’effectue des prises de vue en suivant la procession dans sa marche cadencée, comme actionnée par des paires de jambes mécaniques. Je multiplie les plans sur le mouvement répété du bâton frappant le tambour, dont la peau vibre sous les coups précis d’un Sopheak au plus fort de sa concentration. Le son strident des cymbales lui répond. Ces jeunes interprètent parfaitement leur rôle. Leurs visages eux-mêmes semblent devenus menaçants. Je capte le reflet cuivré des trompes aux gueules presque aussi effrayantes que celles des carnyx. Te rappelles-tu notre travail sur ce magnifique instrument celtique de l’âge de fer ? Le modèle angkorien, s’il est moins sculpté, remplit une fonction identique : terroriser l’ennemi. Ils produisent les mêmes rugissements guerriers. Aujourd’hui ce raffut de tous les diables attire plutôt du monde, à en juger par les nombreux membres du personnel agglutinés aux entrées de la salle ! Je ne les découvre, avec une certaine surprise, qu’au moment d’éteindre la caméra. Ils nous applaudissent et nous saluent avant de repartir vers leurs postes respectifs. Il est temps d’évacuer les lieux. La répétition a été efficace. Yun Theara est satisfait. 

En retraversant le grand hall, le contact lustré du sol de marbre contrastant avec la douceur de la moquette, me surprend soudain. Il me faut un certain temps avant de réaliser que j’ai oublié mes chaussures dans la salle ! Serait-ce ce qui s’appelle « marcher à côté de ses pompes » ? 

J’ai déjeuné avec Madeleine de Langalerie qui fait partie de la Chambre de Commerce franco-cambodgienne. Elle m’a longuement parlé du Salon des Créateurs qu’elle a organisé dernièrement à New-York. Sa grande satisfaction a été de constater que désormais les créateurs khmers ne sont plus seulement considérés comme des victimes, mais comme des artistes à part entière. Elle m’a demandé des nouvelles de Chen Sopheak, le harpiste. Cela m’a donné l’occasion de faire le bilan de son parcours depuis le court-métrage tourné pour lui l’année dernière, « Sopheak Chen, une vie, un rêve ». Plusieurs mois se sont écoulés durant lesquels il s’est intégré dans la famille du maître de musique Man Men près de Siem Reap. La plupart des rêves exprimés dans ce film sont devenus réalité pour lui. Sopheak joue à présent deux fois par semaine dans le restaurant de l’hôtel Amansara en compagnie de Sodavan, une chanteuse non-voyante. Il joue également en ensemble avec les membres de la famille de Man Men sur les instruments des Khmers anciens que j’ai reconstitués ; il commence même à jouer du monocorde ! Et le voilà à présent qui participe, en première mondiale - n’ayons pas peur des mots ! - au 37ème Comité international de l’UNESCO au Palais de la Paix à Phnom Penh. Dans quelques jours, il se produira en solo pour l’ouverture de la Fête de la Musique à l’hôtel SOFITEL. Il avait par ailleurs formulé le souhait de devenir professeur de musique. Plus nous avançons avec lui, plus nous découvrons l’extraordinaire talent musical qu’il est capable de mettre au service de n’importe quel instrument. J’aimerais développer une nouvelle équipe de musiciens dans un monastère proche de temple de Bantey Srei au sein de laquelle je l’imagine formateur au jeu de la harpe et des tambours de guerre. Ce nouveau groupe pourrait se produire chaque soir devant une clientèle internationale. Sans oublier le futur musée de la musique de Golden Silk où il pourrait intervenir comme animateur. Mais je m’emballe ! Tu me connais… J’espère ne pas avoir assommé Madeleine avec mon enthousiasme parfois débordant. 

Mais revenons à notre soirée à l’UNESCO. 

17h30. Les musiciens sont à l’heure et se préparent rapidement. Ils rangent dans le réduit leur servant de loge les instruments par ordre d’apparition. La jeune Sun Sopheak et sa collègue Soklunn de CLA les encadrent de façon efficace. Elles veillent au bon déroulement des opérations. La salle glaciale à cause d’une climatisation débridée contraste avec les coulisses où règne une chaleur humide. Cela suffit à provoquer un choc thermique néfaste à l’accordage des harpes. 

Le personnel s’affaire dans la fébrilité des derniers instants. Des hommes collent des étiquettes sur les dossiers des fauteuils pendant que des femmes disposent bouquets de fleurs, programmes et petites bouteilles d’eau devant le rang des officiels. Leur tâche terminée, tous prennent le temps de contempler les musiciens. Ils adoptent un geste désormais international en brandissant à bout de bras leur Smartphone afin d’immortaliser cette vision d’un autre âge. Quelques personnalités sont déjà arrivées et discutent en petits groupes. Les robes de soirées moirées s’étalent en drapés lumineux, les cravates multicolores tranchent sur le blanc des chemises. Bientôt, le vice-premier ministre Sok An fait son entrée dans le crépitement des appareils photo et la bousculade des cameramen. Je me fraie un passage parmi eux. L’événement est suffisamment important pour en garder des images ! Lorsque tout le monde a trouvé sa place, il reste encore de nombreuses personnes debout au fond de la salle. Le maître de cérémonie Bun Hok, que j’ai déjà eu l’occasion de rencontrer et d’apprécier, parle de notre prestation dès le début de la cérémonie. 

Enfin, vient le moment de jouer pour ce prestigieux parterre. Derrière le groupe assis au milieu de la scène, défilent sur un écran géant des photos des temples d’Angkor. L’or des tentures rehausse autant l’éclat des images que celui des interprètes ainsi projetés au cœur de l’histoire qu’ils incarnent. Une nuée d’appareils photo et de caméras reste braquée sur eux. Ils s’exécutent dans un cérémonial de circonstance sans se laisser intimider. La chanteuse interprète avec justesse ses morceaux. Je suis fier d’eux. La procession et sa musique de guerre tétanisent l’assemblée comme je l’avais pressenti. Le succès est si unanime que Bun Hok rappelle les musiciens sur scène et m’invite à monter saluer le public avec eux. Je les applaudis à mon tour avec ferveur. Quelle belle réussite ! Mais ce n’est pas fini ! Une fois les discours terminés, les personnalités quittent la salle. À leur grande surprise, les musiciens sont postés à la sortie, de chaque côté de la grande porte. Ils font une haie d’honneur au ministre Sok An qui regagne le hall dans le barrissement des trompes et le grondement rythmé du gros tambour. 

Tout s’est bien passé, nous pouvons maintenant respirer ! Incontournable séance de photos du groupe avant de se changer et tout ranger. Les sourires radieux expriment mieux que des mots la joie d’avoir accompli une prestation largement appréciée par le public. Réalisent-ils l’impact de leur performance ? L’importance de cette première ? Comment vont-ils raconter l’événement au village ? 

Un somptueux cocktail réunit les sommités quelques étages au-dessus. Une occasion de saluer et remercier les personnes qui nous ont permis de nous produire dans un lieu aussi prestigieux. On m’interroge, on me félicite. Porté par ce nouveau succès, je tente de communiquer mon allégresse à un auditoire international apparemment très intéressé. Je passe sans m’en rendre compte du français à l’anglais avec la même aisance. J’en oublierais presque le délicieux buffet !

Il fait nuit depuis longtemps lorsque je quitte le Palais de la Paix. Sa façade monumentale est de nouveau illuminée d’une lumière flamboyante. Seul dans le tuk-tuk qui me ramène à la guesthouse, je savoure notre victoire. D’autres suivront certainement, mais n’auront pas cette fraîcheur de la première fois, cet enivrant sentiment de nouveauté. 

 

Siem Reap, le 20 juin 2013

Cher Michel,

 

Me voilà revenu à Siem Reap. Je n’ai pas eu le temps de terminer mon dernier message avant de quitter Phnom Penh. Pourtant, j’avais encore un bel épisode à te raconter : ma rencontre avec Sylvain Lim, styliste et couturier à la cour royale. 

Mais avant tout, je vais répondre à ta demande quant à l’article que ton ami Philippe veut faire paraître à propos du système d’accordage et des échelles musicales des Khmers anciens. Comme je te l’ai déjà écrit, nous n’en connaissons rien ! Néanmoins, on peut honnêtement penser qu’ils n’ont que peu ou pas changé depuis ces lointaines époques. La diversité actuelle de ces échelles à travers les différentes provinces du Cambodge incline à penser qu’elles étaient également multiples à l’époque angkorienne. Depuis le début du XXe siècle, avec la présence du Protectorat français, l’échelle de sept notes à intervalles égaux s’est peu à peu rapprochée de la gamme diatonique occidentale. Même si les instruments étalons anciens tels xylophones et métallophones conservaient leur hauteur initiale à l’usure près, l’entendement des musiciens cambodgiens et des auditeurs habitués à écouter de la musique occidentale, s’en est trouvé modifié. L’accordage des harpes, selon une échelle équiheptatonique théorique, aura donc nécessité, compte tenu du changement de perception des musiciens, de le redéfinir à partir d’étalons. Pour te donner un exemple, lors de la fabrication des carillons de gongs interprétés d’après les bas-reliefs d’Angkor Vat, le fabricant s’est basé sur le xylophone de son défunt père. Or, cet instrument, malgré ses indéniables qualités acoustiques, présentait une usure avancée. Le bois s’était creusé sous l’impact des mailloches et les masses d’accordage, situées aux extrémités des lames, mélange de cire et d’étain, se trouvaient certainement endommagées par le temps. 

L’accordage des instruments lie culturellement les musiciens. Si l’un d’eux, venu d’une autre province est habitué à un système scalaire différent, en s’intégrant au groupe, il devra se plier à la majorité, sauf si son instrument est à note fixe. On pourrait comparer ce phénomène à la cuisine exotique adaptée au goût occidental : on commence par changer quelques ingrédients jusqu’à arriver à concevoir un plat différent. Il aura fallu que quelqu’un opère un jour une légère modification pour qu’elle soit reprise puis adoptée, sans que plus personne n’en connaisse la raison ! L’évolution, la perfection de l’accordage, de l’écoute, sont des syndromes occidentaux. Dans la réalité des musiques traditionnelles, que ce soit en Afrique ou en Asie, le léger ou profond désaccordage des instruments les uns par rapport aux autres, crée la couleur sonore permettant d’identifier chaque musique, voire chaque ensemble musical. C’est cela la véritable magie de la musique. Pour en revenir à des références culinaires, un mets s’accordant avec un vin offre une nouvelle dégustation. Ce ne sera pas un goût universel mais un accord. La subtilité réside dans la combinaison particulière qui permet d’harmoniser le mets et le vin. 

Plus généralement, une tradition qui ne sait pas s’adapter à son environnement est une tradition qui meurt. À l’image du vélo qui s’arrête d’avancer, il y a forcément un moment où l’on tombe ! Pour conclure, je dirais que la volonté de recherche à accorder les instruments selon une échelle théorique, notamment équiheptatonique, échelle sacrée dénommée gandhara dans l’Inde ancienne, relève plus d’une démarche scientifique qu’artistique. Les ensembles musicaux angkoriens se trouvent dès lors tiraillés dans leurs choix entre l’exigence scientifique, la réalité historique qui nous échappe et les nécessités artistiques liées à une présentation publique. 

Voilà ce que je peux lui dire sur le sujet. S’il a d’autres questions, qu’il n’hésite pas à me contacter. 

Ces considérations font curieusement écho à la conversation partagée hier avec Sylvain Lim. Même si le sujet est un peu différent, les points de vue se rejoignent. La discussion concernait le célèbre théâtre d’ombres Sbek Thom, inscrit en 2008 sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité. Contrairement à son cousin indonésien, le Sbek Thom met en scène de grandes figurines non articulées en cuir ciselé, pouvant mesurer jusqu’à deux mètres de haut, d’où son appellation « Sbek (Cuirs) Thom (Grands) ». Il était autrefois considéré comme un art sacré à l’instar du Ballet Royal et du Théâtre Masqué. Les représentations, dédiées aux divinités, n’étaient données que trois ou quatre fois par an, pour des occasions spécifiques comme le Nouvel An khmer, l’anniversaire du Roi ou la vénération de personnages illustres. Mais après la chute d’Angkor, le Sbek Thom a dépassé le cadre rituel pour devenir une forme artistique, sans toutefois perdre sa dimension cérémonielle. Traditionnellement, les représentations ont lieu la nuit, en plein air, aux abords d’une rizière ou d’un monastère bouddhique. Une grande toile blanche d’environ 10m x 4m est tendue entre deux hauts mâts de bambou devant un grand feu ou aujourd’hui des projecteurs. Les silhouettes des figurines sont projetées en ombre chinoise sur cet écran blanc. Le manipulateur leur donne vie en effectuant des pas de danse précis et spécifiques. Un orchestre de percussions mélodiques et deux narrateurs accompagnent l’action dramatique. La dernière version connue du Reamker, celle de feu Maître Ty Chean, s’étale sur sept nuits consécutives et nécessite entre 150 et 160 figurines pour un même spectacle ! Nombre de ces silhouettes ont été détruites sous le régime des Khmers rouges qui a quasiment anéanti cet art sacré. Heureusement certaines d’entre elles avaient été cachées dans la ville Phnom Penh vidée de ses habitants et ont ainsi pu être sauvées. Depuis 1979, le Sbek Thom retrouve progressivement vie. À ce jour, quatre théâtres d’ombres ont pu renaître à Siem Reap, assurant la transmission des connaissances et des savoir-faire. Le plus fameux d’entre eux est celui du Sophan Chean, petit-fils de maître Ty Chean qui j’avais eu la chance de rencontrer en 1998 avant sa disparition en 2000.

En mars dernier, Sylvain a assisté à une représentation de Sbek Thom à New-York sous l’égide de Cambodian Living Arts. Hélas, les magnifiques figurines réalisées sous la férule du vénérable du monastère de Vat Bo (dont rappelle-toi, j’ai retrouvé les objets volés) n’étaient pas suffisamment identifiables du fond de la salle. Traditionnellement, le public se tient non loin de l’écran. En revanche, dans ces vastes salles de spectacle, l’assistance trop éloignée ne distingue plus rien. Trop de détails dans la découpe brouillent la lecture, même pour les plus grands connaisseurs. « Un personnage de scène doit être reconnaissable au premier coup d’œil, dit Sylvain. Or, dans ce contexte, le déchiffrage devient difficile, d’autant plus pour des personnes dont l’âge a altéré la vue. Aussi conviendrait-il, je pense, de reconsidérer ce souci du détail. Si une telle mutation remet en question un savoir-faire traditionnel, il ne choquera pas un public non averti, ne connaissant ni personnages, ni scènes. Il faut prendre en compte la modernisation des lieux de spectacles. Il en va de la compréhension de tous. » 

J’ai immédiatement rapproché ces réflexions de celles évoquées plus haut sur l’évolution des traditions face à un environnement en perpétuelle mutation. Dans les représentations musicales khmères à l’étranger, les spectateurs ignorant tout de leurs pratiques, se satisferont probablement plus d’une échelle musicale proche de leur entendement culturel que de celles par trop exotiques qui leur apparaîtront dissonantes. 

Fin du cours magistral du jour ! Avec six heures d’avance, je te souhaite une bonne nuit. Comme disait Victor Hugo : « Oh ! Demain, c’est la grande chose ! De quoi demain sera-t-il fait ? » 

 

Siem Reap, le 21 juin 2013

Cher Michel,

 

J’ai été consterné en apprenant ta chute par Claudie. Tu peux t’estimer heureux de t’en être sorti à si bon compte ! D’autres personnes moins chanceuses sont devenues tétraplégiques pour moins que cela. J’ai cherché ce que je pourrais faire pour te distraire de tes douleurs. Je viens de trouver ! Voici un passage réjouissant du livre de François Baschet dont il m’arrive de relire certains chapitres tant ils me plaisent. J’espère te faire sourire. 

 

À mon retour en France, j’avais perdu Pierre Bégaud de vue. Dix années plus tard, nous montons à Paris une sculpture constituée d’une feuille d’acier associée à un clavier de tiges de verre. Nous la baptisons « trombone » car elle sonne comme un puissant instrument en cuivre. Je crois que c’est cette même sculpture qui appartient aujourd’hui au Musée d’Art Moderne de New-York. 

À Paris donc, au moment où nous terminons le montage de cette sculpture, Pierre Bégaud arrive à l’atelier, il écoute, enthousiasmé, les yeux au ciel, les barrissements de la sculpture. Il s’écrie :

« Baschet, tu as ce dont j’ai besoin. Je t’explique : c’est par chez nous que nous faisons les énormes mules que tu vois dans les Landes. T’es-tu demandé comment on les fabrique ? »

Un peu d’histoire naturelle : la mule est l’enfant d’un baudet qui couvre une jument. L’inverse s’appelle un « bardot » et pour que le baudet atteigne l’état d’excitation nécessaire pour la saillie, il lui faut de la musique. Il faut qu’il entende un son métallique. Le valet doit être seul avec le couple. Il doit frapper une casserole ou une tôle, ou bien un tuyau. Chaque baudet a son son favori.

Pierre Bégaud insiste : « Ton instrument serait fantastique pour exciter les baudets. Peux-tu nous en confier un ? »

Notez que Pierre Bégaud ne dit pas « la jument se fait saillir ». Il dit, plus poétiquement, « la jument va au bonheur ».

Je transmets l’offre à Jacques Lasry. Mais Jacques porte à la musique et au son un respect d’ordre mystique. Pour ne pas me blesser, il fit semblant de ne pas me prendre au sérieux. Mais je savais que je l’avais froissé. Pour conserver son estime, j’ai dû refuser l’offre de Pierre Bégaud !

Cette fin de non-recevoir fait qu’aucun baudet, aucune jument chouanne n’ont « été au bonheur » charmés par notre musique. Nous n’avons pas toujours rempli nos salles de concert. Si j’avais insisté davantage, nous aurions peut-être rempli les écuries de Vendée.

Quelques années plus tard, un ami d’enfance, maire d’une commune des Landes, me raconte son embarras.

La mairie possède un corbillard tiré par un cheval. Mais ce cheval a une érection lorsqu’il entend la cloche de l’église sonner le glas. C’est le moment le plus poignant lorsqu’on charge le cercueil pour aller au cimetière. Le Conseil municipal est très contrarié. Ce phénomène anatomo-physiologique nuit au recueillement municipal. 

« Nous avons donc commenté un caparaçon pour l’animal. Mais celui-ci s’ajuste mal. Le public se met en file dans la perspective, pour contrôler la régularité du phénomène acousto-érotique. Que faire ? »

Je lui conseillai de lui faire fabriquer des boules Quiès de grand diamètre pour obstruer les oreilles de l’animal. Aux dernières nouvelles, la mairie a acheté une camionnette. 

Ces deux histoires posent le problème : « Qu’est-ce que la musique ? » 

Je n’ai pas trouvé de texte traitant de ce réflexe chez les animaux, sauf une strophe d’un champ de troubadours du XIIe siècle. Il évoquait, si je me souviens bien, « la grande excitation ressentie par les chevaux au bruit des armes, des épées et des armures de fer. » Est-ce, chez les chevaux, un réflexe acquis après des siècles de batailles ? Mes amis marchands de chevaux étaient résolument lamarckiens. Ils croyaient aux caractères acquis par les géniteurs et transmis à la descendance : « Un poulain qui vient de naître redoute déjà le claquement du fouet. Au contraire, un coup de fusil le laisse froid ».

La question suivante éclaire-t-elle le débat ? 

Pourquoi François Saruss, chef de la fanfare de la Garde impériale, inventa-t-il le sarussophone ? Avant lui, les fanfares utilisaient le serpent, grande flûte basse à embouchure de trombone. Le son se définissait (sauf votre respect) comme « un pet d’éléphant ». Il était en bois. Saruss pensait que le son mou du tube en bois n’était pas assez martial pour amener les héros à la gloire. Saruss, comme les baudets, était sensible aux vibrations métalliques. Il inventa son sarussophone qui était la version en laiton du serpent. Cela pose la question : quel est l’impact du son sur le psychisme ? 

Une hypothèse métaphysique m’a été apportée par un sociologue zaïrois : « Tout rythme, toute musique attire des esprits. Certains rythmes, certaines harmonies, comme par exemple ceux du chant grégorien concentrent des esprits apaisants, bénéfiques. La musique militaire avec ses sons métalliques d’épées, de boucliers, incite au meurtre ». 

Le hard- rock fait perdre la tête, crée la transe qui dépersonnalise et permet, comme dans le Candomblé du Vaudou, la possession par des esprits inquiétants. Il n’y a pas de cérémonie chamanique sans musique et sans tambours. Que faut-il penser ? La musique est sans doute un phénomène hypnotique.

Nos savants ont répertorié tous les coins de l’univers, mais ils ne nous ont pas encore expliqué l’hypnose. Qu’attendent-ils ?

Blâme. Comme dirait Lao Tseu. (d’après François BASCHET, Mémoires sonores, édition L’Harmattan, 2007)

 

J’admire cet homme de génie. Il parvient à aborder les thèmes les plus sérieux avec une légèreté et une jubilation communicatives. Il m’arrive de rire aux éclats à la lecture des épisodes les plus extravagants de son épopée musicale. Son frère Bernard et lui, en inventant des sculptures sonores encore utilisées aujourd’hui, ont formé un incroyable duo dans les années 50. Je retrouve de façon étonnante, à travers leur histoire, des situations vécues dans ma propre expérience. Ce qu’il écrit sur la musique militaire et ses sons métalliques est parfaitement exact. Galvaniser les troupes a de tout temps été affaire de sons, que ce soit par la musique ou les chants guerriers. Les réactions provoquées par les vibrations des trompes et du gros tambour m’en ont encore donné la preuve ces jours-ci. Les spectateurs se retrouvent tout à coup en état proche de la sidération. Quant au brave cheval tirant son corbillard et dont le membre se retrouve systématiquement en tumescence au son de la cloche, je n’ai pas eu l’occasion d’étudier ce phénomène, ne serait-ce que sur les éléphants, mais cela me semble tout à fait plausible. Toutefois, il serait un peu délicat de vérifier si cet effet est également applicable aux hommes ! 

Sur ces réflexions de haute volée, je t’abandonne à ton triste sort car il faut maintenant me préparer pour la Fête de la Musique de ce soir. À plus tard !

 

Siem Reap, le 22 juin 2013

Cher Michel,

 

Je suis heureux que tu aies apprécié l’extrait du livre de François Baschet. À quoi sert la joie d’une découverte si on ne peut la partager ? 

J’ai dû me changer à l’instant de la tête aux pieds car j’ai été pris sous un orage tropical digne de ce nom. J’étais parti au monastère de Vat Bo pour de nouveau vérifier quelques mesures sur les objets exposés, mais n’ai trouvé personne pour m’ouvrir les vitrines. Une cérémonie se déroulait dans la nouvelle sala. La voix du chanteur de smot a attiré mon attention. Puissante, limpide, chargée d’émotion. Je me suis assis un moment pour l’écouter de l’extérieur pour ne pas déranger l’office. Ce chant religieux basé sur des récits bouddhiques et des textes poétiques, recèle une richesse incroyable. Ses mélodies lentes prodiguent un profond apaisement, rappellent les principes de la vie en société, invitant l’auditoire à suivre le chemin de la paix. Hélas, comme dans la plupart des monastères, la sonorisation et ses antiques haut-parleurs altérait la pureté de la voix en une distorsion crachotante et agressive. 

Sous un ciel menaçant, j’ai repris un tuk-tuk pour le centre-ville. La gourmandise m’a détourné de mon but initial : retrouver le magasin de brocante où j’avais repéré des grelots avec Patrick Gourlay. C’est ainsi qu’en dégustant une glace au chocolat au Blue Pumpkin, je me suis retrouvé coincé sous l’auvent de la pâtisserie alors que des trombes d’eau s’abattaient soudain sur la ville. Certes, il y a pire, comme abri ! Il me restait à observer les scènes de rue, exercice que j’ai toujours aimé pratiquer, autant à Paris à la terrasse d’un café que dans un village reculé à l’autre bout du monde. Un rideau de pluie descendait de la devanture, brouillant le peu de lumière qui perçait sous un ciel alors très noir. Peu à peu les passants disparurent sous de grands imperméables de plastique translucide dans les tons roses, jaunes ou bleus. Les chauffeurs de tuk-tuks se réfugièrent dans leur véhicule, toutes bâches baissées. L’un d’eux se planta sous une chute plus abondante en se frottant tout habillé comme s’il était sous une douche. Ne manquait que le savon ! Très vite le niveau d’eau a monté, immergeant les pneus des vélos et scooters garés le long du trottoir. Des femmes plaçaient bidons et cuvettes devant leurs boutiques sous les cataractes dégringolant des toits. Leur marchandise exposée sur les étals était soigneusement protégée par de grandes feuilles de plastique. Le calme général traduisait l’aspect ordinaire de la situation. Pour nous Occidentaux, elle revêt un aspect plus inquiétant. Et si le déluge ne s’arrêtait pas ? À quel moment décide-t-on qu’il y a danger et qu’il faut évacuer les lieux ? Faut-il s’en remettre à Dieu ?

Une femme emballée de jaune est venue garer sa boutique ambulante juste devant moi. Elle a tranquillement posé une cale de bois sous les roues, essuyé sommairement la buée sur les vitres avant de remettre de l’ordre sur ses présentoirs. Ses pâtisseries bien alignées attireraient-elles les clients ? Elle semblait ne pas en douter. Les pieds dans l’eau jusqu’aux chevilles, elle discutait gentiment avec les passants. La pluie ? Quelle pluie ?

Il a bien fallu que je me décide à sortir de mon refuge. Suivant l’exemple des autochtones, je courus entre les gouttes avec le sourire, comme Gene Kelly dans « Chantons sous la pluie »… sans toutefois sa légendaire agilité ! Je finis par débouler presque par hasard devant la brocante que je cherchais. Après avoir longuement observé les différents objets, je me suis décidé à acheter deux cloches et un grelot sans pouvoir certifier s’il s’agissait d’antiquités véritables ou seulement d’habiles copies. Au fond du magasin, deux femmes berçaient un bébé dans un petit hamac avec une telle violence que je me suis demandé comment l’enfant pouvait dormir aussi profondément !

Je suppose que tu aimerais savoir comment s’est déroulée la soirée de la Fête de la Musique au SOFITEL ? Je vais te le dire, mais avant je dois descendre rejoindre un caméraman français qui m’a invité à boire un verre. À tout à l’heure !

Me revoilà. Veux-tu que je te dise ? J’apprécie encore plus ma liberté qu’avant de rencontrer Didier ! Nous avons partagé nos expériences respectives. Il m’a parlé des innombrables contraintes liées à la vente de ses films aux chaînes de télévision. Je les connaissais déjà, mais j’en ai eu confirmation ! Lorsqu’on propose un sujet, un cahier des charges est établi au préalable. Outre une durée très précise, il y a obligation de fournir un contenu détaillé du film alors même qu’on ignore encore quelles seront les contraintes, les bonnes ou mauvaises surprises du tournage ! Au final, malgré un scrupuleux respect des consignes, le produit convient rarement. La mort dans l’âme, il faut opérer des coupes drastiques, réorienter le discours, se plier aux exigences de la mode, bref, se vendre de la manière la plus désobligeante qui soit. Les téléspectateurs n’imaginent pas ce qu’il aura fallu subir de renoncements, quels sacrifices auront été concédés avant qu’ils visionnent un reportage calibré selon les normes audiovisuelles du moment… qui s’avéreront obsolètes quelques années plus tard ! Oui, vraiment, je me félicite de pouvoir travailler de façon autonome. La multitude de mes publications alimente essentiellement mon site GEOZIK. Mon diffuseur se bat bec et ongles pour tenter d’en vendre certaines aux chaînes du monde entier, la plupart du temps pour un résultat décevant. Mais arrêtons là le réquisitoire, nous en avons déjà suffisamment discuté…

Parlons plutôt de la Fête de la Musique ! Cette soirée fut une réussite. Pourtant, les premiers instants m’apportèrent une bonne dose de stress lorsque je me rendis compte que le câble indispensable à la projection, pourtant demandé à plusieurs reprises, manquait à l’appel. Le grand écran était en place au fond d’une estrade dressée au centre du grand salon de l’hôtel. Sans ce précieux câble, rien n’était possible. À l’image d’une magnifique autoroute dont il ne manquerait que les derniers kilomètres, nous étions bloqués. Le personnel échangeait des ordres, disparaissait pour revenir tout aussi bredouille. Le temps passait. Inutile de tergiverser. Je demandai alors un parapluie et une voiture puis fonçai sous une pluie battante jusqu’à la guesthouse afin de récupérer mon cordon personnel. Je savais exactement où je l’avais rangé, mais une expédition spéléologique fut nécessaire pour atteindre le bon carton empilé parmi d’autres dans une remise ! 

Lorsque les musiciens arrivèrent, le problème était résolu. Et je n’étais même pas mouillé ! Ce soir, deux groupes postés de chaque côté de l’écran jouèrent tour à tour des répertoires très différents. Comme convenu, Chen Sopheak le harpiste s’installa sous le kiosque et joua pour les premiers invités. L’organisation du spectacle était nouvelle pour tout le monde : nous alternâmes projections, discours et jeu musical. Pour faciliter la communication avec les musiciens qui ne comprennent pas l’anglais, Suon Sopheak coordonna l’ensemble, me libérant ainsi des contingences pour mieux me concentrer sur la conférence. 

L’exercice n’était pas aisé du fait de la liberté de mouvement de l’assistance : de petits groupes discutaient amicalement tandis que circulaient boissons et petits fours. L’attention était fluctuante. J’improvisai en demandant à un musicien de souffler dans une conque ou une corne de buffle. Une manière de les ramener plus concrètement au sujet. Les morceaux s’enchainèrent parfaitement. Comme d’habitude, la tonitruante musique de guerre pétrifia l’assemblée… qui en redemanda ! La procession redémarra alors pour un second tour avant de sortir dans les jardins par la passerelle couverte et enfin la galerie. Imagine la stupéfaction des clients regardant tranquillement la télévision dans leur chambre !

Cette prestation aura été différente de la précédente, notamment par son organisation moins protocolaire. Ces jeunes se sont sortis à merveille de cette nouvelle situation. Je crois vraiment en eux. Ils représentent les premières pierres de l’édifice. À présent, je sais qu’il faut aller encore plus loin ensemble. Je vais rapidement faire en sorte que d’autres groupes viennent grossir les rangs. L’étape suivant consistera à définir les rôles car je ne peux tout mener de front. Je n’en ai ni le temps, ni les moyens, ni toutes les compétences. Je dois maintenir le cap et leur indiquer une direction dont je n’évalue pas encore tous les possibles. Même si nous replongeons dans l’Histoire, cette nouvelle période est loin d’être écrite…

 

Siem Reap, le 25 juin 2013

Cher Michel,

 

Ces derniers jours ont été plus calmes. J’ai passé la plupart du temps devant l’ordinateur. Comme tu le sais, quand je travaille sur un sujet, je suis capable d’une hyper concentration durant des heures, des jours, voire des nuits ! Le temps ne compte plus, mes besoins vitaux demeurent en suspens et rien ni personne ne peut me sortir de mes réflexions. C’est la condition sine qua non pour rester efficace, en maintenant un niveau de qualité que j’espère chaque fois égal sinon meilleur. Mes compagnons de voyage successifs ont dû supporter ce travers stakhanoviste que je veille à n’appliquer qu’à moi-même, mais qui finit malgré tout par les perturber ! Bien souvent, les gens à qui je dis que je pars au Cambodge ont immédiatement le réflexe de m’envier en m’imaginant en vacances. Je pourrais presque voir défiler dans leurs yeux les images paradisiaques des brochures touristiques ! S’ils savaient ! Je m’estime néanmoins privilégié lorsque je me compare aux hommes d’affaires croisés au hasard des escales dans les aéroports. Ils ne connaissent que la froideur des salles d’embarquement et la solitude de chambres d’hôtel impersonnelles. Si je me consume dans mon travail, j’y prends aussi beaucoup de plaisir. Surtout quand je pense à ce que j’ai pu accomplir ici grâce à des rencontres toutes plus intéressantes les unes que les autres. 

J’ai discuté hier avec deux Français qui avaient choisi de s’établir en Thaïlande. Suite à de nombreuses difficultés, ils ont dû se raviser. Ils débarquent tout juste au Cambodge pour de nouveau tenter leur chance, en prenant le temps de découvrir les différents aspects du pays. J’espère qu’ils ne songent pas à gagner de l’argent à bon compte, à l’image de ce brocanteur peu scrupuleux rencontré au hasard de mes flâneries. Ancien vendeur aux Puces de Saint-Ouen, les bras tatoués et le verbe haut, il ne semble pas très regardant sur la provenance des marchandises qu’on lui propose. Les trafics en tous genres profitent aux plus malins. Même s’il est vrai que « l’enfer est pavé de bonnes intentions », il existe heureusement au Cambodge quantité de belles initiatives plus discrètes car effectuées sans ostentation. J’ai dîné dans une crêperie tenue par un Belge marié à une Bretonne. Il entretient depuis l’enfance une passion sans limites pour les temples d’Angkor. Une fois atteint l’âge de la retraite, il lui a semblé tout à fait logique de venir s’installer avec son épouse à l’ombre de ces vénérables sanctuaires. On sent chez lui un grand respect, autant envers ses clients que ses employés. Les crêpes (aussi bonnes qu’en Bretagne !) sont garnies de préparations à base de légumes cultivés par des Khmers pour le compte d’un Français à qui a été cédée une parcelle de terre. Il existe bien des façons de collaborer avec les locaux bien loin des visées colonialistes d’antan. 

Une pluie torrentielle balayait de nouveau Siem Reap lorsque je suis retourné chez Maître Man Men. Durant tout le trajet je suis resté prudemment recroquevillé derrière les bâches disjointes du tuk-tuk de Chun. Les averses avaient fini par creuser de larges ornières dans les chemins défoncés, obligeant la moto à slalomer entre d’énormes flaques de boue orangée. J’ai été secoué comme un sac de noix ! J’apercevais le pauvre Chun, courbé sous une cape dégoulinante, manœuvrant comme un beau diable entre les fondrières pour éviter d’embourber son engin. 

En arrivant au village, quelle n’a pas été ma surprise de constater la disparition de la maison sur pilotis où se déroulent habituellement les répétitions. Tout le monde a ri devant ma mine interloquée. Non, elle ne s’était pas envolée : elle avait seulement été déplacée d’une vingtaine de mètres ! J’en ai oublié de demander la raison de ce changement. J’ai déjà assisté au transfert d’une maison de bois sur plusieurs kilomètres. J’en avais d’ailleurs fait un film, te rappelles-tu ? C’était tout simplement fabuleux. Cette fois, la migration était moins spectaculaire quoique surprenante. 

J’ai pris une photo de chaque musicien afin d’établir un trombinoscope. Une jeune interprète, venue nous rejoindre à vélo (donc trempée !), a noté leurs noms et les instruments dont ils jouent, ainsi que ceux qu’ils aimeraient pratiquer. J’ai besoin d’évaluer leurs compétences et leurs souhaits toujours dans l’idée de créer des orchestres polyvalents. Un nouveau projet commence à germer : reproduire des scènes festives visibles sur les bas-reliefs. C’est pourquoi je leur ai demandé s’ils accepteraient également de simuler des combats. Tous étaient d’accord. En revanche, lorsque j’ai sollicité des volontaires pour des acrobaties et du jonglage, aucun n’a levé la main. Au moins, me voilà fixé. Je chercherai ces compétences auprès d’autres groupes davantage spécialisés dans le spectacle. Mais nous sommes encore bien loin de cette phase complémentaire.

Ce matin, en pénétrant sur le site du monastère de Vat Bo, je suis passé devant la Radio Station of Buddhism in Cambodia, élégant petit bâtiment qui ne déparerait pas près du Musée national de Phnom Penh ! Son puissant émetteur permet de couvrir une bonne partie du territoire. Le vénérable rentrait tout juste d’un voyage aux États-Unis, mais je n’ai pas eu le privilège de le revoir. C’est un jeune étudiant qui m’a accueilli, tentant de répondre à ma nouvelle demande d’accéder aux vitrines. Il a disparu quelques instants, puis est revenu avec un seau plein de clés rouillées mais étiquetées ! J’ai eu le temps d’observer un sculpteur accroupi sur le carrelage d’une vaste véranda. Il était en train de créer un moule pour la décoration du nouveau temple, découpant le motif d’une frise extrêmement complexe dans une plaque de glaise. À l’aide d’un simple stylet de bambou, il reproduisait de magnifiques arabesques d’après les dessins tracés à même le sol, une technique employée en France au Moyen Âge. Je l’aurais observé des heures durant tant ses gestes étaient fascinants de précision. 

Enfin, j’ai pu rassembler les divers fragments de bronze que j’étais venu étudier. Ces précieux vestiges n’ont pas encore livré leur mystère. Bien que photographiés, calibrés, classés dans des catalogues qui offrent informations minimalistes, on ne sait à quels objets ils se rapportent. Pour tenter une nouvelle fois d’en savoir plus, je me suis muni d’un pied à coulisse. Jusque-là, pour les mesurer, j’appliquais la méthode khmère : utiliser mes doigts ! Nouvelles photos, nouvelles notes. Opiniâtreté de détective !

Il me restait une dernière faveur à demander à mon hôte. J’avais repéré, dans la cour, un pied de bambou de l’espèce au tronc bosselé ayant servi à fabriquer mes premières trompes. Je lui ai fait part de ma requête : accepterait-il d’en couper un tronçon que je replanterais en vue de futures productions ? C’est ainsi que, devant l’œil indifférent d’un gros cochon rose croquant des pelures de pastèque, nous avons tronçonné la tige du bambou à l’aide d’une grosse hache. La plante extrêmement résistante et fibreuse n’a pas été facile à couper. J’ai solennellement remis un peu plus tard ce précieux végétal à Patrick Gourlay qui va bientôt se lancer dans la culture du bambou à grande échelle. J’ose espérer que cette modeste pousse donnera plus tard de belles trompes !

 

Siem Reap, le 27 juin 2013

Cher Michel,

 

Je te trouve bien sévère à propos de l’essai de colorisation des bas-reliefs que je t’ai soumis. Tu oses comparer les éléments que j’ai mis des heures à détourer et à teinter à « des pâtisseries orientales » ! J’en suis contrit. Tant pis pour moi. Mais on ne fait pas du neuf avec du vieux. La question, par-delà l'esthétique, est de donner à voir les détails, à amener les autorités à préserver les sites mieux qu'elles ne le font aujourd'hui. D'amener à interpréter les bas-reliefs différemment car, encore de nos jours, tout le monde y va de sa petite explication majoritairement irrationnelle. Encore récemment, au Bayon, j'ai écouté des montagnes d’âneries qui font mal aux oreilles. Je ne changerai pas la face du monde, mais chacun à sa place essaie de faire un petit pas… 

Voici ma pensée du jour : « Il n’y a pas d’utopie sans budget ». Phrase glanée dans mon livre de chevet et que François Baschet dit avoir affichée au mur de son atelier. Je te laisse méditer sur cette maxime digne de nos plus beaux débats. Nos conversations enflammées, fruits de notre incurable besoin de refaire le monde, me manquent parfois. Bientôt, c’est promis, nous reprendrons nos discussions devant un verre de Côtes du Rhône… que tu me dois bien après une critique aussi péremptoire ! L’échange de mails n’est guère qu’une juxtaposition de monologues. 

Nouvelle visite à Golden Silk hier pour revoir le vieux musicien M. Kuot. J’ai embarqué Chen Sopheak le harpiste dans un tuk-tuk pour nous rendre jusque chez Patrick et Pheach. Ensuite, j’ai voyagé jusqu’à l’atelier de soierie sur le plateau arrière de leur camion ! Comme ils étaient déjà trois dans la cabine, et parce qu’ils avaient deviné que voyager ainsi me plairait, ils m’avaient installé une banquette en bois garnie de coussins. Confortablement perché sur mon trône, j’étais comme un pacha qui, de sa hauteur impériale, découvrait les sites d’Angkor sous un angle nouveau. Les paysans qui me voyaient assis dans la remorque devaient certainement se demander pourquoi j’adoptais le mode de transport des pauvres, alors que j’avais probablement les moyens de profiter d’un taxi climatisé. Cela me rappelle Sylvain Tesson lorsqu’il atterrit en Ouzbékistan pour entamer un nouveau voyage avec son vieux vélo. Pendant qu’il gonfle ses pneus à la sortie de l’aéroport, deux chauffeurs de taxis ironisent :

- Où vas-tu ? me dit l’un.

- Au Kazakhstan, dis-je.

- À vélo ?

- Ouaip.

- Tu voyages à vélo parce que tu n’as pas d’argent ? 

- Niet ! dit l’autre, parce qu’il en a trop.

(d'après : Sylvain TESSON, Éloge de l’énergie vagabonde, éditions des Équateurs, 2007)

 

Il m’est parfois arrivé de me déplacer dans des véhicules de fortune avec un réel plaisir malgré l’inconfort. Je me suis à chaque fois senti proche des autochtones pour qui c’est le quotidien. Hier, j’ai retrouvé l’air qui fouette le visage au point de suffoquer, les nuages de poussière rouge traversés avec écharpe sur le nez et grains de latérite entre les dents, les embardées soudaines dus aux virages et nids de poule mal négociés. Depuis ma plate-forme, j’ai vu défiler les paysages, saisi des instantanés de la vie rurale au cœur des odeurs et des bruits, passant des zones fraîches et ombragées des forêts à celles des rizières au soleil implacable. Je saluais les enfants qui riaient de me voir installé dans ce curieux carrosse. Mon geste n’avait peut-être pas la grâce de celui de la Reine d’Angleterre, mais je me sentais libre !

M. Kuot est encore plein d’énergie malgré son grand âge. Il brûle d’impatience de renouer avec des pratiques musicales qu’il n’a plus connues depuis les années 70. Par l’intermédiaire de Pheach, je lui ai expliqué mon désir de monter un second orchestre à proximité, qui pourrait éventuellement fusionner avec celui de Man Men lorsque nous aurions besoin d’une équipe plus étoffée. Il a écouté avec attention, lançant de temps à autre un regard approbateur au jeune musicien qui l’accompagnait. J’ai posé quelques questions quant au fonctionnement actuel de leur groupe. Celui-ci est mixte puisqu’il compte deux musiciennes et une chanteuse. Il officie régulièrement dans le cadre de festivités bouddhiques du monastère de Vat Prei et pour les mariages. 

Je me suis assis entre les deux hommes afin de leur montrer, sur le Mac, quelques séquences d’un répertoire qui leur est familier. M. Kuot a posé son chapeau crasseux sur la table basse et s’est approché de l’écran, comme hypnotisé. Son visage ne laissait rien entrevoir de ses sentiments, mais ses commentaires débordaient d’un enthousiasme qui faisait plaisir à voir. Il voulait que je lui apporte les instruments tout de suite ! Le jeune homme à ses côtés souriait, le visage épanoui. Pour eux, ces perspectives représentaient une véritable bouffée d’oxygène dans leur vie monotone. Pour moi, elles participaient au recensement des savoir-faire. 

Cette rencontre avec M. Kuot m’a par ailleurs permis de mesurer l’ampleur des changements opérés dans le pays en à peine un demi-siècle. En très peu de temps ont disparu tigres, éléphants et crocodiles qui représentaient pour les villageois autant de dangers dans leurs déplacements que d’éléments susceptibles d’alimenter leurs croyances. Le vieil homme m’a confié qu’à chaque pleine lune, il entendait encore la musique du pin peat monter de l’étang à présent sur la propriété de Golden Silk. Les Bretons, en leur temps, nous ont transmis des légendes dignes de ce témoignage. Te souviens-tu des Portes de l’Enfer du Yeun Elez, au cœur des Monts d’Arrée ? Dans son marais nommé Youdig, disparaissaient mystérieusement les pauvres voyageurs égarés dans la brume maléfique. On y entendait parfois des démons hurler dans la nuit. Les ornithologues, dans une approche plus pragmatique, soupçonnent plutôt la présence, à cette époque, du butor étoilé. Son cri ressemble à celui d’une corne de brume quand vient la période de reproduction. Explication plausible, mais moins poétique que d’imaginer les terrifiantes apparitions de l’Ankou ou les farandoles enivrantes des Korrigans !

J’ai cru comprendre que M. Kuot était peut-être le détenteur de connaissances musicales relatives au répertoire kantoam ming aujourd’hui officiellement conservées de manière parcellaire par seulement deux maîtres à Siem Reap. J’ai d’un coup l’espoir qu’en quadrillant les campagnes, on arrive à retrouver d’autres M. Kuot, à leur tour volontaires pour tenter de reconstituer le puzzle. 

Chen Sopheak a suivi tout l’entretien avec attention. Je pense qu’il a saisi la nécessité de multiplier les formations face à une demande que j’espère croissante. À ce titre, il accepte d’encadrer les répétitions de la future équipe et de lui transmettre le savoir-faire acquis chez Maître Man Men. Mais avant, il lui reste encore beaucoup à apprendre, autant sur la pratique du monocorde que sur la fabrication des instruments et les éventuelles réparations à leur apporter. 

 

Siem Reap, le 28 juin 2013

Cher Michel,

 

NAUFRAGE

 

Définition : Perte, totale ou partielle, d'un bateau par un fait de force majeure (engloutissement, bris sur la côte, etc.). Désastre total, ruine matérielle ou morale complète.

 

C’est à un véritable naufrage que j’ai assisté hier soir lors de la cérémonie de clôture du 37ème Comité international de l’UNESCO. Le mot n’est pas trop fort. J’avais été convié à y participer en tant qu’invité et j’étais impatient de découvrir les fastes d’une soirée qui s’annonçait grandiose... même si la prestation de mon groupe ne figurait plus au programme. Juge un peu : les festivités devaient se dérouler sur le site de la Terrasse des Éléphants, au centre de la cité d’Angkor Thom. Il faut savoir que, du haut de cette terrasse, le roi Jayavarman VII regardait défiler son armée victorieuse de retour de la guerre contre les Chams ! Quel prestigieux décor que cette esplanade enrichie de bas-reliefs extraordinaires et gardée par une armée d’éléphants de grès ! Nous pouvions nous attendre à un spectacle inoubliable. Tu as déjà compris que les événements en ont décidé autrement…

Chun est venu me chercher en tuk-tuk en fin de journée. Le ciel était déjà bien chargé. Sur la route des temples, nous avons croisé les derniers touristes qui regagnaient leur hôtel avant la nuit. Des policiers en faction sur les bas-côtés attendaient les cortèges officiels. Il faisait de plus en plus sombre. Comme je le craignais, le crépuscule n’était pas seul en cause. Bientôt, j’ai vu Chun s’arrêter pour enfiler sa cape de pluie, retirer chaussures et chaussettes et remonter le bas de son pantalon. Puis il a déroulé les bâches du véhicule dont les fermetures usagées étaient remplacées par des pinces à linge. J’ai bouclé comme j’ai pu mon modeste habitacle. Il ne fallait pas être devin pour comprendre que la pluie allait s’abattre sur nous à la manière d’un barrage qui cède. C’était assez proche de la réalité ! Nous avons attendu une accalmie qui n’est pas venue. Inutile de patienter davantage, nous voilà repartis sous les trombes. Le vent s’est soudain levé, écartant les pans de toile du tuk-tuk que je tentais désespérément de raccrocher. La pluie se déchaînait sous les bourrasques. J’ai passé les différents contrôles en exhibant mon laissez-passer (heureusement plastifié !) par une des « meurtrières » de mon abri. Passage du dernier check-point. 

Il faisait nuit quand Chun s’est garé près de la tente où s’étaient réfugiés les membres de l’équipe d’accueil. Je les ai rejoints en courant, guidé par leurs lampes torches. C’est alors que je les ai découvertes. Minuscules silhouettes blanches éclairées par de faibles bougies, inertes sous les trombes, des danseuses de blanc vêtu étaient recroquevillées sur les marches de la Terrasse des Éléphants. Pauvres jeunes filles trempées jusqu’aux os, alignées en petits tas informes attendant l’ordre de se retirer. 

Mes yeux ont fini par s’habituer à l’obscurité balayée par les phares des véhicules qui continuaient à affluer. Le rideau de pluie paraissait encore plus monstrueux dans la lumière. Juste en face de moi se dressait comme une muraille vivante. Des éléphants ! Vision onirique. Je ne pouvais détacher mon regard de ces mastodontes dégoulinants et parfaitement immobiles, en tenue d’apparat rouge et or. Ils se seraient échappés des bas-reliefs que je n’en aurais pas été plus surpris !

Des éclairs déchiraient la nuit. Une jeune hôtesse d’accueil m’a invité à la suivre sous un immense parapluie. Nous avons emprunté au pas de course un chemin de moquette déjà largement imbibé de boue. La pelouse dégorgeait tellement que j’ai immédiatement eu les pieds noyés. Sous un barnum, j’ai retrouvé quelques personnes avec qui j’ai tenté de discuter malgré un brouhaha épouvantable. En effet, des centaines d’invités étaient rassemblés sous la toile, debout, serrés les uns contre les autres, en attendant la suite des événements. La pluie tambourinait de façon si assourdissante que nous étions obligés de crier pour nous faire comprendre. Nous pataugions autour de tables somptueusement dressées en attente de convives. J’ai aperçu au dehors plusieurs rampes de projecteurs prudemment éteints encadrant d’immenses scènes. De quoi imaginer l’envergure pharaonique des installations. Bientôt, l’eau monta de plusieurs centimètres. C’est alors que, par la voix du maître de cérémonie Bun Hok, nous avons appris qu’il fallait évacuer les lieux. C’était une sage décision. Quel désastre ! Les tissus de satin blanc des tables trempaient lamentablement dans la boue. Autour des pots de plantes vertes, les parures dorées étaient réduites à de pauvres lambeaux effilochés. 

Le staff organisa l’évacuation vers des bus mis à disposition afin de transférer les convives au luxueux hôtel Sokha. Certains d’entre eux avaient enfilé des capes de pluie en plastique par-dessus leur tenue de soirée. Les hommes avaient roulé le bas de leurs pantalons laissant voir leurs chaussettes, leurs chaussures disparaissant à demi dans l’eau sale. Les téléphones portables servaient à éclairer les pas des femmes invitées à marcher sur des chaises repliées en ligne dans la gadoue, en un gué improvisé. Les jolies nappes finirent étalées en tapis d’urgence. Spectacle affligeant. Et pourtant, l’improbable procession, tout comme ses hôtes d’accueil, conservait calme et bonne humeur. Lorsque le barnum fut enfin déserté, ne restait qu’un triste alignement de tables au drapé fané et souillé de terre brune. On aurait cru une armée de fantômes sur un champ de bataille. Je quittai les lieux, complètement affligé. Le sourire d’un jeune guide m’offrant un grand parapluie m’obligea à sortir de ma torpeur. 

Je repassai devant les éléphants, cette fois beaucoup plus près. Malgré l’orage toujours aussi virulent, je ne pus m’empêcher de m’arrêter pour les contempler. La trompe posée sur le gazon, ils avaient adopté la pose résignée de ceux qui ne peuvent rien changer aux colères du ciel. Du cœur de leur peau sombre et ruisselante par endroits criblée de taches roses, se détachait un œil. Juste un œil dans le noir. Il me transperçait aussi sûrement qu’un rayon laser. Je me sentis alors bien humble devant ce regard grave, inévitablement le même que celui des pachydermes angkoriens. Je me serais presque incliné ! Je me contentai de saluer leurs braves cornacs aux uniformes pourpres détrempés. Perchés à califourchon derrière les paires d’oreilles tombant en tristes pendeloques, ils conservaient eux aussi un admirable stoïcisme. 

Un minibus transportant un groupe d’étudiants me ramena à Siem Reap. Ils portaient l’uniforme de leur école. Chemises blanches et costumes bleu marine pour les garçons. Les filles étaient vêtues d’un chemisier de fine dentelle et d’un sampot traditionnel aux reflets moirés. Je ne saisissais rien de leurs conversations, mais ils étaient très joyeux. La pluie n’avait en rien entamé leur moral. Les garçons tassés au fond du car taquinaient les filles qui pianotaient sur leurs Smartphones, tout en répondant à leurs plaisanteries d’un air détaché. Tous riaient fort, visiblement trop heureux de cette escapade imprévue. Nous avons dépassé un camion bâché. Dans la lumière des phares apparurent musiciens et danseurs misérablement entassés sous la toile battant au vent. Leurs costumes dorés rendaient la scène totalement surréaliste. 

Je suis admiratif de la manière dont l’organisation a su aussi rapidement mettre en place un plan B. Les prévisions météorologiques laissaient certainement supposer que la fête serait compromise, sans pour cela prévoir une telle inondation du site. Le personnel s’est vraiment montré à la hauteur. Attentionnés, souriants, parlant anglais ou français selon notre nationalité, les nombreux employés, étudiants ou bénévoles redoublèrent d’amabilité. 

Les salons de l’hôtel Sokha furent pris d’assaut par la foule d’invités rescapés de la débâcle. Les personnalités ayant assisté à notre prestation au Palais de la Paix de Phnom Penh m’ont renouvelé leur admiration. Une proposition a surgi au détour d’une conversation : participer à une cérémonie organisée par le roi Norodom Sihamoni en décembre prochain. Je n’ose y croire. Après tous ces tâtonnements, ces actes manqués, tout semblerait tout à coup se débloquer. Je crois avoir réussi à toucher le cœur des décideurs. Le Cambodge doit se réapproprier son patrimoine. « La culture est ce qui reste quand on a tout perdu » a déclaré Irina Bokova, Directrice générale de l’UNESCO. Sentir l’approbation et l’attente des dirigeants me conforte dans mes choix. J’ai encore tant à leur proposer ! C’est donc un début très encourageant.

J’ai suivi le spectacle donné pour les VIP sur une petite scène de la salle du restaurant. Bun Hok orchestrait la cérémonie avec un humour si fin et si spontané qu’on ne pouvait que sourire malgré les aléas. Grâce à une bonne humeur généralisée, rien ne transparaissait des bouleversements logistiques occasionnés par l’évacuation massive des acteurs d’une soirée pourtant promise à la magnificence. J’imagine que nous n’assistions qu’à une infime partie des représentations initialement prévues. 

Au moment de quitter l’hôtel, une jeune étudiante m’alpagua pour le simple plaisir de parler français. Son désir d’apprendre notre langue me rappelait cet employé du Royal Hôtel de Batambang, avide de s’instruire et de répéter quelques mots nouveaux. Cette charmante apparition me dénicha un tuk-tuk au milieu des limousines et autres voitures avec chauffeurs ! La nuit était étonnamment calme après cet épisode dantesque. Au Bayon, les fleurs devaient pleurer en silence sur les décors piétinés. 

Je ne peux m’empêcher de penser que le grand roi Jayavarman VII me protégeait peut-être. Le concert initialement prévu ce soir pour notre troupe Sounds of Angkor aurait été désastreux. La pluie aurait irrémédiablement endommagé les instruments de musique. J’ai finalement beaucoup de chance. La manifestation du 18 juin ne reposait que sur quelques personnes qui ont cru en mon travail. Ils ont été de précieux relais auprès des instances dirigeantes. Ces perspectives me donnent encore davantage le désir de faire fabriquer d’autres instruments. De nouveaux voyages au Népal pour les trompes de guerre et en Inde, pour les tambours, semblent s’imposer…

 

Siem Reap, le 30 juin 2013

Cher Michel,

 

C’est fait ! L’exposition du SOFITEL est démontée. L’opération a fait l’objet d’un rangement méthodique sous l’œil consterné du personnel. Tiges, étiquettes et socles ont rejoint les caisses selon leur référence et leur destination. Chaque élément a été emballé avec soin afin de le retrouver plus aisément à l’automne. J’en ai profité pour faire l’inventaire des instruments, leur adjugeant une critique dictée par nos toute nouvelles expériences : « celui-ci est à améliorer », « celui-là est vraiment très beau », « cette harpe est la meilleure », « ce tambour n’a pas la peau suffisamment tendue »… Je parlais tout seul comme un pâtre à ses moutons. Scotch, ficelle, feuilles de plastique, et hop ! le troupeau a regagné la bergerie ! 

Une fois les instruments rangés, les touristes continuaient à photographier les panneaux restés en place. Un groupe d’Australiens a traversé la salle pour se rendre à la galerie et prendre le petit-déjeuner. Un bus les avait emmenés, dès 4h1/2 du matin, assister au lever de soleil sur les temples. Magie d’observer la lumière monter sur les ruines d’une civilisation aussi fascinante. J’ai donné quelques explications à un couple suffisamment passionné pour retarder un breakfast que j’imaginais des plus appétissants. Prolongation inattendue du spectacle dont ils venaient d’être les témoins. Ils m’ont pris en photo en souvenir de cette brève mais sympathique rencontre. 

Le camion de Patrick Gourlay a été chargé en hâte. J’ai repris ma place à l’arrière pour m’offrir une fois encore les sensations de la ville. Il ne pleuvait pas, détail important puisque rien n’était couvert ! Je me sentais un peu triste d’avoir sorti les instruments d’un si bel écrin mais me consolais en pensant aux expositions à venir assurément plus prestigieuses encore ! Cheveux au vent, j’assistais aux scènes de rue avec une acuité particulière : dans quelques jours j’allais quitter ce pays auquel je suis si attaché. Je m’amusais des chargements invraisemblables tractés par des armées de motos. Un vendeur de pains de glace livrait ses longs blocs translucides arrimés sur une longue remorque. Un commerçant parcourant habituellement la campagne exhibe un amoncellement de cuvettes, bacs plastique, balais, plumeaux et paniers savamment empilés sur une carriole tirée par un jeune garçon noyé sous sa marchandise. Ces images ordinaires participant à mon décor quotidien étaient soudain devenues précieuses. 

Le chauffeur a roulé à tombeau ouvert jusqu’à chez Patrick et Pheach et j’ai dû plus d’une fois m’accrocher au bastingage ! J’ai appris par Pheach que nous étions dimanche et qu’il avait rendez-vous avec sa fiancée. Ceci explique cela ! L’important est que la livraison ait été correctement effectuée et que tout soit stocké à l’abri jusqu’à mon retour. J’ai replacé les plus beaux instruments dans le salon de Patrick et Pheach afin qu’ils puissent en profiter d’ici là. De telles œuvres d’art, car c’est bien de cela qu’il s’agit, méritent davantage de rayonner dans un lieu aussi raffiné que de demeurer enfermées dans des cartons. 

Avant de repartir, Pheach m’a fait goûter à la mangue confite. Cette friandise locale se présente sous forme de fines feuilles brunes et souples. On en déchire un morceau qu’il faut longuement mastiquer. La préparation semble simple : il suffit de cuire les fruits en une sorte de confiture qu’on étale ensuite comme une crêpe. La mangue seulement caramélisée se conserve ainsi très longtemps. Je vais t’en rapporter un échantillon.

Cette nouvelle gourmandise m’a rappelé un souvenir d’enfance. Je ne pense pas te l’avoir déjà raconté. Je devais avoir environ douze ans. Comme chaque été, j’étais en vacances avec mes parents dans mon village de Saint Guénolé. Le dimanche matin, de manière immuable, nous avions la visite du vieux Fañch Guéguen. Casquette de pêcheur vissée sur la tête par tous les temps (au point de me demander s’il l’enlevait pour dormir !), il venait « boire son jus » en parlant du pays avec mon père. J’étais frappé de l’entendre s’adresser à lui comme s’il était encore un petit garçon. Il avait une voix grave et rocailleuse, à l’image du climat de cette pointe sud du Finistère battue par les vents. Pour accompagner le café noir servi dans SON verre en Pyrex, ma mère lui offrait une crêpe à la confiture qu’il commençait par refuser :

— Non, c’est pas raisonnable, j’ai le diabète. 

Invariablement, il finissait par en goûter une, puis deux, puis trois, sans trop montrer qu’il « avait du plaisir, gast ! » J’attendais toujours le moment de le voir engloutir ses crêpes à toute vitesse, talonné par la mauvaise conscience de son éducation religieuse. Il finissait d’effacer les traces de son méfait d’un revers de manche sur sa grosse moustache poisseuse.

— Yec'hed mat ! s’écriait-il alors en levant son verre de café déjà presque vide. La messe était dite.

Un jour que je me trouvais attablé à écouter la conversation d’une oreille distraite, il se tourna soudain vers moi et me déclara à brûle-pourpoint :

— Tu sais, mignon, au fond, les hommes c’est finalement que deux orifices avec un cerveau au milieu. Tu peux faire beaucoup de choses avec ton cerveau, les mauvaises comme les bonnes ! Moi, j’ai pas assez travaillé à l’école. Mille métiers, mille misères. J’ai fini par fabriquer des « pardessus sans manches »… Mon patron ? C’était l’Ankou ! Toi, t’es encore jeune, alors rate pas ta vie.

Joignant le geste à la parole, il pointa vers moi son index dont il manquait la première phalange, mutilation souvent rencontrée chez les menuisiers. À ma grande terreur, il l’appuya très fort sur mon front comme pour mieux faire entrer la leçon : 

— T’a compris, mon gars ? Fais-en d’belles choses, de ton cerveau ! Tes parents seront fiers de toi et tu finiras pas comme moi au milieu des cercueils !

Je n’ai jamais oublié son conseil. Le vieux Fañch est enterré depuis longtemps au cimetière de Saint Guénolé dans une des boîtes qu’il fabriquait pour les autres. Parfois, il m’arrive encore de sentir la pression de son doigt planté sur mon front. Comme un rappel à l’ordre. 

Ce soir, la nostalgie commence à m’envahir. Comme souvent, je me sens plus Cambodgien que Français… Demain, je regagne Phnom Penh. J’appréhende ce nouveau départ. 

 

Phnom Penh Airport, le 4 juillet 2013

Cher Michel,

 

Je t’écris de la salle d’embarquement de l’aéroport. Me voici entre deux mondes, isolé dans ce grand hall de triage où je me sens désormais de nulle part. Après avoir zigzagué dans diverses files d’attente, passé d’austères guichets, montré patte blanche aux services de police des frontières, je me retrouve là, assis sur un siège métallique au milieu d’autres passagers eux aussi en quarantaine. Officiellement, j’ai quitté le territoire cambodgien. Pourtant, je n’en suis pas encore parti. Où suis-je ? 

Je vais tenter de te résumer ces derniers jours pendant lesquels je me suis appliqué à mettre de l’ordre dans les chantiers en cours et organiser les derniers rendez-vous.

Sur la route entre Siem Reap et Phnom Penh, j’ai assisté aux gesticulations grandguignolesques des deux partis politiques en pleine campagne électorale. Des pick-up chargés de militants en uniforme, entassés sous une forêt de drapeaux, fonçaient sur le macadam dans des nuages de poussière. Leurs haut-parleurs crachaient des discours de propagande braillards au moins audibles à un kilomètre ! Certains véhicules étaient équipés d’écrans géants. Une telle débauche de moyens laisse pensif. Les élections de juillet prochain risquent une nouvelle fois de déstabiliser le pays, comme la poussée de fièvre d’une maladie chronique. Y aura-t-il des conséquences ? Un embrasement est toujours à craindre.

J’ai pensé à toi en dépassant un camion en panne. Te souviens-tu comme tu avais pesté, il y a quelques années, contre l’achat obligatoire du triangle de signalisation et du gilet fluo homologués ? Ici, tu aurais souri en découvrant le dispositif placé derrière le véhicule à même la chaussée : un trépied constitué de trois branches reliées en leur sommet par une ficelle, au centre duquel pendait un CD servant de réflecteur ! Bon sens et simplicité.

J’ai pris une chambre dans le quartier touristique, bruyant et surpeuplé de Phnom Penh. Afin de préserver ma tranquillité, à défaut d’une vue sur le Tonle Sap, la fenêtre donnait sur le mur intérieur d’une cour sans lumière au fond d’une impasse. À peine avais-je posé mes bagages qu’un violent orage a éclaté. Ce confinement involontaire m’a permis d’établir un planning précis pour ces trois derniers jours. 

Le lendemain matin, armé de mon Mac et d’une harpe, j’ai sauté à l’arrière d’une moto, déniché un interprète à l’Institut français, pour me rendre ensuite chez M. Sok, l’un des fabricants d’instruments en qui je place beaucoup d’espoir. Il a déjà fabriqué les tambours sabliers, les petits tambours de guerre et, plus récemment, la fameuse cithare-crocodile. Compte tenu de son sérieux, de son respect des délais, de la qualité de son travail, de sa volonté d’innover, je le considère comme un partenaire fiable. C’est pourquoi je lui ai commandé une nouvelle harpe qui comporterait des décors angkoriens. Bien que les bas-reliefs ne nous indiquent aucun élément de ce genre, les motifs décoratifs de cette époque sont parfaitement répertoriés. Cette initiative personnelle répond autant à une simple logique qu’à une part d’intuition. Je lui ai également commandé d’autres tambours de guerre. Une nouvelle phase de reconstitution a commencé : elle intégrera les améliorations acoustiques et esthétiques inspirées de la technologie de l’Inde, particulièrement pour la fabrication des tambours.

J’apprécie décidément de travailler avec des personnes motivées et sensibles au raffinement des reconstitutions, plutôt qu’avec celles qui oublient les rendez-vous, se désistent au dernier moment, bâclent leur ouvrage ou ne terminent jamais les commandes à temps. Et ils sont légion, crois-moi ! 

Deux importants rendez-vous ont égayé cette fin de séjour en offrant de nouvelles perspectives à mes projets : un déjeuner avec Sylvain Lim le styliste et un échange inattendu avec Dominique Goodall, spécialiste du sanskrit. 

Sylvain m’a raconté comment il a commencé à créer des robes en soie jaune, à l’occasion d’une rencontre internationale de créateurs à Saint-Étienne. Neuf pays concouraient. Une semaine avant le départ, il a retrouvé quelques cocons de soie dorée ramassés par hasard dans les ateliers de Golden Silk. Son fils Kéo et lui ont décidé de travailler cette matière pour la première fois, sans trop savoir jusqu’où ce précieux fil les conduirait. Ils ont vidé les vers morts des cocons qu’ils ont triés afin de ne garder que les meilleurs, avant d’élaborer leur robe par juxtaposition et collage. Contre toute attente, cette œuvre originale créée dans l’urgence a remporté le premier prix ! Forts de ce résultat gratifiant, ils ont tous deux convenu de lancer une collection de robes conçues à partir de cette noble matière, assemblées suivant différentes techniques, dont celle utilisant la colle naturelle du cocon. Incroyable, non ? 

Nous en sommes venus à évoquer les tissus angkoriens, vêtements ou étendards. Il a comparé ses expériences de la couture selon les matériaux (soie, kapok, mousseline…), sa grande connaissance du pliage avec baguettes de bois et bambou, avec les représentations des bas-reliefs. Par exemple, il m’a expliqué la différence entre un ourlet effectué avant ou après ce pliage, choix qui déterminerait la tenue finale. J’étais complètement subjugué lorsqu’il a traité de la couture de fibres d’ananas ou de banane, ou encore de la délicatesse du tissage de la soie dont la fibre casse lorsqu’elle est trop serrée. Je l’aurais écouté des heures durant !

Quant à Dominique, notre rencontre impromptue sur les marches du Musée national m’a permis d’avancer sur la traduction du sanskrit qu’il sait prononcer grâce à ses études des textes shivaïques. Nous avons installé nos deux ordinateurs sur un vénérable bloc de pierre afin de confronter nos données. Je l’ai interrogé sur les mots : vina - guna - thimila. Il m’a présenté les occurrences entre les textes khmers et ceux d’Inde du Sud. On y trouve les mêmes séries d’instruments de musique que j’ai rapprochées pour tenter d’y trouver une logique poétique ou hiérarchique. Autre remarque intéressante, il a témoigné de l’utilisation d’instruments de guerre (trompes) pour marquer les moments importants d’une cérémonie et non pour purifier un lieu. On exécutait cette dernière action en jetant des fleurs et en se retirant aussitôt pour laisser fuir les mauvais esprits. Pour finir, il a évoqué les textes tamouls du Ve au Xe siècle décrivant déjà les problématiques de l’accordage des instruments de musique, notamment de la harpe ! Dommage que j’aie eu un avion à prendre, l’échange aurait pu se prolonger toute la soirée ! Nous garderons contact pour de futures collaborations.

Je vais à présent éteindre mon ordinateur et ainsi mettre un terme à nos rendez-vous. Pour quelques semaines, nous aurons été reliés d’un bout à l’autre de la terre, toi sous la pluie persistante d’un hiver lyonnais qui n’en finit pas, moi sous la chaleur tropicale tant aimée. Quoiqu’il arrive maintenant, un premier pas historique a été franchi dans la réhabilitation de la culture musicale des Khmers anciens. D’autres chapitres restent à écrire. Je songe déjà à préparer mon prochain voyage d’automne. Alors je reviendrai cueillir le fil de soie dorée qui m’attache au Cambodge, noué pour l’éternité au doigt d’une apsara de grès.