La danse à travers l'iconographie d'Angkor Vat

Textes, photos, vidéos : © Patrick Kersalé 1998-2020, sauf mention spéciale.


Introduction

À Angkor Vat, la danse est polymorphe. Les artistes khmers ont inventé des codes simples et différentiés pour la représenter afin que quiconque perçoive le contexte au premier coup d'œil. Nous présentons dans cette section, différentes formes de danses :

  • Danse céleste des apsaras
  • Danse des guerriers célestes
  • Danse martiale
  • Danse sacrée
  • Danse pour la procession du Feu sacré
  • Danse de réjouissances profanes
  • Danse de Shiva

Danse céleste des apsaras

Par-delà son gigantisme, Angkor Vat est célèbre pour son immense bas-relief dédié au Barattage de l'Océan de lait (troisième galerie, côté est, aile sud) qui donna naissance, entre autres, aux danseuses célestes apsaras*. 

*La translittération sanskrite du terme apsara au singulier est apsarás. Quant au pluriel, elle devient apsarasas. Pour des raisons pratiques, nous utiliserons la graphie plus commune “apsara” au singulier et “apsaras” au pluriel.

Barattage de l'Océan de lait, naissance des apsaras. Angkor Vat, troisième galerie, côté est, aile sud.
Barattage de l'Océan de lait, naissance des apsaras. Angkor Vat, troisième galerie, côté est, aile sud.

Selon les sources de l’Inde classique, les apsaras sont en nombre fini, de sept à vingt-six, chacune avec un nom et une fonction précise. Cependant, de nombreuses variantes existent. Certains écrits évoquent aussi des milliers d’apsaras. L’épigraphie en vieux khmer  (K. 327) cite des servantes de temples portant des noms d'apsaras (Tilottamā, Urvaśi, Manovatī, Menukā, Rambhā, Sānamatī).
Divers textes de l’Inde classique décrivent l’origine des apsaras. En voici un condensé : « À l'origine des temps, les deva (dieux) et les asura (démons) étaient tous mortels et luttaient pour la maîtrise du monde. Les dieux, affaiblis et vaincus, demandèrent l'assistance de Vishnu qui leur proposa d'unir leurs forces à celles des démons dans le but d'extraire l'amrita, le nectar d'immortalité de Kshirodadhî, l'océan de lait. Pour ce faire, ils devaient jeter des herbes magiques dans la mer, renverser le mont Mandara de façon à poser son sommet sur la carapace de la tortue Akûpâra, un avatar de Vishnu, et utiliser le serpent Vâsuki, le roi des Nâgas, pour mettre la montagne en rotation en tirant alternativement. Après mille ans d'effort, le barattage produisit un certain nombre d'objets extraordinaires et d'êtres merveilleux dont les apsaras ». Ce texte est illustré par le long bas-relief de la troisième galerie, côté est, aile sud, d’Angkor Vat. Les apsaras de cette scène nous apportent la preuve irréfutable du canon représentatif khmer :

  1. Une jambe repliée et  l'autre relevée en arrière  
  2. Le buste cambré en arrière
  3. Les deux bras en l'air portant des guirlandes de jasmin
  4. Elles sont toujours représentées dans les cieux, au-dessus du roi lorsqu'il est présent et au-dessus ou au même niveau que les divinités (ici en l'occurrence Vishnu).

Il convient toutefois de noter que si la majeure partie des apsaras de cette scène est de sexe féminin, des mâles sont aussi représentés. 

On remarquera que la partie supérieure du sampot សំពត់, la robe traditionnelle, est en forme de corolle. Dans les nombreux médaillons qui ornent les piédroit des portes d'Angkor Vat, les apsaras sont représentées sans jambes. Elle sont alors reconnaissables à cette corolle.

Pour connaître le rôle des apsaras, cliquez ici.


Danse des guerriers célestes

Des centaines d'images de guerriers célestes ornent les murs du temple. Les plus belles représentations se trouvent sur la quatrième enceinte, face extérieure est. Les premiers guerriers célestes à cheval apparaissent vers le IXe s., émergeant des volutes florales des rinceaux ornementaux des temples. À Angkor Vat, ces personnages chevauchent des animaux réels ou hybrides. Leur position relève à la fois de celles de la danse et du combat, sans frontière véritablement définissable. Cette problématique est également récurrente dans les scènes de combats de la Bataille de Kurukshetra (paragraphe ci-après).


Danse martiale

Les danses martiales existent probablement depuis que les hommes se font la guerre. Un certains d'entre elles persistent en Asie du Sud-Est, notamment chez les Toraja de Sulawesi (Indonésie) et les Nghe du Laos, où nous avons pu les filmer.

De nombreux exemples fleurissent à Angkor Vat, à la fois dans les grands bas-reliefs de la troisième galerie et sur les piédroits des portes. Les mouvements de danses se confondent avec les positions de combat des guerriers, aussi n'est-il pas aisé de faire la part des choses. Certaines positions rappellent celles des guerriers célestes, objets du chapitre précédent.

Dans le bas-relief de la Bataille de Kurukshetra (troisième galerie, côté ouest, aile sud), les sculpteurs ont représenté avec brio de très belles positions d'attaque dans lesquelles la position des jambes est similaire à celle des danseuses sacrées, affichant une certaine prééminence sur l'ennemi. Dans un exemple, on voit des guerriers avancer de manière synchronisée avec boucliers et lances. La volonté d'impressionner l'ennemi est toujours perceptible.


Danse sacrée

Nous nommons “danse sacrée” les danses effectuées par les “danseuses sacrées” et dont le rôle étaient de divertir les dieux hindous à l'époque d'Angkor Vat. La danse était alors considérée comme une offrande. Nous connaissons à la fois les termes en sanskrit, nāṭikāḥ, et en vieux khmer du Xs., rmāṃ ou rmmāṃ, pour désigner les danseuses sacrées. Nous connaissons aussi le terme rnaṃ, au XIs., pour désigner cette forme de danse précise. Nous ignorons précisément dans quels lieux précis du temple évoluaient  ces danseuses. Au XIIs., le terme kralā rāṃ désigne la “salle de danse”. On peut toutefois avancer, eu égard aux décors sculptés et parfois colorisés, que les danseuses sacrées évoluaient dans les divers sanctuaires de la quatrième galerie (Ouest) puisque nous pouvons voir à la fois des représentations de danseuses sacrées et de maîtresses de danse, dans le cloître cruciforme et enfin dans la tour centrale (bakan). 

Il ne faut pas chercher un sens caché à la position des danseuses sacrées, il s'agit seulement d'un canon formel. Dans la quatrième galerie, la longue frise des danseuses montrent trois positions, dont deux similaires en miroir. La vidéo ci-après est une animation de ces positions ; elle ne saurait refléter la réalité de la danse sacrée. Pour en savoir plus, cliquez ici.

Animation des danseuses représentées sur toute la longueur de la quatrième galerie ouest.


Danse pour la procession du Feu sacré

Dans la section “Orchestres ankgoriens” de ce site, nous avons mentionné l'orchestre de parade militaire du roi Suryavarman II, accompagnant la procession du Feu sacré (Défilé Historique de la troisième galerie, côté sud, aile ouest). Il est aujourd'hui précédé de deux danseurs ; à cet emplacement se trouve l'une des rares destructions volontaires qu'ait subit un bas-relief à Angkor Vat. À la place de cette injure, se trouvait autrefois trois autres danseurs, en faisant l'une des plus extraordinaires scènes de danse de tout le monde angkorien. Grâce à un document de l'École française d'Extrême-Orient (EFEO), nous avons pu reconstituer la scène des cinq danseurs et avons probablement découvert, par la même occasion, la raison probable de cette destruction. En effet, la position du danseur et l'inachèvement de la sculpture peuvent laisser penser que son postérieur est découvert, ce qui a peut-être incité le tireur à détruire ce chef-d'œuvre. Le nombre de cinq danseurs n'est pas anodin puisqu'une grande partie de la numérologie architecturale à Angkor est basée sur ce nombre.

Nous sommes ici en présence de plusieurs éléments anciens qui trouvent une continuité dans le temps présent, à savoir :

  1. L'offrande du Feu sacré
  2. Des brahmanes
  3. Un orchestre composé de trompes, de conques, de tambours et de cymbales
  4. Des danseurs, dont un danseur-chanteur.

Lors des festivités bouddhiques de kathina (ou kathen កឋិន) les fidèles offrent aux moines des robes monastiques (sbang), des objets usuels et un repas. Les fidèles arrivent en procession au monastère bouddhique (vat វត្ត) et font trois tours du temple (vihear វិហារ) dans le sens horaire (dextrogyre), sens de la course du soleil dans l'hémisphère nord et de la vie, précédés d'un orchestre et de danseuses. Dans le cas d'Angkor Vat, temple-mausolée du roi Suryavarman II, la procession se déroule dans le sens anti-horaire (senestrogyre), lié à la mort. Par comparaison des ingrédients rituels d'Angkor Vat, nous avons, dans le cadre des festivités de kathina :

  1. Des offrandes de robes et autres objets utilitaire pour les moines
  2. Des moines
  3. Un orchestre composé d'un gong, de tambours, de cymbales et d'une vièle bicorde
  4. Des danseuses effectuant des mouvements de danse comparables à ceux des bas-reliefs. 

Cette procession est unique en son genre dans toute l'iconographie angkorienne et les fêtes de kathina nous offrent un lien direct avec elle. Une fois encore, le Cambodge prouve sa capacité à maintenir ses traditions, une sorte de continuité dans le changement !

Les mouvements de mains dépeints dans ce bas-relief semblent similaires à ceux de la danse populaire roam vong រាំវង់ avec, là aussi, un retournement des corps.


Danse de réjouissances profanes

Les danses de réjouissances profanes (ou tout du moins considérées ainsi par nous-même) sont rares dans l'iconographie khmère. Les sculpteurs ont représenté des mouvements divers non identifiables dans les autres formes de danse. Il existe en revanche des milliers de danseurs dans les piédroits d'Angkor Vat, mais sans que nous ne savons classer pour l'heure.

Dans le pavillon d'angle sud-ouest de la troisième galerie d'Angkor Vat se trouve une large scène qui compte parmi les plus belles de toute la sculpture khmère. On y voit des personnages en train de boire de la bière de riz, des femmes gardant des enfants, des jeunes filles enlacées, un combat de coq et bien d'autres scènes au-dessus de celles publiées ici. Les scènes ont lieu sur une embarcation à proue à tête de Garuda, mue par des pagayeurs.

À gauche du panneau, trois danseurs portent de riches et longs vêtements ornés de fleurs de chan, maintenus à la taille par une ceinture. La position des têtes, des jambes et des bras sont distinctes et offre une sorte de représentation de chaos. Le danseur de gauche jouent des cymbales. Celui du centre présente un déhanchement ; ses bras et ses jambes repliés semblent montrées en miroir. Celui de droite regarde en l'air avec le bras gauche à l'opposé de son regard. Cette scène rompt volontairement avec les positions canoniques et ordonnées des apsaras, des danseuses sacrées et des danseurs martiaux.

Ces trois positions ressemblent à certains mouvements de la danse ukrainienne kazatchok.

La scène ci-dessus appartient à un piédroit de la galerie sud du cloître cruciforme. Il semble s'agir d'une scène champêtre. On y décèle avec assurance une danseuse exécutant une danse profane. Elle est accompagnée, à l'extrême droite, par un flûtiste jouant d'une seule main et, à sa gauche, un cymbaliste. C'est l'une des rares scène d'Angkor Vat où des instruments de musique identifiables anime une danse. L'accoutrement, la coiffure et la position des bras de la danseuse ne ressemblent à rien d'autre de connu. Nous ignorons le rôle exact du personnage de gauche ; il pointe la danseuse du doigt, ce qu'il signifie qu'il parle ou chante.


Danse cosmique de Shiva

Les danses cosmiques de Shiva sont nombreuses dans la sculpture d'Angkor Vat, notamment sur les piédroits des portes. En sanskrit, cette danse était dénommée aticaṇḍataṇḍavayutam. Nous n'en connaissons pas l'équivalent en vieux khmer. À Angkor Vat, Shiva dansant est représenté isolément ou entouré de Kāraikkāl Ammaiyār, Vishnu, Brahma et Ganesha.

Pour plus d'informations et d'iconographie, consultez la page : L'instrumentarium musical des Khmers anciens à travers les danses de Shiva