Danse classique khmère : continuité et changement

Textes, photos, vidéos : © Patrick Kersalé 1998-2020, sauf mention spéciale.


Nous entendons par “danse classique khmère” un modèle de danse sacrée venu de l'Inde au cours des premiers siècles de notre ère et qui s'est épanoui à la fois dans les temples et à la cour avant d'acquérir les caractéristiques propres que nous lui connaissons aujourd'hui.

De nombreux livres sont paru sur la danse classique khmère, mais aucun n'a su nous convaincre. La raison essentielle tient au fait que de nombreux auteurs partent de paradigmes véhiculés par des légendes, de fausses croyances, des références scientifiques biaisées par des discours nationalistes, etc. Nous ne prétendons aucunement détenir la vérité, primo parce qu'elle n'existe pas et secondo parce que même s'il en existait une, elle serait multiple.

Depuis son établissement et son développement sur les terres de l'Empire khmer, la danse sacrée originaire de l'Inde s'est transformée pour devenir un art khmer à part entière. Qu'elle se déploie au temple ou à la cour, elle demeure un véhicule de la pensée religieuse de l'hindouiste, puis, plus tardivement et temporairement, du bouddhisme à l'époque du Bayon (fin XIIe - début XIII s.). Nous ignorons s'il existait des différences entre les deux types de représentations. En vérité, la seule chose qui soit certaine, c'est que nous ne savons pas grand chose de la danse aux époques pré-angkorienne et angkorienne. En effet, l'épigraphie ne parle pas de la danse dans les détails et l'iconographie représente les danseuses dans un canon immuable trahissant la complexité de cet art. La source la plus fiable demeure le texte du Nāṭya Śāstra, œuvre encyclopédique de l'hindouisme édictant les bases du théâtre indien. Le terme même de “danse” est réducteur. Il faut considérer cet art chorégraphique comme un “théâtre global”, multimédia, intégrant danseurs, chanteurs et musiciens (femmes et/ou hommes). Il utilise des textes sacrés chantés, des gestes (mudra/sceau) effectués avec toutes les parties du corps, indépendamment ou en combinaison, des costumes, des maquillages et des masques adaptés à diverses situations, des musiciens jouant seuls ou accompagnant la gestuelle des danseurs-acteurs. 

 

Grandeur et décadence de l'Empire khmer

Dès l'origine, les rois khmers ont eu à cœur d'étendre leur royaume par l'unification de royaumes disparates en nouant des alliances et en guerroyant. L'apogée de l'Empire khmer se situe sous le règne du roi Jayavarman VII qui régna de 1181 à 1218-19. Ce long règne lui permis de bâtir de nombreux temples, des infrastructures routières, des hôpitaux et de promouvoir le bouddhisme tout en ménageant les susceptibilité des prêtres hindous. Grâce à ses deux épouses, les reines Jayarājadevī et Indradevī, Jayavarman VII laisse une place à la femme comme personne d'autre avant lui. La stance LXXIII de l'inscription K. 485 du Phimeanakas ប្រាសាទភិមានអាកាស (le palais de la Triade royale) est unique en son genre. Elle démontre le rôle de ce théâtre global au service de la Voie bouddhique à l'initiative de la reine Jayarājadevī. Il démontre que la danse, sous ce règne, mais probablement aussi sous les règnes précédents, est un moyen de communication arbitré au plus haut niveau du royaume : 

 

LXXIII. (…) et son vœu, ayant réalisé le fruit bouddhique (…) elle chargea ses propres danseuses de jouer, de donner des représentations tirées des Jātaka**.

** Recueil de contes et d’histoires narrant les nombreuses vies antérieures de bouddhas, et notamment celles du Bouddha historique Shakyamuni.

 

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Après le règne de Jayavarman VII, le royaume s'enfonça peu à peu dans une décadence multifactorielle. 

 

Développement du bouddhisme Theravada

Fin XIIIe début XIVe siècle, le bouddhisme Theravada s'impose peu à peu. Les danseuses sacrées et les musicien.nes sont exclus des cérémonies religieuses. Ce fait nous est rapporté par le chroniqueur chinois Tcheou-Ta-Kouan. Il dit clairement dans son texte de 1296 : « (Dans les temples bouddhiques) il n’y a ni cloche, ni tambour, ni cymbales. »  Les moines du bouddhisme Theravada, aujourd'hui comme hier, se contentent de psalmodier et de chanter a capella. Les instruments musicaux demeurent le propre du bouddhisme vajrayāna ou tantrique tel qu'on le trouve par exemple au Tibet ou au Népal. Cela conduit à penser que le seul lieu où les danseuses continuent à se produire est le Palais royal. Nous ignorons toutefois la nature de l'esprit de la danse et le message religieux ou spirituel porté par elle. Vidés de sa substance religieuse initiale (hindouiste ou bouddhiste mahayanique) les souverains qui se sont succédés depuis lors, ont eu une relative liberté d'offrir à la danse des desseins à tendance plus profane, comme honorer des visiteurs étrangers. Nous pensons toutefois que la danse conserva une certaine essence religieuse puisque les brahmanes ont continué de servir à la cour au fil des siècles jusqu'à ce jour. Ils sont les garants de la continuité de certains rites brahmaniques dans lesquels la danse conserve une place.