L’instrumentarium musical des Khmers anciens à travers les danses de Shiva


« Lorsque Shiva martèle de ses pas rythmés le mont Kailasha, les éclats de cristal de roche jaillissent dans le ciel et l’illuminent ; voici les étoiles, nées aussi des morceaux de crânes projetés dans l’univers au cours de la danse ». (Shri Harsha)

 

Introduction

Les scènes représentant la Danse de Shiva dans l’iconographie préangkorienne et angkorienne sont l’occasion de découvrir une partie de l’instrumentarium musical des Khmers. Les plus anciennes présentations datent du premier quart du VIIe siècle. On peut toutefois se demander si les instruments figurés dans ces scènes à caractère mythologique étaient réellement joués par les Khmers ou s’il s’agit uniquement de représentations héritées de l’Inde. La réponse est catégorique : les instruments qui animent les Danses de Shiva expriment une réalité tangible. En effet, ils existent par ailleurs dans des scènes illustrant la vie des temples, de la cour ou de l’armée, à l’exception du “tambour de Shiva” lui-même. Mais cet instrument a été retrouvé dans les fouilles archéologiques ! L’instrument de musique est un objet particulier que les iconographes ne sauraient inventer. De plus, la relation musicien/instrument est généralement correctement représentée dans l’iconographie khmère. Autant d’éléments qui attestent de la véracité du propos.

 

La Danse de Shiva en Inde

Shiva-Naṭarāja ou « Roi de la danse », dansant dans la posture de nadānta tāṇḍava après la soumission des sages hérétiques de la forêt de Tāragam. Tropenmuseum, Amsterdam.
Shiva-Naṭarāja ou « Roi de la danse », dansant dans la posture de nadānta tāṇḍava après la soumission des sages hérétiques de la forêt de Tāragam. Tropenmuseum, Amsterdam.

Si Shiva est le dieu de la danse, ses compétences artistiques ne s’arrêtent pas là. Il connaît 64 formes d’arts dont, pour ce qui nous intéresse ici, la danse, le chant, le théâtre et la pratique des instruments de musique. En Inde, la danse de Shiva la plus connue est celle où le dieu apparaît dans la posture singulière dite Naṭarāja ou Roi de la danse. Ce dieu est considéré comme le destructeur du monde, mais il est aussi interprété, en Inde, comme le Créateur suprême. Il ne profère pas le monde, il le danse et sa danse représente l’animation de l’univers.
En Inde, Shiva tient dans sa main droite supérieure, un tambour en forme de sablier à boules fouettantes, ḍamaru ou ḍamarin (sanskrit), avec lequel il rythme la destruction et la création du monde. Dans sa main gauche supérieure, il porte le feu, symbole de la destruction. Sa main droite inférieure est en abhaya-mudrā, geste de protection, tandis que sa main gauche inférieure montre sa jambe levée symbolisant l’espoir de libération (moksa). Il piétine le démon nain Muyalaka qui représente les forces de l’ignorance et du désordre. Il est encerclé de flammes qui symbolisent la succession des cycles cosmiques. 

 

La Danse de Shiva dans l’art khmer

Shiva dansant sur la tête de Kâla. Preah Pithu.
Shiva dansant sur la tête de Kâla. Preah Pithu.

Au Cambodge, les deux plus anciennes représentations de la Danse de Shiva datent du premier quart du 7e siècle. Il s’agit de deux linteaux, référencés 1748 et 1757 (ci-après), aujourd’hui exposés au Musée National du Cambodge à Phnom Penh. Dans ces deux cas, le dieu est représenté sous les traits d’un homme à deux bras entouré de part et d’autre de musiciens.

À la période proprement angkorienne, dans la plupart des scènes, Shiva est représenté avec dix bras, en train de danser sur la tête de Kâla. Il présente la création de l’alphabet de la danse — sous la forme de 108 karana (positions, transitions) décrits dans le Nāṭya Śāstra — en accomplissant au moment du crépuscule une danse vigoureuse : sandya-tandava. On distingue avec clarté certaines mudrā sculptées avec minutie à Banteay Srei. Ce type de représentation n'est toutefois pas systématique.

Les mudrās des bras gauches de Shiva sont parfaitement identifiables. Banteay Srei.
Les mudrās des bras gauches de Shiva sont parfaitement identifiables. Banteay Srei.

Kāraikkāl Ammaiyār

Kāraikkāl Ammaiyār. Musée National du Cambodge.
Kāraikkāl Ammaiyār. Musée National du Cambodge. Ref. 1763.

Aux côtés de Shiva, et du ou des musiciens, se trouve, dans plusieurs scènes, un personnage féminin qui apparaît pour la première fois au 10e siècle : Kāraikkāl Ammaiyār. « Son nom signifie “Mère/Femme de Kāraikkāl” dans l’état du Tamil Nadu en Inde du Sud. Elle fut probablement la première poétesse à écrire des hymnes au dieu Shiva en langue tamoul, aux alentours de la moitié du 6e siècle. Parler au dieu dans sa langue maternelle, plutôt qu’en sanskrit, fut essentiel pour le développement du bhakti (dévotion hindoue) en réponse au jaïnisme et au bouddhisme qui atteignaient le sommet de leur popularité en Inde du Sud aux Ve-VIe siècles. Kāraikkāl Ammaiyār est considérée comme l'auteure de 143 poèmes organisés en quatre œuvres de poésie, incluses dans le onzième livre du Tirumuṟai, le canon de Śaiva. (…) Sa poésie révèle un fascinant portrait de la localisation du dieu pan-indien Shiva en pays tamoul et de la formation précoce d'une communauté de dévots. Dans plusieurs de ses versets, elle s'identifie comme un pēy (démon ou goule), un membre de la troupe de goules de Shiva qui dansent avec lui dans les espaces de crémation. Dans l'état du Tamil Nadu, le Śaiva Siddhānta s'est développé au fil des siècles pour devenir le système philosophique, théologique et rituel dominant associé au dieu Shiva. La tradition a été systématisée entre les XIIe et XIVe siècles, mais tire ses perspectives de dévotion des histoires et des hymnes des Nāyaṉmār ("chefs", singulier nāyaṉār), les soixante-trois dévots de Shiva canonisés dans l'hagiographie du XIIe siècle de Cēkkiḻār, le Periya Purāṇam, et qui continue d'être vénéré dans la tradition Tamil Śaiva aujourd'hui. Kāraikkāl Ammaiyār est la seule poétesse parmi eux. Dans le récit de Cēkkiḻār, Kāraikkāl Ammaiyār est une belle épouse dévouée et une ardente dévote de Shiva dont le mari est effrayé par les manifestations de la grâce de Shiva qu'elle a méritée et qui l'abandonne ainsi. Ammaiyār demande alors à Shiva de lui ôter sa beauté terrestre et de lui donner une forme démoniaque à travers laquelle elle peut l'adorer. »

Traduction d’après Elaine Craddock

 

À propos de Kâla ou Kirtimukha

Kâla. Phnom Chisor.
Kâla. Phnom Chisor.

Kâla est une créature que l'on peut voir traverser toute l'histoire de l'empire khmer. De nombreuses interprétations ont été données à propos de son visage visible au registre inférieur de nombreux linteaux et frontons. On l'appelle également Kirtimukha. Ce terme est formé de deux mots sanscrits : kirti “gloire” et mukha “visage, bouche ou entrée, ouverture”. Dans tous les cas, ses caractéristiques sont : un visage rond, une mâchoire supérieure large, des dents proéminentes et des narines dilatées dans un museau ressemblant à celui d'un lion. La mâchoire inférieure est parfois présente mais la plupart du temps, seule la langue triangulaire est visible. Des guirlandes de feuillage s'échappent de sa gueule. Selon une légende indienne, le vorace Kâla demanda une victime à Shiva : le dieu fut très en colère de cette demande et exigea que la créature se dévore elle-même. Alors Kâla commença à s'exécuter, jusqu'à ce que seuls restent son visage et sa mâchoire supérieure. Shiva lui ordonna alors de jouer le rôle de gardien de temple et de rappeler aux dévots le pouvoir des dieux de protéger ou de détruire. Selon cette interprétation, Kâla engage chacun à déterminer si ses propres actions sont dignes des dieux.

 

Les instruments de musique dans les Danses de Shiva khmères

Nous commencerons par présenter ici les deux danses de Shiva de Sambor Prei Kuk puis nous continuerons de manière chronologique. Nous ne parlerons en revanche que des scènes où apparaissent au moins un instrument de musique et nous bornerons à décrire les musiciens et leur instrument.

 

La Danse de Shiva de Sambor Prei Kuk. VIIe s. Linteau 1748

Linteau du VIIe s. en grès. Provenance Sambor Prei Kuk. Musée National du Cambodge. Ref. 1748.
Linteau du VIIe s. en grès. Provenance Sambor Prei Kuk. Musée National du Cambodge. Ref. 1748.

Lecture du linteau de gauche à droite :

  • Chanteur
  • Flûte traversière : au moment de sa découverte, la section inférieure de la flûte était encore en place ; elle a disparu depuis
  • Cymbalettes
  • Shiva dansant
  • Tambour en forme de sablier à tension variable : on voit nettement le bras gauche au-dessus de la dépression centrale de l'instrument. La main droite, cassée, devait frapper la peau, à l’image du linteau suivant
  • Harpe arquée.

Le style de ce haut-relief peut être rattaché à celui de la même époque en Inde du Sud (ci-dessous). La coiffure de Shiva et la nature des instruments de musique sont comparables.

Shiva dansant. VIIe siècle. Grotte d'Ellorâ. Inde, état du Maharashtra.
Shiva dansant. VIIe siècle. Grotte d'Ellorâ. Inde, état du Maharashtra.

Danse de Shiva. Style de Sambor Prei Kuk. VIIe s. Linteau 1757

Linteau du VIIe s. en grès rouge. Provenance inconnue. Style de Sambor Prei Kuk. Musée National du Cambodge. Ref. 1757.
Linteau du VIIe s. en grès rouge. Provenance inconnue. Style de Sambor Prei Kuk. Musée National du Cambodge. Ref. 1757.

Lecture du linteau de gauche à droite :

  • Chanteur (?)
  • Cithare sur bâton mono-résonateur
  • Cymbalettes
  • Shiva dansant
  • Tambour en forme de sablier à tension variable
  • Personnage au rôle indéfini
  • Harpe arquée
  • Chanteur et/ou danseur (?) : position similaire à celle du personnage de l’extrême gauche du haut-relief précédent.

La Danse de Shiva de Banteay Srei - Xe s.

Sur un fronton de Banteay Srei, un musicien anime la danse de Shiva à l’aide de deux tambours de tailles différentes posés verticalement avec une légère inclinaison. Dans ce cas, les deux hauteurs sonores sont produites par deux instruments distincts de taille différente. Ces deux tambours semblent ici se substituer au symbolique tambour-hochet ḍamaru or ḍamarin, l’un des attributs habituels de Shiva. De tels tambours ont été trouvés en fouilles.
À l’extrême gauche, Kāraikkāl Ammaiyār. Sa bouche ouverte laisse voir sa denture, preuve qu’elle chante ses hymnes à la gloire de Shiva. Elle tient, dans la main droite, une boule et dans la gauche, ce qui semble être un bâton. La boule présente un orifice qui, s’il n’est pas dû à l’érosion, pourrait signifier que l’objet est évidé. Il pourrait alors s’agir d’une percussion de bois telle qu’on en utilise encore aujourd’hui en Chine ou au Vietnam pour scander les textes sacrés du Bouddhisme.

Kāraikkāl Ammaiyār. Banteay Srei.
Kāraikkāl Ammaiyār. Banteay Srei.
Shiva dansant. Banteay Srei.
Shiva dansant. Banteay Srei.
Tambourinaire animant la danse de Shiva. Banteay Srei.
Tambourinaire animant la danse de Shiva. Banteay Srei.

La Danse de Shiva du Phnom Chisor  - XIe s.

Fronton de la Danse de Shiva. Phnom Chisor.
Fronton de la Danse de Shiva. Phnom Chisor.

Au Phnom Chisor, Shiva joue de la cithare monocorde. Il est accompagné à sa gauche par Vishnu au tambour et Brahma aux cymbalettes. La coiffure et la position des bras du tambourinaire sont semblables à celles de Banteay Srei. En revanche, la nature du tambour n’est pas identifiable. Les cymbalettes et la corde qui en unit les deux éléments sont clairement visibles. À la droite de Shiva, comme à Banteay Srei, se trouve là encore Kāraikkāl Ammaiyār. Le personnage tient, dans sa main droite, ce que nous identifions comme un battant et dans sa main gauche ouverte, un objet cylindrique. Cet instrument est à rapprocher de celui du haut-relief 1748 de Sambor Prei Kuk. La forme et la tenue de l’objet dans la main gauche sont similaires. Cet instrument et cette position de jeu ne sont jamais représentés en dehors des Danses de Shiva.

Kāraikkāl Ammaiyār. Phnom Chisor.
Kāraikkāl Ammaiyār.
Vishnu tambourinaire et Brahma cymbaliste
Vishnu tambourinaire et Brahma cymbaliste

Quelle serait alors la nature réelle de cet instrument ? La partie de l’instrument tenue dans la main gauche en corolle pourrait être un bloc de bois sur lequel serait fixée une petite cymbale. Quant à l’objet tenu dans la main droite, il pourrait s’agir d’un simple battant de bois.
Sur le haut-relief du musée de Phnom Penh Ref. 1763 (voir plus haut), Kāraikkāl Ammaiyār tient un objet dans la main gauche tandis que sa main droite est posée à plat sur le sol. Cet objet est oblong dans la partie proche de sa tête ; son diamètre se rétrécit et pend  à l’extérieur de sa main. Pour l’heure, il demeure non identifié.

 

Les danses de Shiva à Angkor Vat – XIIe s.

Section à venir.

 

La Dance de Shiva de Preah Vihar - XIe - XIIe s.

À Preah Vihear, Shiva danse sur une tête d’éléphant surmontant Kâla. Le dieu joue de la cithare monocorde. La position particulière de sa main droite indique clairement la technique de jeu de l’instrument où il convient de générer un “partiel“ (parfois improprement appelé “harmonique”) et non une note produite par la longueur de la corde à vide. Cette technique de jeu est similaire à celle du ksae diev contemporain. À gauche de la divinité, un tambourinaire. Il pourrait s’agir d’un tambour en gobelet compte tenu de son inclinaison qui a pour objectif de laisser s’échapper l’onde de choc à travers le pied ouvert. Face à ce tambourinaire, se tient là encore Kāraikkāl Ammaiyār. La sculpture est dégradée mais laisse toutefois deviner son corps émacié ; sa main droite est posée au sol comme dans la sculpture du Musée National du Cambodge, son genou gauche est relevé. En revanche, aucun instrument n’est  discernable.

 

Une Danse de Shiva’s au Preah Khan d’Angkor - XIIIe s

Cette très belle gravure d’un Shiva dansant date probablement de la période de la réaction shivaïte qui suivit le règne du roi Jayavarman VII. Le dieu danse sur une fleur de lotus. Il est paré de tous les bijoux typiques de la royauté khmère et porte les vêtements des danseuses sacrées. En bas, à sa droite, un personnage non identifié, mais démoniaque, souffle dans ce que nous interprétons comme une conque du fait du renflement du corps et de la partie terminale en forme de queue de poisson. De telles conques, bien que plus courtes et plus renflées, sont ainsi représentées à Angkor Vat. Face à ce musicien, Ganesha, le fils de Shiva, semble frapper dans ses mains.

Une Danse de Shiva au Musée de Battambang – Environ seconde moitié du XIe s.

Ce haut-relief, aujourd’hui au Musée de Battambang, pourrait provenir du Vat Baset. Shiva danse sur la tête de Kâla tout en jouant de la cithare monocorde. À la droite de la divinité, une femme percute un tambour. Il s’agit d’un fait rarissime. Les seuls tambourinaires représentés en dehors des Danses de Shiva jouent dans les formations militaires et sont, à ce titre, toujours des hommes. Les rares tambourinaires identifiés en train d’animer la Danse de Shiva sont ceux de Banteay Srei et Preah Vihar. L’instrument représenté ici pourrait être, comme à Preah Vihar, un tambour en gobelet compte tenu de son inclinaison. À gauche de Shiva, Kāraikkāl Ammaiyār. La sculpture est, une fois encore, trop érodée pour discerner ce qu’elle tient dans la main droite.

 

La Danse de Shiva’s du Preah Pithu. Sanctuaire U – XIIe - XIIIe s.

Le linteau ouest du sanctuaire U de Preah Pithu, représente un Shiva dansant sur une tête de Kâla. Il est entouré par les deux autres grands dieux de la Trimurti : Brahma et Vishnu. La danse est animée par un harpiste, en bas, à la gauche de Shiva. Il s’agit d’une harpe arquée, modèle classique de la période proprement angkorienne. Le plan de corde est visible mais pas les cordes elles-mêmes. Un pied, à l’avant de l’instrument, est également discernable. Ganesha, le fils à tête d’éléphant de Shiva, fait face au harpiste. La position de ses mains superposées laisse à penser qu’il joue des cymbalettes, même si elles ne sont pas représentées. Brahma et Vishnu ont eux aussi les mains superposées, mais les cymbalettes ne sont pas représentées non plus. Dans l’orchestre khmer ancien, il n’y a toujours qu’une seule paire de cymbalettes dont les deux éléments entrechoqués représentent le soleil et la lune. Les deux divinités frappent alors peut-être simplement dans leurs mains.
À l’extrême gauche, Kāraikkāl Ammaiyār. Elle tient une fois encore un objet long dans sa main droite, assimilable à un hochet ou un sistre.

Les instruments de la Danse de Shiva d’après une légende khmère

L’ethnomusicologue français Jacques Brunet rapporte une légende khmère recueillie à Battambang, dans les années 1960, auprès d’un ancien musicien du Palais Royal de Phnom-Penh, nommé Meas Run. (In : L'orchestre de mariage cambodgien et ses instruments. Bulletin de l'École française d'Extrême-Orient. Tome 66, 1979. pp. 206.) « Dans les temps reculés, un jour, Shiva voulut donner une leçon de danse au monde. En ce temps-là, il descendit en Inde qui était le centre du monde. Alors l'épouse de Brahma se mit à jouer du pin, Indra joua de la flûte khloy tandis que Vishnu jouait des cymbales chhing et que son épouse Laksmi chantait. Cet orchestre fit danser Shiva d'une manière admirable. (…) »
Cette légende corrobore donc la présence de quatre instruments présents dans les bas-reliefs khmers : le pin (de manière restrictive la harpe ou élargie, un instrument à corde(s)), la flûte khloy apparaissant dans une seule occurrence, au VIIe siècle à Sambor Prei Kuk, les cymbales chhing et la voix.

 

Les instruments de musique dans les Danses de Shiva des Chams

À la période pré-angkorienne, les Khmers et les Chams étaient deux peuples hindouisés. L’iconographie et les textes, du VIIe au IXe siècles, démontrent qu’ils possédaient des instruments de musique de même nature. Quatre sculptures du Musée de Danang, représentant des Danses de Shiva d’origine cham, le démontrent.
Sur l’image 01 un Shiva à seize bras est accompagné par une harpiste et une percussionniste. La harpiste est entourée de deux danseuses, reconnaissables à leur bras en hyper-extension. Des orantes surplombent les musiciennes.

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Sur l’image 02, un Shiva à vingt-huit bras joue de la cithare monocorde. Le résonateur supérieur et nettement visible.

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Sur l’image 03, un Shiva à vingt-quatre bras, sur sa monture Nandi, daté des XIe-XIIe siècles, joue de la cithare. Le résonateur supérieur est visible au-dessus de son épaule. La position de jeu de la main droite n’est pas en adéquation avec le type de jeu des cithares monocordes tel que décrit plus haut. Il pourrait plutôt peut-être s’agir d’une cithare à frettes à deux cordes. Nous ne pouvons le prouver mais le conservons à l’état d’hypothèse déjà émise à propos de certaines cithares khmères à double résonateur du XIIe siècle.

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Sur l’image 04, la Danse de Shiva est accompagnée par une flûte traversière, trois tambours en tonnelet et un petit tambour en forme de sablier à boules fouettantes. Ce dernier est, en regard de notre recherche, le plus important. En effet, c’est à notre connaissance le seul témoignage iconographique de ce type d’instrument. En Inde, dans les représentations de Shiva-Naṭarāja, le tambour en sablier est toujours dans la main droite supérieure de la divinité. C’est donc aussi, ici, le seul témoignage de l’externalisation du “tambour de Shiva“. Cette situation pourrait éclairer la nature de l’instrument tenu par Kāraikkāl Ammaiyār sur la sculpture 1763 du Musée National du Cambodge et peut-être aussi celui de Preah Pithu.

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En conclusion

Les Danses de Shiva entrevues ici se font l’écho des multiples compétences artistiques de la divinité et, par extension, de son enseignement. Dans les scènes du VIIe siècle, la danse, la musique instrumentale et le chant sont clairement représentés.
Les instruments de musique et les associations instrumentales qui accompagnent les Danses de Shiva sont éclectiques. Si l’on confond les périodes préangkoriennes et angkoriennes, on distingue deux catégories d’instruments : les instruments mélodiques (cithare monocorde, cithare bicorde à frette (?), harpe arquée, flûte traversière, conque) et les instruments rythmiques (cymbalettes, tambours, bloc de bois (?), mains percutées). Les uns et les autres se suffisent à eux-mêmes ou bien s’associent. Ces associations instrumentales dépeignent la réalité des orchestres accompagnant la danse sacrée dans les temples.
Les instruments de musique sont mis en scène selon deux configurations :

  • Shiva joue lui-même la cithare monocorde et est accompagné par des musiciens de natures différentes : soit les deux autres divinités de la Trimurti — Brahma et Vishnu frappant dans leurs mains — eux-mêmes accompagnés par Ganesha, le fils de Shiva, soit par des musiciens ordinaires, soit encore par un mélange de divinités et de musiciens ordinaires. Les hymnes sont chantées par Kāraikkāl Ammaiyār.
  • Shiva ne joue aucun instrument, mais un ou plusieurs instrumentistes (divinités ou musiciens ordinaires) accompagnent sa danse.

La nature des instruments à percussion de Kāraikkāl Ammaiyār n’est pas totalement élucidée. Les représentations indiennes de Kāraikkāl Ammaiyār la montre en train de jouer des cymbales parfois assorties de poignées ou d’un lien raccordant les deux éléments. Nous sommes enclin à penser que les sculpteurs khmers ont représenté un instrument dont ils ne comprenaient pas la nature comme cela a souvent été le cas tout au long de l’histoire de la sculpture et de la peinture à travers le monde. En terme organologique, les artistes plasticiens représentent ce qu’ils voient et, dans le meilleur des cas, ce qu’il comprennent du fonctionnement des instruments de musique. Ici, en l’occurrence, on relève des incohérences : si Kāraikkāl Ammaiyār jouait réellement des cymbales, ses deux mains devraient être occupées à cela. Or, dans le cas de la sculpture du Musée National et de Preah Pithu, l’une de ses mains est posée au sol. En rapprochant les sculptures khmères de celles de l’Inde, on remarque que la poignée des cymbales est représentée dans l’iconographie khmère mais pas les cymbales elles-mêmes, ce qui attesterait de la mécompréhension des sculpteurs ou l’incomplétude du modèle initial.

Vous trouverez, dans cet article, une nombreuse iconographie indienne en haute définition de Kāraikkāl Ammaiyār.